À Toronto, Kevin Kelly, ancien homme d’affaires devenu scolastique jésuite, a lancé le Ignatian Spirituality Project (ISP) pour aider spirituellement les personnes qui ont connu l’itinérance. «Vous apprenez très rapidement, c’est que vous n’avez peut-être pas la même histoire que quelqu’un qui est dans la rue, mais votre histoire n’est pas si différente. » Absolument passionné par ce projet, il a donné une puissante entrevue sur l’importance de la spiritualité, la nécessité pour chacun de s’informer sur les gens sans abris de leur région et l’impact du projet.

Notre réseau s’est étendu à près de 30 villes aux États-Unis et au Canada et comprend plus de 800 bénévoles au service de plus de 2 000 retraitants par an dans le cadre de plus de 200 retraites. – Ignatian Spirituality Project

Qu’est-ce que le ISP ?

ISP a été lancé à Chicago par un jésuite nommé Bill Creed. Le projet se trouve maintenant dans 30 villes à travers les États-Unis, mais Toronto est la seule ville au Canada. J’ai lancé le ISP à Toronto il y a 5 ans. Ted Penton, SJ, qui a travaillé pour ISP à Chicago, m’a dit : «ce serait un super projet à démarrer à Toronto.» J’ai donc travaillé avec Ted pour démarrer le projet ici. Nous avons une équipe de 16-18 bénévoles qui travaillent sur le projet, qui est près de Regis College. Pourquoi? Plusieurs personnes sans-abri se trouvent autour du collège et les animateurs, qui ont un grand intérêt à servir les personnes marginalisées, ont beaucoup d’éducation dans la direction spirituelle.

photo: Regis College

Le ISP est une retraite pour les personnes qui ont fait l’expérience de l’itinérance, mais qui, à l’heure actuelle, ont fait le premier pas vers la sobriété ou le rétablissement. Et maintenant, ces gens vivent dans un logement temporaire. Beaucoup d’entre eux rechutent et reviennent dans la rue. D’après notre expérience, il faut une certaine dose d’initiative pour commencer à envisager de changer sa vie avant que le type de retraite que nous offrons ne soit utile. Nous voyons que, dans ces retraites, les toxicomanes, drogués et alcooliques cherchent à être sobres et, dans le cadre de ce rétablissement, cherchent à établir une relation plus profonde avec ce que nous appelons la «puissance supérieure», qui est un langage du programme en Douze Étapes, comme celui des Alcooliques anonymes.

Pourquoi? Il y a un certain nombre de personnes qui finissent par vivre dans la rue. La plupart ont vécu un certain niveau de traumatisme et ont des problèmes de santé mentale et de toxicomanie, mais elles sont d’abord aux prises avec des problèmes de santé mentale comme la schizophrénie. Nous ne desservons pas cette population. C’est une population avec laquelle il est très difficile de travailler, en ce qui concerne la spiritualité. Nous aimerions les servir et nous cherchons comment les servir à l’avenir, mais la population que nous servons a fini par vivre dans la rue à cause d’un traumatisme qui a entraîné une dépendance à l’alcool et à la drogue, dépendance qui a généralement détruit leur vie. Ils ont perdu leur famille et leurs amis, ils ont perdu leur emploi. Ils se sont donc retrouvés dans la rue à cause d’une série d’événements où l’alcool et les drogues sont une grande partie de leur réalité.

Maintenant, ils ont fait le choix de la sobriété. Ils sont allés en désintoxication, dans un centre de traitement. Nous travaillons avec ces centres de traitement lorsque la personne est prête à commencer à explorer la spiritualité, parce que nous avons le sentiment que l’itinérance est une réalité spirituelle, pas seulement une réalité sociale ou économique. Ces personnes ont beaucoup de soutien en ce qui concerne les programmes en douze étapes, les travailleurs sociaux, l’aide au logement, mais très peu — personne en fait — n’offre de soutien spirituel. Nos retraites sont donc axées sur les aspects spirituels des personnes qui luttent et cherchent à changer leur vie.

Nous travaillons donc avec les personnes qui vivent dans un centre de traitement, où elles doivent souvent suivre un programme en douze étapes. Nous utilisons donc un langage similaire à celui-là dans nos retraites de 3 jours, où elles explorent les aspects de cette spiritualité.

