Le père Claude Roberge est né le 10 septembre 1928 à Saint-Ferdinand d’Halifax, comté de Mégantic (aujourd’hui Bernierville, dans le Centre-du-Québec), au Canada. Il était l’aîné des cinq enfants. Il a été baptisé le jour même de sa naissance. Il était le représentant de la neuvième génération depuis l’arrivée de ses ancêtres au Canada et sa famille, de langue française, était demeurée fidèle à ses origines françaises et à sa culture. Après avoir terminé ses études secondaires à Sherbrooke, où son père avait déménagé son entreprise, et obtenu le baccalauréat ès arts de l’Université de Montréal en 1949, il entre, le 7 septembre de la même année, au noviciat de la Compagnie de Jésus à Montréal, dans la Province du Canada français. Au moment de son décès, il était sur le point de compléter soixante-dix ans de vie jésuite. Il ne connaissait aucun jésuite au moment de son entrée au noviciat; mais il était attiré à la Compagnie de Jésus “en raison de l’importance accordée aux études supérieures et à sa vision internationale de l’apostolat missionnaire”, comme il en a lui-même témoigné.

Après ses premiers vœux, il reste deux ans à la maison du noviciat (de 1951 à 1953) pour le cycle des études littéraires, qu’on appelait alors le juvénat. Puis il étudia la philosophie au Collège de l’Immaculée Conception de Montréal, 1953 à1956. Son désir d’être envoyé au Japon s’inscrivait dans ce qu’il appelait son “esprit d’aventure” et dans les efforts du Père Lasalle pour recruter du personnel. “C’était peu après la Seconde Guerre mondiale; et je pensais qu’avec la bonne manière d’évangéliser, le Japon accepterait le christianisme. Mon projet était de baptiser beaucoup de Japonais et de convertir le Japon !”

Il arriva au Japon le 1er mars 1956 pour se consacrer d’abord à deux années d’étude de la langue, en suivant le programme mis au point par les jésuites à Yokosuka (Taura). Il fit une année de régence avant la théologie, qu’il passa à l’Université Sophia, où il enseigna l’anglais à l’université et la philosophie à la Division internationale. Puis il étudia la théologie de 1959 à 1963, à Kamishakujii (Tokyo).  C’est à cette époque qu’il fut ordonné prêtre à l’église Saint-Ignace par le Cardinal Doi, le 18 mars 1962. Comme c’était la coutume, le troisième an suivit immédiatement le temps d’étude de la théologie. Il le fit sous la direction du P. Karl Reiff, à Hiroshima (Nagatsuka), et il le termina le 3 février 1964.

Le P. Roberge, déjà âgé de 35 ans, se rendit ensuite à Paris pour des études spéciales en linguistique, de 1964 à 1966; et il se spécialisa dans les nouvelles méthodes d’enseignement du français. À un interlocuteur, Il avait fait la remarque, en souriant, que, grâce à un cours de prononciation française, il avait perdu un peu de son accent canadien. (Même si, par la suite des élèves se plaignaient parfois de son accent lorsqu’il les formait à parler en public ou à tenir des rôles en français). Alors qu’il était à Paris, il prononça ses vœux perpétuels à Montmartre le 15 août 1964 et il fut transcrit dans la Province du Japon. C’était le même jour que saint Ignace et ses compagnons, 403 ans plus tôt, avaient prononcé leurs premiers vœux.

De retour au Japon en 1966, il commença une longue carrière à l’Université Sophia, au cours de laquelle il enseigna le français au département de français et de linguistique, à la Graduate School of Foreign Languages.

Il retourna en Europe en mai 1970, pour étudier, durant un an, la pédagogie des langues étrangères au Centre Universitaire de l’État, à Mons, en Belgique. Il y obtint un titre qui lui permit d’organiser, au Japon, des séminaires sur les méthodes audiovisuelles au nom du ministère français de l’Éducation nationale.

