Il y a trois ans, je me suis retrouvé en pèlerinage avec 30 dollars en poche et des instructions pour 30 jours de route. Après deux semaines, devant un ordinateur de la bibliothèque publique de Pacifica, en Californie, j’apprenais la mort du père Dan Berrigan. J’ai tout de suite ouvert un nouvel onglet en quête d’un autobus à destination de New York pour assister aux funérailles. Il me fallait partir dans les 6 heures si je voulais arriver à temps.

Je résidais dans un hospice des Missionnaires de la Charité pour les personnes atteintes du SIDA. Partir, ce serait quitter des patients qui m’apprenaient beaucoup, les sœurs qui m’hébergeaient, et un travail gratifiant. Mais je me sentais appelé à New York.

Daniel Berrigan

C’est donc avec un enthousiasme mêlé d’incertitude que j’ai fait le pied de grue dans le froid et le demi-jour de la gare Greyhound à San Francisco pour entreprendre une expédition de quatre jours en autocar. Partis à 23 heures, nous avons bientôt traversé le pont de la baie d’Oakland d’où je pouvais entrevoir Alcatraz. Je faisais de mon mieux pour essayer de dormir.

J’étais seul, le car était glauque et sentait mauvais. J’étais profondément mal à l’aise et j’avais un peu peur. Il y avait à bord plein de gens qui, comme moi, semblaient inquiets et désemparés. Certains étaient agressifs et la tension montait parfois. On a lancé des insultes racistes, proféré des menaces, disputé des enfants, acheté de la drogue, et le chauffeur traitait les passagers comme du bétail. Et moi qui craignais de rater les funérailles et qui n’avais nulle part où dormir à New York. J’avais un nœud à l’estomac.

Après deux jours, nous avons fait halte à Denver et ma prière se fit plus agitée. « Il faut que tu fasses quelque chose ».

En remontant dans le bus, je me suis trouvé à côté d’une inconnue. Heureusement, elle voulait causer. Pendant les deux jours suivants, Laura et moi avons partagé nos inquiétudes et nos peurs. Je ne m’étais jamais senti aussi seul et démuni. Elle venait de perdre tout ce qu’elle avait et déménageait sur la côte est avec ses économies de 14 dollars. Laura craignait de manquer sa correspondance à New York et moi, je craignais de manquer les funérailles.

Au milieu de notre première nuit à bord, on nous a réveillés et invités à descendre : il était 2 heures du matin et il fallait faire le ménage du véhicule. Frustrés et affamés, Laura et moi nous sommes assis devant la gare Greyhound. Quand elle a ouvert, à 2 h 30, nous sommes allés chercher quelque chose à manger. Avec le peu d’argent que nous avions, nous nous sommes acheté un bagel nature.

Dans le noir, assis sur un banc de fer inconfortable, nous avons pris le morceau de pain, nous l’avons rompu et nous l’avons partagé. Tout à coup, mes inquiétudes ont commencé à se dissiper. La peur et le stress se sont émiettés avec le bagel. Mon angoisse à propos du bus, de l’inconfort, de la solitude, de la possibilité de rater les funérailles et la peur d’avoir fait tout ça pour rien me semblaient ridicules maintenant que j’avais en main ce morceau de pain.

Le pain remet les choses en perspective. Si je devais rester coincé à bord de ce car pendant cinq ou dix jours de plus, ce ne serait pas le confort, un téléphone, des funérailles ou un lit que je désirerais plus que tout: ce serait du pain. Ce bagel et Laura m’ont révélé ce que j’étais radicalement : un affamé. Quelle joie de partager cela à fond avec une étrangère.

***

Quand je suis finalement arrivé à New York pour les funérailles, j’ai pénétré dans une église bondée. Il y avait là une foule de milliers de personnes qui ressemblaient aux voyageurs de l’autocar. Des gens qu’on qualifie de marginaux, de bons à rien, de perdants, de quêteux, de pauvres fous. Une foule agitée, assise, debout, déambulant à travers un temple immense, imposant, luxueux. Exactement le Greyhound qu’ils méritaient.

La messe a commencé par des chants jubilatoires, de belles lectures et une homélie sur « les États-Unis d’Amnésie ». Au moment de la communion, je me suis avancé en chantant que nous sommes tous des pèlerins sur la route et que nous brandissons la lumière du Christ pour nous éclairer les uns les autres dans les ténèbres de la peur. Le prêtre m’a présenté le pain en disant: « Le corps de Christ ». Et quand j’ai reçu Dieu fait chair, les choses se sont de nouveau remises en perspective. Tout à coup, peu importait que j’aie traversé le pays d’un océan à l’autre. Le pays tout entier, le monde entier avait faim de ce pain-là.

Dan Berrigan a écrit un jour: « Quand j’entends le pain se rompre, je vois autre chose : comme si Dieu n’avait jamais voulu que nous fassions autre chose. Un son magnifique : la croûte se brise et, telle la manne, se répand sur tout, et alors nous mangeons; le pain pénètre les êtres humains. »

Je revins de la communion envahi par un sentiment de fraternité cosmique, d’extraordinaire proximité non seulement avec les gens qui m’entouraient, mais aussi avec Dan Berrigan, Laura, mes frères jésuites partout à travers le pays et ma famille au Minnesota. Comme si le monde entier, avec sa beauté et sa laideur, participait à la mastication de ce Pain.

Et je me suis rappelé que même au milieu de la pauvreté, de la faim et de la guerre, Dieu se répand réellement sur tout. Ce Pain minuscule inspire une révolution de tendresse. C’est ce que dit une artiste pop, Sœur Corita Kent: « Dieu n’est pas mort [dead], Il est pain [bread]. »

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On pourra trouver ici la photo prise par Chris Pople, utilisateur de Flickr.

Texte reproduit avec la permission de The Jesuit Post.

God’s Not Dead – He’s Bread

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