Nous ne parlons pas de religion, nous disons en fait que ce n’est pas religieux, mais spirituel. Et nous utilisons, comme je l’ai dit, le langage de la puissance supérieure, qui est non confessionnel. L’idée est que quelque chose est plus grand que nous-mêmes. Nous croyons, comme les programmes en douze étapes, que la reconnaissance d’une puissance supérieure est nécessaire, qu’il faut réaliser qu’il y a quelque chose de plus grand en chacun de nous, et que sans donner notre vie à ce pouvoir plus grand, nous ne serons pas capables de trouver la sobriété.

Ainsi, bien que nous parlions beaucoup de puissance supérieure et de Dieu, et que nous partageons des conversations spirituelles, nous ne forçons personne à croire quoi que ce soit, tant que la personne est ouverte pour explorer sa spiritualité personnelle et son sens de puissance supérieure dans sa vie. Beaucoup de retraitants sont d’origine chrétienne, mais nous servons aussi beaucoup d’athées, quelques juifs, des musulmans et des gens qui ont été chrétiens, mais qui ne pratiquent plus leur foi chrétienne.

photo: Regis College

Nos retraites sont à Cobourg, en Ontario, à la Villa Saint-Joseph gérée par les Sœurs de Saint-Joseph. Nous organisons 3 retraites pour hommes (animées par des hommes) et 3 retraites pour femmes (animées par des femmes) chaque année, avec une douzaine de retraitants chaque fois.

Nous avons aussi des personnes transgenres qui viennent à l’une ou l’autre des retraites: elles vont aux retraites du sexe auquel elles s’identifient. Comme je l’ai dit, une grande partie de la réalité des hommes et des femmes qui vivent dans la rue provient de mauvais traitements (physiques, émotionnels, sexuels) et pour un certain nombre d’entre ces mauvais traitements sont en lien avec leurs questionnements quant à leur orientation sexuelle et leur identité sexuelle.

Nous sommes vraiment ouverts à accueillir quiconque est sobre depuis au moins pour quelques mois et ouverts à explorer la spiritualité dans un cadre spirituel, mais non religieux. Nous organisons aussi des retraites de suivi, une sorte de réunion mensuelle avec les hommes et les femmes qui ont participé aux retraites et qui veulent continuer à avoir des conversations spirituelles au sein d’une communauté. Mais ces suivis ne font que commencer, parce que la population que nous servons est très marginalisée dans le sens où elle retournera souvent vivre dans la rue, bien que les personnes qui participent à nos retraites soient plus susceptibles de rester sobres et de trouver un meilleur logement. C’est donc un groupe très précaire avec lequel il est difficile de rester en contact.

Qui peut bénéficier des Exercices spirituels ?

Les Exercices spirituels sont précieux pour des non catholiques, ou peut-être même non chrétiens. Pourquoi ? Je crois que c’est encore une fois parce que Dieu, indépendamment de nos croyances, agit dans toutes nos vies et se trouve dans tous les aspects de la Création de notre monde. Que nous en soyons conscients ou non dépend souvent de nos expériences et de notre tradition religieuse. Mais je crois fermement que Dieu est présent et agit dans la vie de tous. Les Exercices spirituels nous aident à nous relier très concrètement à Jésus-Christ dans la contemplation évangélique et à une relation personnelle avec Dieu, mais ce n’est pas exclusif à ces noms.

Je pense donc que les gens sont généralement très spirituels, qu’ils le reconnaissent ou non. Chaque être humain se pose des questions existentielles pour savoir pourquoi nous sommes ici, où nous allons, ce qu’est la vie. Je pense que les Exercices spirituels aident à explorer ces choses.

Nous en parlons donc dans les retraites, comme je l’ai dit, d’une manière non spécifique autour de la tradition catholique, mais nous encourageons les gens à explorer cette question d’une manière qui leur convient.

Nous faisons beaucoup d’exercices qui sont très similaires à ceux que saint Ignace a établis, explorant des sujets comme la peur et la confiance. Il y a un exercice dans chaque retraite où on demande : «quelle est la peur que vous avez surmontée?» Pour certaines personnes, cette peur est la peur du noir, à cause de mauvais traitements subis dans leur enfance. Mais avec le temps et peut-être de la thérapie et du soutien, elles ont reconnu qu’elles peuvent dormir dans le noir et que ce n’est pas un endroit dangereux. C’est une peur qu’ils ont surmontée.

