Accompagner les jeunes est l’une des nouvelles préférences apostoliques universelles. Le P. Général a en effet appelé les jésuites et collègues à «accompagner les jeunes dans la création d’un avenir porteur d’espérance», alors même que ces jeunes sont confrontés à d’énormes défis, ce qui fait «il leur est difficile de trouver un sens à leur vie et d’entrer dans une expérience de Dieu.» Mais qui sont ces jeunes? Quel est leur rapport à l’Église? Pour le savoir, nous avons esquissé un portrait des Canadiens âgés de 15 à 30 ans, de leurs peurs et de leurs désirs et de leur rapport à la foi.

En résumé, ces jeunes connectés au monde sont moins religieux que les Canadiens plus âgés, surtout au Québec, mais près de la moitié font une place assez importante à une forme de spiritualité ou religion dans leur vie. Il faut donc que l’Église rejoigne ces jeunes là où ils sont. Le terme «les jeunes» est bien évidemment une généralisation, mais qui permet d’avoir une vue d’ensemble sur ce groupe d’âge.

Jeunes d’aujourd’hui: connectés au bout du monde

Photo: Cruxnow

À la lecture des entretiens avec Nathalie Becquart, religieuse Xavière française dans le livre L’évangélisation des jeunes, un défi et les études des chercheurs dans Jeunes et religion au Québec, trois points fondamentaux ressortent des analyses concernant la religion et les jeunes dans le monde: leur connexion au monde, l’angoisse face à l’imprévu et leur rapport différent à l’autorité.

Les jeunes baignent dans une culture médiatique, dont font partie les réseaux sociaux. Ils sont connectés et connaissent les codes de cet univers fait de sons, d’images, de vidéos et de musique. Ayant accès à beaucoup d’information, les 15-30 ans ont une grande souplesse et capacité d’adaptation, ils sont capables de faire des liens, ils posent des questions. Via cet univers médiatique, ils sont en contact avec le reste de la planète et 91% d’entre eux expriment que leur appartenance première est à l’humanité, avant leur pays ou autres critères. Ils voient les problèmes du monde (inégalités, pauvreté, écologie) et y sont sensibles.

Mais les jeunes, ouverts et connectés, sont aussi stressés. Ils manquent de confiance envers le monde en constante mutation rapide et imprévisible. Le thème de la souffrance est bien présent chez eux. Souvent, c’est une souffrance émotionnelle dans les pays dits développés, et ailleurs, c’est une désespérance quotidienne dans une société incapable de leur donner de l’espoir.

Enfin, la nouvelle génération a une relation différente de leurs aînés par rapport à l’autorité, les institutions et les valeurs. Leur confiance va aux relations affectives et aux amis, alors qu’ils remettent en question une société structurée verticalement. Dans un monde où tout est potentiellement accessible par Internet, les titres des personnes en autorités valent moins que leur charisme. Malgré la pression de la société de consommation, les jeunes sont aussi moins préoccupés par l’acquisition de biens matériels que par la recherche d’une vie affective riche, en relation avec les autres.

Les jeunes et la religion

Dans ce contexte, les jeunes ont soif de sens et de cohérence, ils veulent vivre en accord avec leurs valeurs et beaucoup ont une quête spirituelle, mais n’ont pas toujours le réflexe de se tourner vers des réponses religieuses. Et même quand ils le veulent, ils ne savent pas comment ils seront accueillis et hésitent donc à franchir le pas.

Mais les jeunes ne sont pas entièrement déconnectés de la religion. Nathalie Becquart le constate aux Journées mondiales de la Jeunesse et sur le terrain.

Même si les pratiquants ne sont pas très nombreux, on découvre chez certains jeunes beaucoup de dynamisme et un réel élan missionnaire. Cependant leurs manières de vivre la foi déroutent les générations plus âgées, car ils ont grandi dans une autre culture au sein d’une société plurielle où les croyants sont minoritaires. […] Ils disent qu’ils ne croient pas en Dieu parce qu’on leur a dit de croire, mais parce qu’ils ont expérimenté que la foi en Jésus-Christ leur apporte quelque chose, les fait avancer et les rend heureux. Nathalie Becquart

Toutefois, les jeunes ayant la foi ne voient pas de contradiction à se dire catholique et à ne pas être entièrement conforme aux propositions de cette religion. Ils ont par exemple des relations sexuelles avant le mariage et utilisent la contraception.

