Dans le cadre de ses activités de ressourcement en 2013-2014, l’équipe du Centre de spiritualité Manrèse – plus de trente personnes – s’est engagé dans un processus d’appropriation-intégration de l’énoncé de vision de la Province. Ce projet s’inscrivait fort bien dans la foulée de son programme de l’année précédente, orienté vers le discernement des signes des temps, en vue d’un renouveau continue de la mission du Centre. Bien plus qu’une étude attentive de l’énoncé et des orientations apostoliques qui en découlent, le cheminement a revêtu la forme d’une démarche d’exercices spirituels. Le parcours s’est déroulé en trois temps, chaque étape se cristallisant dans une journée de réflexion commune.

De l’énoncé à la Parole

Ainsi, lors de la première journée (22 octobre), nous avons demandé la grâce de « “sentir et goûter intérieurement” l’énoncé de vision de la Province selon la mission du Centre Manrèse ». Avec la collaboration d’André Brouillette, sj, et à la façon d’une méditation ignatienne déployée personnellement et communautairement, nous nous sommes livrés à une lecture aussi lumineuse que goûteuse de l’énoncé. Pour des personnes non initiées aux Exercices spirituels, il pourrait paraître étonnant de passer une journée entière à lire et à relire une seule phrase, qui tient pour l’essentiel en une quinzaine de mots. Mais pourtant, quel délice ce fut pour notre équipe! En contemplant le mouvement originel du Souffle de vie traversant le cœur du monde et conduisant Jésus sur le chemin de la passion amoureuse de son Père pour l’humanité, nous avons « senti et goûté » la Parole déjà à l’œuvre dans nos vies. Et nous y avons reconnu cet appel à oser servir la libération et la réconciliation en nous mettant, toujours davantage, à l’école du Fils. L’humilité et la pauvreté du Fils dessinent le style de vie de ceux et celles qui désirent vivre sous la mouvance de son Souffle. Et cela vaut non seulement pour chaque personne de l’équipe mais aussi pour le corps manrésien dans son ensemble.

Au cours de cette première journée, à travers nos paroles partagées, nous sommes ainsi passés de la lecture d’un énoncé « extérieur », simple juxtaposition de mots, à l’interprétation d’un texte écrit dans notre chair, telle une hymne de louange, une joyeuse célébration de la Parole au cœur du monde. Nous avons profondément vibré à cet heureux enchaînement de signes et de sons en parfaite harmonie avec la structure même des Exercices, et nous avons rendu grâce pour ce don adressé à notre Province. Douce jubilation, certes, mais qui appelle vigoureusement au dépassement et à la créativité…

De la Parole à la conversion

Telle fut bien l’invitation reçue lors de notre deuxième étape (25 février), en réponse à la grâce que nous avons demandée: «Dans un esprit de fidélité créatrice à la mission du Centre Manrèse, discerner des interpellations inspirées par l’énoncé de vision et les orientations apostoliques de la Province». Accompagnés par Marco Veilleux, nous avons pu laisser les orientations de la Province questionner les priorités et les manières de faire du Centre. À cet effet, nous avons formé des ateliers d’approfondissement autour des quatre grandes orientations, soit deux groupes pour la mission, et une équipe pour chacune des trois autres, à savoir: la création du corps apostolique, la formation et la communication. Il était convenu de porter attention autant aux résistances qu’aux appels entendus. Il en est ressorti plusieurs interpellations, tantôt sous la forme de motions et de prises de conscience relativement à nos pratiques, tantôt sous la forme de suggestions ayant trait à nos programmes et activités, voire même à la vie de la Province.

Laissons donc la parole aux diverses équipes en accueillant quelques échos, légèrement remaniés, des rapports d’ateliers. Les observations recueillies se rattachent parfois à l’une ou l’autre des orientations spécifiques élaborées dans le document de la Province, mais elles sont très souvent transversales à celles-ci, d’où le choix de les présenter en vrac sous le titre de chaque orientation générale.