Nous leur demandons également de décrire une peur qu’ils éprouvent encore. Pour plusieurs, ce sera une rechute: alors qu’ils sont sobres depuis 3 ou 4 mois, leur plus grande crainte est de rechuter et retourner dans la rue. Avec ou sans reconnaissance de Dieu, mais avec du soutien et de la confiance, nous commençons à surmonter nos peurs et à trouver en l’autre une nouvelle confiance, une confiance en nous-mêmes, et une confiance en une puissance supérieure. En fin de compte, tous nos exercices aident à ouvrir une petite fenêtre d’amour pour un individu qui n’en a jamais ressenti, une fenêtre soit pour s’aimer soi-même, soit pour ressentir l’amour des autres et, espérons-le, pour sentir l’amour de Dieu et ainsi guérir.

photo: Regis College

Pouvez-vous relier ISP aux Préférences apostoliques universelles (PAU)?

Il est tout à fait évident que l’une des préférences-clés est de travailler avec une population marginalisée. Et aussi de travailler avec les Exercices spirituels. Ces deux éléments sont donc fondamentalement liés. Une autre réalité, assez tragique, c’est que nous travaillons aussi avec beaucoup de jeunes adultes, dans la vingtaine ou la trentaine. Auparavant, la population vivant dans la rue était plus âgée. Ils avaient tendance à être alcooliques et on peut survivre longtemps avec l’alcoolisme.

Ce que nous voyons maintenant, c’est qu’avec la crise des opioïdes et la réalité de la drogue, les gens qui vivent dans la rue avec une dépendance à la drogue sont beaucoup plus jeunes, et ils dépérissent beaucoup plus rapidement. Malheureusement, c’est une grande partie de la population que nous desservons. Ce qui, encore une fois, n’est peut-être pas la façon dont les PAU envisagent la population plus jeune, mais c’est une réalité à laquelle nous sommes confrontés. Et ces jeunes vont mourir, et meurent, s’ils ne reçoivent pas un certain niveau de traitement d’ici le milieu ou la fin de la vingtaine. Ils meurent souvent d’une overdose. Les choses changent donc radicalement en ce qui concerne cette population dans la rue et donc de la population que nous servons.

La plupart du temps, les jeunes ont très peu d’expérience dans le domaine religieux, dans le sens de la compréhension traditionnelle de ce qu’est l’Église catholique ou n’importe quelle Église. Ils n’ont jamais fait l’expérience de Dieu dans ce contexte. Ce qui est une bonne chose, parce que souvent, ils sont plus ouverts. Certains d’entre eux toutefois sont dans la rue parce que leur famille est vraiment religieuse et les ont mis à la porte, car ils ne suivent pas leurs croyances, par exemple quelqu’un qui se pose des questions sur son sexe ou son orientation sexuelle.

La population plus âgée au contraire a souvent une expérience très négative des églises, soit qu’ils ont été maltraités, soit que l’église était un lieu de peur, soit que Dieu était quelqu’un de distant et froid. Il y a donc une image négative de Dieu. Mais la population plus jeune est tout à fait ouverte à recevoir une nouvelle vision de la spiritualité. Nous avons donc deux populations et nous nous adaptons. Nous donnons les mêmes exercices, mais nous sommes prudents avec la langue que nous utilisons. Nous rencontrons à la même retraite des personnes intéressées à explorer une spiritualité dont elles n’ont jamais fait l’expérience, et d’autres que nous aidons à voir Dieu d’une nouvelle manière plus favorable.

Est-il difficile d’approcher ces gens ?

C’était vraiment difficile. Nous avons beaucoup appris au cours des deux premières années. L’aspect le plus important de la retraite est le partage de tous les animateurs, qui y participent comme les retraitants. Bien que les animateurs dirigent certaines sections, il partagent aussi en groupe ou individuellement.

Donc, ce que vous apprenez très rapidement, c’est que vous n’avez peut-être pas la même histoire que quelqu’un qui est dans la rue, mais votre histoire n’est pas si différente. Nous luttons tous contre le manque d’amour de temps en temps, nous luttons tous contre des problèmes et nos faiblesses. Souvent, les histoires des retraitants sont allées beaucoup plus loin que les miennes, mais les histoires de ces personnes sont incroyablement familières.