Pendant son séjour en France, il avait été frappé par les méthodes qu’utilisaient en phonétique certains Croates qu’il avait rencontrés pendant ses études à Besançon. Ils l’orientèrent vers l’île italienne de Ponza, où il s’initia à la méthode “Verbo-Tonal” de Petar Guberina, de l’Université de Zagreb en Croatie (qui faisait alors partie de la Yougoslavie). Il sentait vraiment qu’il y avait là quelque chose qu’il pouvait utiliser pour l’enseignement des langues. Le professeur Guberina l’invita à étudier à Zagreb en 1965. C’est à la suite de cette rencontre qu’il prit l’initiative de fonder le Sophia Research Center for Hearing and Speech Disorders, dont il a été le directeur de 1978 à 1996. Ce centre a mis au point un programme de recherche en orthophonie destiné aux étudiants à la maîtrise.

Dans une lettre qu’il écrivit le 4 octobre 1983 à Alfonso Nebreda, le provincial par intérim, il lui disait :

J’ai été mis au courant du travail du Professeur Petar Guberina de l’Université de Zagreb alors que j’étudiais en Europe après mon troisième an. De retour au Japon, je me suis consacré à enseigner le français, à écrire des articles, à travailler à une thèse de doctorat et à recruter des étudiants (alors que nous avions une diminution des inscriptions de 1968 à 1972). En fait, je me faisais le propagandiste de la méthode du professeur Guberina dans l’enseignement du français, aussi bien dans les articles que j’écrivais que dans les conférences que je donnais.

Puis vers 1971-1972, j’ai commencé à me dire que si je ne faisais rien pour les sourds, qui les aiderait au Japon… Guberina et les membres de son équipe étaient tellement occupés à mettre au pont la Méthode Verbo-Tonale qu’ils n’avaient pas pris la peine de la présenter dans des textes ou des publications. Ils étaient des gens de la parole, non seulement dans la théorie, mais aussi dans la pratique.

Quoi qu’il en soit, un jour j’ai fait la demande de subventions pour inviter le professeur Guberina au Japon, pour acheter des machines, et aussi pour louer de l’espace à cet effet. Tout a été accepté, soit par Sophia, soit par une aide extérieure.

Ce n’est pas une tâche facile d’évaluer ce genre de travail; mais dans ce cas-ci, Il y a quelques points à faire valoir:

  1. l’impact social -Certains étudiants ont déjà obtenu leur diplôme et sont engagés dans différentes institutions. Ils aident les enfants qui viennent au Centre. Il y a aussi des personnes âgées qui le fréquentent.
  2. l’impact international – L’année dernière, nous avons formé 6 personnes de Taipei et de Séoul pour travailler avec cette méthode. Nous restons en contact avec d’autres personnes qui recourent à la même méthode à travers le monde :  aux USA, en France, en Yougoslavie (600 institutions au total). Des séminaires internationaux ont été organisés pour 7 chercheurs qui connaissent bien la méthode Verbo-Tonale (VT).
  3. l’impact éducatif – Je suis de plus en plus frappé que de jeunes étudiants veulent travailler non seulement dans la société, mais aussi pour la société, surtout pour les personnes handicapées.
  4. l’impact scientifique – Les idées du Dr Guberina sur l’audition, la rééducation et l’étude des langues étrangères sont si importantes et l’on peut s’attendre à ce qu’elles soient encore valables pour bien longtemps. Certaines de ses intuitions se sont avérées scientifiquement correctes et mises en pratique (dans le domaine des aides auditives, l’importance des basses fréquences, par exemple).
  5. l’impact chrétien. Il est important que nous, chrétiens, soyons présents visuellement et activement parmi les pauvres avec des connaissances techniques. … Là encore, l’enseignement du Christ est pertinent : “Ce que tu as fait à l’un de ces petits, c’est à moi que tu l’as fait.”
  6. l’impact ignatien. (Il mentionne ici les visées du Père Arrupe et des délégués à la 32e CG de la Compagnie, en relation avec le service de la foi et la promotion de la justice).