La religion au Canada

En 2006, une étude réalisée par Statistique Canada sur les Canadiens et la religion a montré que le nombre de Canadiens déclarant n’avoir aucune religion et ceux n’assistant pas à des services religieux était en augmentation depuis 1985, surtout les jeunes (15-29 ans) et les Britanno-Colombiens. Toutefois, 32% des jeunes en 2002 participaient à des pratiques religieuses privées une fois par semaine et 24% de manière ponctuelle. Au final, 22% des jeunes Canadiens accordaient en 2002 une grande importance à la religion, 30% une importance moyenne et 48% une faible importance. Il ne faut donc pas surestimer l’ampleur de la sécularisation des jeunes au Canada, bien qu’elle soit présente. Cette tendance se retrouve d’ailleurs non seulement au pays, mais aussi ailleurs.

graphique à barres verticales des personnes, par groupe d’âge, qui n’ont aucune appartenance religieuse et, celles qui ont une appartenance religieuse mais qui ne participent à aucun service religieux

Toutefois, cette décroissance de la participation religieuse se poursuit. Selon une étude de 2019, alors que le Nouveau-Brunswick est la province la plus pieuse et avec les plus fervents croyants, le Québec (suivi de près par la Colombie-Britannique), a largement tourné le dos à la religion.

Au Québec, les francophones et les moins de 35 ans étaient les moins susceptibles de dire qu’ils croient en Dieu. Andy Riga citant un sondage Léger Marketing.

Il faut se pencher sur la question du Québec, qui est un exemple prophétique des changements, de la sécularisation, se produisant aujourd’hui dans les sociétés occidentales. Ce processus ayant commencé plus rapidement qu’ailleurs, il nous permet de comprendre en partie ce qui se produit, et se produira, dans le reste du Canada.

La spécificité québécoise

«À plus d’un titre, la religiosité semble être un bon indicateur pour illustrer le caractère distinct de la société québécoise», a écrit E.Martin Meunier dans son essai dans Jeunes et religion au Québec. Le chercheur indique qu’il ne faut toutefois pas croire que toute sensibilité religieuse a cessé d’habiter les consciences des Québécois, et donne pour preuve la multiplication des nouvelles croyances, qui cohabite néanmoins avec une critique acerbe de l’institution cléricale.

Dans le même ouvrage, Marie-Paule Martel-Reny présente les résultats d’une étude sur la religion chez les jeunes de 4e et 5e secondaire réalisée en 2002. Ses résultats, quoique limités à 4 écoles, montrent que l’intérêt pour les religions et le religieux reste présent même dans la province.

  • «Y a-t-il des religions avec lesquelles tu n’es pas à l’aise» : 72% des participants ont répondu non; 
  • «Y a-t-il des religions sur lesquelles tu aimerais en apprendre plus, incluant la tienne? Si tu en as choisi plus d’une, laquelle t’intéresse le plus?» : le bouddhisme arrive en premier, loin devant les autres, avec 55% des réponses (le catholicisme en récolte 28%);
  • «Crois-tu en un Dieu, ou encore en une puissance supérieure à l’humain, qui existe au-delà des dimensions matérielles des choses?» : 57% disent oui, 16% parfois.

Selon ces résultats, «il est possible que cet intérêt des jeunes pour le bouddhisme reflète leur désir d’une religion où ils puissent être accueillis tels qu’ils sont, ce qui […] est pour eux très important.» L’auteure souligne également le contraste entre le fait que près de trois quarts des jeunes interrogés croient en un Dieu ou en une puissance supérieure, alors qu’ils baignent dans une société où la pratique religieuse continue d’aller en se raréfiant. Les commentaires recueillis quant à eux montrent une réticence envers la dimension institutionnelle de la religion, à laquelle est préférée la communication individuelle directe avec un Dieu ou une puissance supérieure “accessible”.