Et chaque retraite renforce le fait que c’est une bénédiction de ne pas être dans la position où se trouvent ces individus, mais que nous aurions pu nous y retrouver. Et eux, ils nous regardent et voient la même fragilité que nous voyons en eux. Nous sommes donc égaux. C’est une expérience pleine d’humilité. Et c’est quelque chose de puissant dans ma propre expérience spirituelle, dans ma propre relation avec Dieu et dans la façon dont j’en suis venu à apprendre et à comprendre Dieu. C’est donc un privilège incroyable d’être un animateur et nous apprenons, expérimentons et partageons autant de choses que n’importe qui d’autre à la retraite.

Pouvez-vous donner un exemple d’histoire qui finit bien?

Je vais parler de Duncan, qui est maintenant animateur et qui a participé à l’une de nos premières retraites. Il était sobre depuis 4 mois quand il est venu pour la première fois à notre retraite et il a adoré l’expérience. Il a participé à deux autres retraites en tant que témoin (quelqu’un qui a déjà participé à une retraite et qui partage son histoire d’une manière plus structurée). Il est maintenant sobre depuis plus de 5 ans et l’un de nos principaux animateurs pour la retraite des hommes. C’est un exemple qui montre que quand vous engagez les gens dans la communauté, dans la conversation spirituelle, quand vous les soutenez dans leur sobriété, dans leur croissance et leur relation avec Dieu, vous voyez des changements incroyables dans leur vie.

Duncan est un type incroyable. Il travaille avec moi dans la collecte de fonds. Nous faisons le tour, il raconte son histoire et les gens sont impressionnés et ils donnent de l’argent pour soutenir ces retraites et pour soutenir le projet.

Je suis très ouvert en tant que jésuite, mais la plupart des retraitants ne savent pas ce que c’est. Je dis que je serai prêtre un jour. Là, les gens comprennent. Et, bien sûr, être prêtre représente un énorme défi dans la société actuelle. Les prêtres sont loin d’être des leaders moraux ou spirituels pour beaucoup de gens, c’est évident quand on voit la crise des abus. Il me faut donc beaucoup de temps pour gagner la confiance de plusieurs personnes. Mais à la fin du week-end, ils sont assez ouverts à moi et à ma pensée.

Mais Duncan était boxeur. Il a l’air dur, il a vécu dans la rue pendant des années, il a vécu dans des refuges pendant des années, il était alcoolique, alors il peut parler de ce que l’alcoolisme a fait dans sa vie, de sa réunion des AA hebdomadaire et de comment il a été sobre pendant 5 ans. Il a perdu le contact avec ses enfants, qu’il n’a pas vus depuis 20 ans. Les gens se retrouvent donc dans son histoire, ils lui font donc confiance immédiatement. Mais parce que Duncan et moi sommes de si bons amis, il peut dire «j’aime bien ce type», en parlant de moi, «et j’apprends beaucoup de ce type»… et c’est ainsi que la confiance se forme.

Comment les jésuites, les collègues et amis au Canada peuvent-ils apprendre à travailler avec les personnes marginalisées, même si ce n’est pas avec ISP ?

Premièrement, j’aimerais beaucoup voir ISP à Montréal et à Vancouver. Je travaille déjà avec une équipe à Montréal pour que le projet puisse démarrer. Et je travaille avec une équipe à Victoria qui cherche à travailler avec quelques paroisses à Vancouver pour commencer un projet là aussi. Mais il est possible de partir ISP partout, avec une équipe, un peu de persévérance et de la formation.

Deuxièmement, nous avons besoin d’un soutien financier. Cela nous coûte environ 25 000 $ par année pour organiser les retraites. Nous aimerions augmenter le nombre de retraites.

Troisièmement, il faut s’éduquer. Il y a beaucoup de littérature sur ISP, vous pouvez voir notre site web, par exemple. Vous pouvez amener quelqu’un comme moi à une conférence dans une paroisse ou une école pour expliquer ce que nous sommes. Mais en fin de compte, il faut prendre conscience des personnes qui vivent dans nos rues. Les gens veulent tellement aider, mais ils ne comprennent pas leur réalité. Plus il y aura de gens qui comprendront comment on peut aider ces populations et, avec un soutien spirituel, en apprendre davantage sur ces populations, plus nous pourrons changer.

Enfin, prier pour une organisation comme ISP, prier pour ces individus, cela a un impact sur la vie de ces gens, c’est sûr.

Tous les articles