Le Centre Sophia des troubles de l’audition et de la parole est de plus en plus connu. Nous sommes régulièrement invités à donner des conférences, à écrire des articles. Je pense que nous sommes bien acceptés par l’Association japonaise des parents des sourds, par l’Association japonaise des praticiens de l’éducation spécialisée, etc…

Le désir initial du P. Roberge de convertir le Japon se heurta à un obstacle lorsqu’il remarqua que les quelques personnes qu’il avait baptisées ne persévéraient pas après leur baptême. C’est alors qu’il découvrit une autre manière d’entrer en contact avec des Japonais, à travers une discipline académique. Une fois ses compétences acquises, il fit preuve d’un dynamisme en classe et d’un enthousiasme pour les méthodes d’enseignement du BIBI LOLO qui devinrent légendaires et qui influencèrent de nombreuses personnes, tout comme les randonnées en ski qu’il organisait régulièrement à l’intention des étudiants et des professeurs.

En plus de ses cours à Sophia, il a également enseigné pendant cinq ans à l’Université des langues étrangères de Tokyo, et un an à l’Université Gakushūin et à l’Université de Fukushima. Lorsqu’il atteignit l’âge de 65 ans, en 1993, il demanda d’être libéré de l’enseignement à temps plein au Département de langue et d’études françaises parce que ses forces déclinaient (il manquait d’énergie pour continuer à enseigner aux étudiants de première année) et qu’il voulait consacrer plus de temps et d’énergie à aider les personnes souffrant de troubles auditifs ou du langage et pour former des orthophonistes. Il dut toutefois continuer à donner des cours magistraux jusqu’à ce qu’il ait atteint 70 ans au cours de l’année universitaire 1998.

Il était infatigable quand il s’agissait de publier. Mentionnons d’abord qu’il fut le co-auteur de plusieurs dictionnaires. En 1970, il apporta sa collaboration à l’édition du Gendai Furansugo Kiso Kōbun (Basic Patterns of Modern French). Il a travaillé avec le P. Paul Rietsch et d’autres collègues pour produire un Dictionnaire des Mots Fonctionnels, en 1975, un autre des Synonymes, en 1978, un troisième des Prépositions françaises, en 1983, et un, en japonais, intitulé Fransugo Wafutsu Hyogen Jiten (Dictionnaire français des expressions japonaises et françaises) en 2001. L’année suivante, en 2002, son nom figurait en tête de liste des collaborateurs du 21 Seiki Fransugo Hyōgen Jiten (Dictionnaire des expressions françaises pour le 21e siècle).

Ce qui suit est un exemple de sa mise en pratique des compétences en Verbo-Tonal : VT-Kyōhon ni yoru Eigo Hatsuon Shidō Kyōhon Chiryō (Textbook for Guiding English Pronunciation Using the VT Method) -Nursery rhyme prosody affectivity finger action (avec cassettes, en 1985), Kyōhon no Chiryō (Treatment for Aphasia, en 2000) et Robe Sensei to Hajimete no Eigo (Beginning English with Professor Robe[rge], en 2010). Cinq autres publications plus théoriques sur la méthode VT (en 1973, 1979, 1990, 1994 et 2012), sans compter les nombreux articles qui ont contribué à faire connaître la méthode VT dans plusieurs langues européennes. Plusieurs de ces études ont été rassemblées en un volume intitulé Rétrospection, publié à Zagreb en 2003. Des articles issus de ses recherches ont continué à paraître dans le Bulletin annuel du Département des langues étrangères de l’Université de Sophia et dans Sophia Linguistica. Un article destiné à l’édition 2019 de Sophia Linguistica a été trouvé sur son bureau après sa mort.

