C’était en mars 2013, tôt en soirée: le monde avait appris qu’un cardinal argentin relativement peu connu était élu pape. À Richmond, en Virginie, des fidèles de la paroisse du Sacré-Cœur, communauté largement latino-américaine, manifestaient leur joie.

Une paroissienne vint trouver le curé de cette paroisse jésuite : « Mon père, s’écria-t-elle, un des nôtres est devenu pape! – Oui, répondit le père Shay Auerbach, qui pensait savoir ce qu’elle voulait dire, un Latino. – Non, reprit-elle, un jésuite! »

Le père Auerbach rapporte cette anecdote au sujet de l’élection de François, le premier pape jésuite, pour illustrer quelque chose d’autre. Les paroisses jésuites peuvent être très différentes l’une de l’autre, qu’elles desservent des immigrants à Richmond, de jeunes professionnels à New York ou d’autres groupes dans le centre-ville de Toronto ou dans la réserve de Pine Ridge au Dakota du Sud. Mais elles ont en commun une identité qui naît de ce mélange particulier de sensibilité religieuse et de pratiques spirituelles que les jésuites appellent « notre façon de fonctionner ».

« Les gens se rendent compte que les paroisses jésuites ont quelque chose d’unique », explique Dino Rufo, fidèle de la paroisse Saint-Ignace-de-Loyola à Sacramento. Là-bas, des paroissiennes et des paroissiens ont reçu une initiation approfondie aux pratiques et aux méditations des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola si bien que ces laïcs, dont Dino Rufo, sont aujourd’hui en mesure d’offrir de la direction spirituelle.

Première communion à l'église du collège Saint-François-Xavier à Saint-Louis

Première communion à l’église du collège Saint-François-Xavier à Saint-Louis

La Compagnie de Jésus et ses établissements d’enseignement sont bien connus. Et pourtant, il y a 67 paroisses jésuites aux États-Unis et au Canada, et les provinces jésuites comptent de plus en plus sur leurs paroisses pour dynamiser la mission jésuite contemporaine. Cette mission consiste notamment à collaborer avec les laïcs, à diffuser la spiritualité ignatienne et à pratiquer « la foi et la justice » en se solidarisant avec les personnes marginalisées et en faisant du plaidoyer. Les paroisses sont ouvertes à tout le monde.

L'archevêque Terrence Prendergast lors de la fête de Sainte Joséphine Bakhita, sanctuaire des martyrs

L’archevêque Terrence Prendergast lors de la fête de Sainte Joséphine Bakhita, sanctuaire des martyrs

Le conformisme n’est pas à l’ordre du jour des paroisses. Dans un texte de 1979 intitulé « Lignes directrices pour l’apostolat paroissial », le bien-aimé père Pedro Arrupe, supérieur général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1983, soulignait qu’une paroisse jésuite « ne saurait se contenter d’être un endroit où l’on administre les sacrements à des chrétiens pratiquants. Elle doit plutôt être un centre où la Parole de Dieu est proclamée et approfondie, où l’on sent une ouverture aux problèmes sociaux, économiques et culturels. » Le père Arrupe, dont la cause de béatification et de canonisation vient de s’ouvrir à Rome, ajoutait: « la paroisse doit être un lieu de rencontre pour toutes les personnes du quartier. »

On ne s’étonnera donc pas que les fidèles des paroisses jésuites y viennent par choix plutôt que par fatalité géographique.

Jeunes paroissiens à Notre-Dame de Lourdes à Toronto

Jeunes paroissiens à Notre-Dame de Lourdes à Toronto

« Je dirais qu’il y a moins de formalité dans nos paroisses, dit le père John Sullivan, SJ, curé de Notre-Dame-de-Lourdes au centre-ville de Toronto, paroisse qui compte de très nombreux immigrants des Philippines, de l’Inde, du Sri Lanka et d’ailleurs. On le voit à la messe, dans les relations entre l’assemblée, les fidèles et les prêtres jésuites. Nous essayons d’être le plus près possible des gens, d’éviter de créer une distance. Nous nous efforçons d’être dans la mêlée. »

Les paroisses jésuites ont aussi la réputation de s’adapter à la diversité des expressions culturelles. Pour citer les lignes directrices publiées par les jésuites des États-Unis il y a une vingtaine d’années, les célébrations liturgiques devraient « se caractériser par leur créativité et leur volonté de s’adapter aux réalités culturelles des communautés que nous servons ». C’est bien l’esprit à la Mission du Saint-Rosaire, qui coordonne les différents ministères de la réserve de Pine Ridge. Au service du peuple des Lakotas sur un territoire de plus de 3500 milles carrés (9065 km2), le Saint-Rosaire et ses paroisses affiliées proposent des liturgies qui intègrent les coutumes et les instruments amérindiens, comme le tambour solennel et les rites de purification (smudge).