Je crois que la religion dans les années 2000 devrait évoluer avec l’ouverture d’esprit et le mode de vie des gens d’aujourd’hui. Je fais particulièrement allusion à la religion catholique qui refuse toujours d’admettre le divorce, l’homosexualité, l’avortement, etc. étudiant(e) anonyme.

Toujours dans le même essai, Jean-Philippe Perreault indique que les jeunes Québécois, même s’ils disent toujours appartenir au catholicisme, sont de plus en plus éloignés de l’univers catholique. Ils pratiquent peu, juxtaposent des croyances hétérodoxes sans qu’il y ait pour eux d’incohérence, n’affirment que difficilement leurs convictions religieuses, le quart disent n’avoir jamais feuilleté la Bible et majorité ne connaissent pas le nom de leur évêque. Toutefois, lui aussi souligne que le catholicisme au Québec est loin d’être mort. On trouve des espaces de vitalités, des lieux certes marginaux, mais qui correspondent aux horizons d’attente des jeunes. Ces espaces de vitalités sont des communautés de foi (et non les paroisses) où les jeunes découvrent le partage, la  convivialité, la simplicité, et l’authenticité; les centres et services (comme des pèlerinages ou des projets artistiques); des grands rassemblements comme les Journées mondiales de la Jeunesse.

La rencontre au cœur de la vie et de l’Église

Plusieurs sources le soulignent et le répètent: l’Église doit s’incarner dans son époque pour accompagner les 15-30 ans. Selon une étude citée par Nathalie Becquart, ces jeunes ne veulent pas entrer dans un moule, il faut leur faire un appel personnalisé.

Les 15-30 ans sont beaucoup moins prêts qu’autrefois à entrer dans des collectifs prédéterminés ou des moules, car ils veulent être acteurs dans les lieux où ils s’investissent et contribuer aux processus qui créent et font vivre les institutions collectives. Si on s’adresse à eux comme à un collectif indifférencié, cela ne marche pas. Il faut construire le collectif à partir des individus. […] Ce qui aide le plus pour faire du communautaire ce sont des projets fédérateurs où chacun apporte sa participation et trouve sa place en contribuant à construire quelque chose de plus grand que lui. Nathalie Becquart

Les jeunes on l’a dit n’ont pas le même rapport à l’autorité et baignent dans une culture médiatique: l’Église doit ainsi mettre de l’avant des individus charismatiques et non l’institution comme telle, notamment via les médias. Ce qui parle le plus aux jeunes, c’est la dimension de fraternité universelle.

L’Église doit aussi rejoindre les jeunes là où ils sont et s’adapter à eux. Elle devrait par exemple répondre à leur besoin de comprendre en expliquant pourquoi la foi catholique est pertinente dans le monde d’aujourd’hui. Elle peut aussi être sensible au désir de connexion visuelle des jeunes, par exemple l’exposition du Saint Sacrement (comme lors de la retraite en Ontario pour jeunes professionnels). Les jeunes veulent être écoutés, et la tradition ignatienne, basée sur une écoute très respectueuse de la liberté des personnes, est bien outillée pour cela. La lettre du P. Sosa sur les PAU montre bien cette ouverture: «les oeuvres apostoliques de la Compagnie de Jésus peuvent contribuer à créer et à préserver des espaces ouverts aux jeunes, dans la société et dans l’Église.»

Ouvrages cités:

Becquart, Nathalie, and Yves de Gentil-Baichis. 2013. L’évangélisation des jeunes, un défi: Église@jeunes2.0 : entretiens avec Yves de Gentil Baichis. Paris: Salvator.

Gauthier, François, Jean-Philippe Perreault, et Liliane Voyé. 2008. Jeunes et religion au Québec. Québec: Presses de l’Université Laval.

 

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