1) Mission

• Comment parler de Dieu aujourd’hui dans ce monde? Coupure de langage avec le monde. Difficile d’entrer en dialogue: parfois on se situe comme dominant / dominé. Interpellation à être « signe, présence et joie ». On a des ponts à bâtir.

• Prendre soin du monde à la manière du « bon samaritain ».

• Les pauvres… résistance: ce n’est pas payant.

• Être créatif dans les manières en vue de mieux servir: nouvelle manière de présenter les EVC; par exemple, au cours de l’enracinement humain : marche dans la nature, marche en silence; en première Semaine: implication dans certains milieux souffrants… Qu’est-ce qu’on offre après les EVC? Quelque chose de moins « contraignant » que les CVX serait à penser.

• Des portes s’ouvrent, mais il faut se déplacer. Offrir des parcours brefs, nouveaux, mais comment faire plus court, en gardant la saveur de ce qu’on offre?

• Trouver de nouvelles façons de briser la solitude. Aller aux frontières vers les personnes marginalisées, ex.: chez les Inuits, mais comment cela peut-il advenir? Réunir les jeunes familles chrétiennes avec les enfants, dîner familial, célébration familiale. Aider les nouveaux retraités à devenir « inutiles ».

• Sur le plan de nos programmes de formation: comment mieux adapter la formation à d’autres cultures, comment répondre aux personnes qui ne disposent que de deux ou trois mois de formation? Repenser la pratique d’accompagnement spirituel pour que les stagiaires expérimentent l’accompagnement au cœur de ce monde, par exemple dans les paroisses ou dans des groupes déjà formés. Mieux explorer différentes problématiques très présentes au cœur de ce monde: les personnes âgées, les situations de violence, d’abus, d’inceste, de deuil. Résistances à ces changements: implications concrètes d’énergie, de temps, de disponibilité intérieure, de lieux et de groupes à trouver, d’outils pour la supervision…

• Sur l’importance de la recherche: investir dans les Cahiers de spiritualité ignatienne. Résistance: la question financière.

• Il est nécessaire de créer du neuf, mais on ne peut répondre à tout. Réfléchir sur les critères, les repères: il en faut pour faire un discernement. Développer davantage de partenariats avec d’autres œuvres ou institutions.

2) Création du corps apostolique

• Nourrir concrètement les relations entre les œuvres: ex.: la retraite Zen et Évangile, qui tisse un lien entre la Villa Saint-Martin et Manrèse.

• Prendre soin les uns des autres, qu’est-ce que ça veut dire? Écouter, s’écouter les uns les autres. Désir: connaître les autres œuvres jésuites, connaître les autres jésuites de Québec et d’ailleurs. Favoriser les échanges entre des personnes de différentes générations engagées au Centre et dans les œuvres jésuites. Créer des groupes de lecture bi-blique ou des groupes de partage de nos expériences d’engagement.

• Reconnaître nos propres fragilités pour accueillir davantage la manière de Jésus signifie travailler à notre conversion personnelle et communautaire. Il pourrait être profitable de vivre davantage une certaine complicité dans nos difficultés, pauvretés et limites, car prendre parole sur nos fragilités crée plus d’espace d’accueil et de solidarité. Résistance: pas toujours facile d’être vus dans nos manques et nos vulnérabilités, surtout lorsqu’on travaille ensemble au quotidien.

3) Formation

• La formation doit être enracinée davantage dans l’être et le souffle missionnaires de Jésus ressuscité et dans celui des fondateurs profondément insérés dans la vie du peuple, afin de nous laisser rejoindre par ce même Souffle qui nous interpelle encore aujourd’hui.