Mission du Saint Rosaire, Pine Ridge, Dakota du Sud : (de gauche à droite) Bill White, assistant pastoral ; Mgr Robert Gruss, ancien évêque de Rapid City, Dakota du Sud ; et Joyce Tibbitts, coordinatrice de la paroisse

Mission du Saint Rosaire, Pine Ridge, Dakota du Sud : (de gauche à droite) Bill White, assistant pastoral ; Mgr Robert Gruss, ancien évêque de Rapid City, Dakota du Sud ; et Joyce Tibbitts, coordinatrice de la paroisse

Et puis il y a les veillées au corps et les funérailles, qui peuvent durer jusqu’à une semaine, avec une équipe de ministres laïcs bien formés, assistés parfois d’un chaman. C’est l’usage pour les membres de la tribu des Lakotas, qui reçoivent aussi des cadeaux rituels comme des couvertures lorsque tout est terminé.  « Il faut nourrir tout le monde pendant la semaine : des repas complets, pas des grignotines », explique Joyce Tibbitts, qui coordonne les ministères sur la réserve. En tant que catéchète en chef, elle exerce aussi les fonctions qui étaient celles de Nicholas Black Elk, le chaman lakota (sioux) légendaire dont la cause de canonisation a été introduite il y a deux ans.

Tibbitts explique que les accommodements culturels ne sont pas une question de flexibilité. Ils sont une question de mission, ce que le pape François appelle la « culture de la rencontre », le dialogue entre les cultures. Elle invoque aussi la spiritualité ignatienne: « Ignace nous a appris qu’il faut trouver Dieu en toutes choses, chez toutes les personnes, dans toutes les cultures. Les principes de la spiritualité ignatienne recoupent nettement la spiritualité des Lakotas », ajoute-t-elle en citant cinq grands thèmes, dont la gratitude et l’action de Dieu dans le monde naturel. « Les jésuites ont fait en sorte que notre peuple puisse adhérer au catholicisme de tout cœur. »

De fait, le cheminement spirituel est au cœur de la  pastorale paroissiale de style ignatien. C’est généralement ce que cherchent les gens qu’attire la paroisse jésuite. «Je voulais vivre une foi un peu plus consciente et délibérée – vous savez, toute cette affaire du magis », explique une paroissienne new-yorkaise en utilisant le mot latin cher aux jésuites, qui signifie « plus ». Sa foi est devenue plus consciente et délibérée quand elle s’est inscrite au programme « Esprits laïcs » de la paroisse Saint-François-Xavier, où des groupes de fidèles s’engagent à se réunir régulièrement pendant neuf mois pour explorer la spiritualité et apprendre à mieux discerner la présence de Dieu dans leur vie.

Paroisse Saint Ignace Loyola, Sacramento : (de gauche à droite) Dino Rufo, paroissien ; P. Art Wehr, SJ, pasteur associé ; Michael Cheney, directeur du Centre de spiritualité ignatienne ; et P. Michael Moynahan, SJ, pasteur

Paroisse Saint Ignace Loyola, Sacramento : (de gauche à droite) Dino Rufo, paroissien ; P. Art Wehr, SJ, pasteur associé ; Michael Cheney, directeur du Centre de spiritualité ignatienne ; et P. Michael Moynahan, SJ, pasteur

Le cheminement intérieur est caractéristique de la démarche ignatienne, mais les paroisses jésuites ne font pas « que du spirituel ». Dans l’un des quartiers les plus densément peuplés d’Amérique du Nord, la paroisse jésuite de Toronto relie la spiritualité à des questions urgentes comme la pauvreté, le logement, la toxicomanie et la santé mentale.

« Nous ne séparons pas cela de la vie de la paroisse. C’est notre façon normale de fonctionner », dit le père Sullivan, de Notre-Dame-de-Lourdes.

Cette année, dans le cadre de leur discernement spirituel continu, le curé et les autres responsables de la paroisse ont décidé qu’ils étaient trop pris par les tâches administratives quotidiennes et qu’ils devaient se mêler davantage au quartier. C’est ainsi que le père Sullivan a commencé de prendre 45 minutes par jour pour parcourir ce quartier du centre-ville où se côtoient pauvreté et richesse, immigrants nouvellement arrivés et professionnels solidement établis. De sa voiture, il  remarque un jour sur le trottoir un visage familier: un jeune homme, itinérant et toxicomane, qui passait des journées entières à l’église.

Le chœur de jeunes s'entraîne à Notre-Dame de Lourdes à Toronto

Le chœur de jeunes s’entraîne à Notre-Dame de Lourdes à Toronto

Depuis plusieurs dizaines d’années, l’église des jésuites accueille des personnes qui ont ce genre de problèmes, pour leur offrir un refuge sûr, au lieu de la rue. Dernièrement, cependant, la paroisse a décidé de réorienter ses services de jour. Par souci d’« accompagnement » (mot-clé du vocabulaire jésuite contemporain), des animateurs paroissiaux et d’autres collaborateurs ont entrepris de noter les noms de ces personnes, de s’informer de leur histoire, de les encourager à chercher de l’aide et de les accompagner à leurs rendez-vous. Le jeune homme en question, qui avait fréquenté l’église avec sa famille immigrante quand il était petit, ne se réfugie plus dans les bancs au fond de l’église, les jours de semaine; il suit un programme de réadaptation et il a un logement à lui. Le père Sullivan l’aperçoit aujourd’hui bien habillé et en pleine conversation.

« On voit qu’il est en train de se retrouver. On peut observer la fidélité de Dieu à son endroit, Dieu qui travaille en lui et avec d’autres pour l’aider à se sortir d’une situation très difficile. »

Que ce soit pour rejoindre les démunis ou pour tout autre projet paroissial, la collaboration avec les laïcs est jugée incontournable. Cette collaboration est intense et profonde. « Nous essayons très fort d’apprendre des gens que nous servons, et d’apprendre avec eux, dit le père Auerbach à Richmond, plutôt que de leur dire ce qu’il faut faire. Je pense que c’est assez typique des paroisses jésuites. »

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