Après avoir pris sa retraite de l’université, en plus de poursuivre ses recherches en linguistique, il a enseigné pendant cinq ans à Caritas Gakuen à Kawasaki et a enseigné pendant deux ans au collège Ake-no-Hoshi Junior à Urawa. En 1998, il a été invité à créer un Institut Verbo-Tonal à Kantō Gakuen Junior College à Tatebayashi, dans la préfecture de Gunma. Il y a occupé le poste de directeur de 1998 à 2003 et a travaillé principalement avec des enfants atteints de troubles de la parole, trois ou quatre fois par semaine. En novembre 2000, il a été invité par l’Université Halla de Séoul, en Corée, pour créer un Institut Verbo-Tonal pour les enfants atteints de troubles de la parole, à partir de septembre 2001, tout en poursuivant son travail à Tatebayashi. Il n’y a pas assez de place pour énumérer ici tous les organismes nationaux et internationaux auxquels il appartenait ou dont il était administrateur.

Le père Roberge souffrait de diabète très grave; ce qui a fini par affecter sa vue. En 2004, il a subi une importante intervention chirurgicale à la suite d’une hémorragie cérébrale oculaire, à l’hôpital Toranomon de Tokyo. En dépit d’un état de santé précaire, son médecin et ses supérieurs l’ont autorisé à se rendre à Zagreb, en mai 2006, pour participer à un symposium qui soulignait les réalisations de feu le professeur Guberina et pour donner trois courtes conférences sur ses recherches; et, à nouveau, en décembre 2007, pour diriger deux séminaires à Taiwan.

Durant ses années de retraite à la résidence des jésuites, il dirigeait aussi un programme intitulé “Fr Roberge’s English Teaching Method for Children”, qui recourait à des comptines, des chansons et une gestuelle, comme il le faisait depuis longtemps pour susciter l’intérêt et produire les effets linguistiques désirés. Ces séances se sont poursuivies même après son déménagement au centre de soins intensifs, à la Loyola House de Tokyo, en septembre 2013. En raison de son diabète, il a dû subir une dialyse 3 fois par semaine, de 4 heures chaque fois. En avril 2018, il a été hospitalisé pour un AVC cérébral au Nerima Juntendō Hospital. De retour à la Résidence Loyola, il souffrait d’une paralysie du côté droit et il s’exprimait difficilement. Malheureusement, après avoir aidé tant de personnes en rééducation de la parole, il a eu lui-même de la difficulté à parler intelligiblement.

Il fut à nouveau hospitalisé en juillet, durant deux semaines, au Musashino Red Cross Hospital; il souffrait de fièvre et il était atteint d’une pneumonie en raison de troubles digestifs. Après son retour à la Résidence Loyola, il n’était plus en mesure de recevoir les traitements de dialyse et, le 9 août 2019, il se remit dans les mains du Seigneur. On a attribué son décès à une défaillance rénale. Maintenant qu’il est en présence du Seigneur et en compagnie des saints, il peut évoquer sa longue histoire sur terre avec son accent canadien français bien typique.

Le père Roberge était un être aimant, dynamique et pratique; il avait su trouver la manière de traduire ce qu’il avait appris, non seulement dans son enseignement, mais aussi auprès des personnes qui souffrent de difficulté d’élocution, des enfants en particulier. On peut résumer le message qu’il nous laisse avec les mots de la première lettre de Saint Jean : « N’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité » (1 Jean 3, 18).  Le passage de l’Écriture qui a été lu à la messe à sa mémoire le 20 août allait, cependant dans une autre direction; il évoquait la réaction de la foule à la suite d’une guérison effectuée par Jésus : « Il a bien fait toutes choses : il a fait entendre les sourds et parler les muets » (Marc 7, 37).

Robert Chiesa, SJ

Sources :  le dossier personnel du P. Claude Roberge, aux bureaux de la Province du Japon; son curriculum vitae à l’Université Sophia et un interview de Pierre Bélanger, SJ, publié dans le Brigand, no 506 (2011), un magazine de la Province du Canada.

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