Du 12 janvier 2010 au 6 octobre 2018 en passant par le 4 octobre 2016, le calvaire du peuple haïtien n’en finit pas. Son chapelet de déboires ne termine pas de s’égrener.

Nous sommes le samedi 6 octobre 2018, il est très exactement 20h12. Les membres de la communauté Ignace de Loyola du Canapé-Vert, où je vis, avaient fini de souper et chacun avait regagné sa chambre. Soudain une secousse assez forte se fait sentir. C’est la panique tout autour. Je me suis retrouvé, par réflexe, avec la plupart des compagnons dans notre petite cour arrière. Dans les minutes qui suivent, les textos et les appels s’entrecroisent, la nouvelle se répand tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. J’essaie de rejoindre confrères, amis et familles pour me rassurer que le pire a été évité.

Un peu plus tard, j’allais apprendre que le séisme de magnitude 5,9 sur l’échelle de Richter avait été particulièrement ressenti dans toutes les communes du Nord-Ouest. Son épicentre a été localisé en mer à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Port-de-Paix, ville située à environ 300 kilomètres de Port-au-Prince.

Selon le dernier bilan de la Direction de la protection civile (DPC), le séisme du 6 octobre a affecté en grande partie la région du grand Nord. Les pertes en vie humaine passaient désormais à 17 décès, soit 9 morts à Port-de-Paix, 1 mort à Saint-Louis-du-Nord et 7 morts à Gros-Morne. 333 personnes ont été blessées. Et plus de 7000 maisons sont détruites ou endommagées au niveau du Nord-Ouest, de l’Artibonite et du Nord, selon la Direction de la protection civile.

Accompagner notre peuple en quête permanente de dignité et d’espérance n’est pas une option mais un devoir qui émane de l’évangile lui-même.

Encore une fois nous avons frôlé le pire. L’état de fragilité et de précarité dans lequel croupit tout un peuple a été mis à nu. À la misère, la famine, l’impunité, la corruption, la violence et l’insécurité s’ajoute la peur, cette menace constante de catastrophes naturelles. Selon L’ingénieur Claude Prépetit, directeur du Bureau des Mines et de l’Énergie (BME), la faille qui a provoqué le tremblement de terre du week-end dernier accumule des énergies depuis 1842. Donc, nous ne sommes pas de tout repos, alors que nous n’avons même pas encore appris les leçons du 12 janvier 2010.

Tout autour de moi, je vois un peuple livré à lui-même, dirigé par une bande d’incompétents et d’affairistes qui sont souvent dépassés par les événements les plus ordinaires. Le dernier séisme a eu lieu dans le département le plus oublié du pays, avec un taux de pauvreté, d’analphabétisme, de malnutrition parmi les plus élevés au monde. Dans tout le pays, mais plus précisément dans ce département, où la Compagnie de Jésus intervient à partir de son réseau d’écoles Foi et Joie, tout est urgent. Alors que nous sommes en train de reficeler notre planification apostolique comme Territoire jésuite, une présence plus efficace dans cette zone affectée et qui tende au-delà de l’urgence rentre d’emblée dans notre priorités.

Je termine pour rappeler que les victimes du 12 janvier 2012 ne sont même pas encore relogées. Je vois encore des tentes à Port-au-Prince, alors que les ONG se sont enrichies et sont reparties en attendant de nouvelles catastrophes. Dans la Grand ’Anse, les plaies du cyclone Matthew sont encore ouvertes. Le projet de logement des jésuites, a été l’un des actes les plus concrets et durables jamais posés dans cette zone selon le témoignage des gens eux-mêmes. Cela dit, comme supérieur des jésuites en Haïti, j’estime que notre mission « de justice et de réconciliation », ici, au milieu de ce beau peuple – même défiguré – prend tout son sens.

A l’heure qu’il est, les répliques continuent dans le Nord-Ouest et des averses s’abattent impitoyablement sur l’ensemble des départements du pays. Port-au-Prince, Les Cayes, le Cap, entre autres sont systématiquement inondées, obligeant les gens à veiller ou à dormir debout. Ce qui se passe actuellement dans le Nord-Ouest est un rappel au monde entier que quelque part en Amérique, à moins de deux heures des États-Unis d’Amérique, qu’il y a un peuple qui meurt à petit feu et prématurément, qui meurt trop souvent de manière collective, qui meurt d’envie de vivre mais qui finalement ne vit que pour mourir,

Accompagner notre peuple en quête permanente de dignité et d’espérance n’est pas une option mais un devoir qui émane de l’évangile lui-même. J’invite la Compagnie universelle, les jésuites du monde entier, nos ami(e)s et collaborateurs et collaboratrice à faire écho du cri de notre peuple (fatigué et meurtri) pour que l’isolement et l’oubli ne viennent pas s’ajouter sur la liste de ses souffrances.

Jean Denis Saint Félix, S.J.
Supérieur des jésuites en Haïti

 

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