• La formation des jeunes jésuites nous concerne directement, à cause de leur présence dans nos programmes de formation (insérés dans leur parcours d’études à l’Université Laval). Les jeunes jésuites venant d’une autre culture (Haïti et Afrique) arrivent avec une bonne formation intellectuelle mais sont souvent moins habilités à relire leur vie corporelle et affective. Le Centre pourrait revoir la manière de les accompagner et adapter la présentation des exercices en conséquence. Mais parler de réaménagement des programmes crée de l’insécurité et des résistances palpables, car cela demande du temps, de l’énergie et du personnel.

4) Communication

• Pour le Centre Manrèse comme pour la Province, les journaux internes (Le Souffle électronique, Compagnons…) sont très importants pour alimenter les liens avec la famille élargie (équipe interne, jésuites, collaborateurs et collaboratrices).

• Avant de s’aventurer dans les médias sociaux (Twitter, Facebook, Blogues), le Centre doit continuer à discerner en quoi sa présence dans le monde virtuel peut être pertinente selon la spécificité de sa mission. Comment faire signe et entrer en dialogue, spécialement avec les jeunes adultes, de toutes croyances, en invitant à la «conversa-tion spirituelle » plutôt qu’à la production de messages d’opinion? Étant donné nos la-cunes personnelles dans ce domaine et nos surcharges de travail actuelles, nous éprouvons aussi des peurs et des résistances de toutes sortes devant ces défis.

• Au-delà de la communication virtuelle, on pourrait imaginer certaines initiatives très concrètes. Exemples: tenir des cafés-rencontres dans des espaces publics sur des sujets d’intérêt général, dans l’esprit des Exercices spirituels, pour créer un dialogue; réaliser, dans le prolongement de notre revue et en partenariat avec d’autres institutions, des journées de réflexion sur des enjeux sociaux sous le regard ignatien.

Dans sa réaction de conclusion à la journée, Marco Veilleux a trouvé des mots justes, qui ont résonné fort au cœur de l’équipe: «Le comment faire signe interpelle la vie du Centre. La question du comment est primordiale. De même, la question: «les pauvres de notre temps, qu’en faisons-nous?» doit nous habiter profondément. Ce sont des questions importantes à porter pour vivre à la manière de Jésus humble et pauvre dans la mission qui est la nôtre. […] Communiquer la joie du Ressuscité au cœur de ce monde fait partie de notre mission. Cette joie, qui nous dépasse, va au-delà de ce qu’on peut imaginer: elle est de l’ordre de la mission de Dieu. […] Oser risquer et se laisser déplacer amènent souvent des peurs et des résistances. Alors que certains se sentent en sécurité dans une manière habituelle de procéder et que d’autres se sentent surchargés dans leurs tâches, se brancher sur le Souffle de vie nous propulse en avant et crée une énergie nouvelle. Le Souffle est là: à nous de déplacer nos voiles…»

De la conversion à l’action de grâce

Enfin, notre dernière halte (27 mai) dans ce parcours a consisté en un exercice de relecture afin de «sentir et goûter intérieurement les fruits de notre labeur de l’année à la lumière de l’énoncé de vision de la Province». Nous avons pu ainsi récolter ce qui avait germé et grandi au sein de notre équipe depuis l’automne. Par des temps de réflexion-personnelle et d’échanges en groupe, nous avons contemplé le travail de la Parole reçue par notre Province et prenant chair, à même notre désir et nos résistances, dans le réel du Centre Manrèse. Une célébration a clôturé l’année d’activité, nous invitant à tourner notre regard vers l’action de Dieu au cœur du monde, et à de-mander la grâce de convertir nos efforts en actions de grâce, en actions mues par la gratuité de son amour manifesté en Jésus.

Indéniablement, le cheminement vécu au cours de l’année 2013-2014 nous a donné du Souffle pour la route, avec et à la manière de Jésus humble et pauvre. Pour reprendre les mots d’une participante, il nous est aujourd’hui demandé «d’entrer joyeusement, avec Lui, dans cette audace créatrice des humbles serviteurs». Un espace s’est ainsi ouvert. Le chemin continuera de s’inventer en marchant…

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