Il y a soixante ou soixante-dix ans, nous avons eu la grâce de recevoir en grand nombre des novices et de jeunes religieuses et religieux en formation. Nous sommes quelques-uns, d’un certain millésime, à pouvoir nous rappeler le « bon vieux temps », mais tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Je peux vous le dire, car à titre de coordonnateur de l’Internoviciat de Montréal, j’occupe un point d’observation privilégié. Il y a environ 140 communautés religieuses à Montréal. Nous organisons chaque année un programme que nous faisons connaître largement. Pour combien de novices? Cette année, il y en a quatre. Combien sont nés au Canada ? Aucun.e. La plupart nous viennent d’autres provinces de leurs instituts, et le gouvernement canadien ne cesse de compliquer leur venue ici. Combien suivent le courant jésuite? Cette année, il n’y en a pas, mais généralement, ils sont de deux à quatre, du moins au début de l’année de noviciat.

Il n’est pas facile de trouver des statistiques sur les novices au Canada. Le site Web de la Conférence religieuse canadienne nous apprend qu’il y avait 40 novices en 2014; il y en a sûrement moins aujourd’hui. Depuis maintenant plusieurs dizaines d’années, les entrées au noviciat n’arrivent plus à stopper la diminution du nombre total de prêtres, de frères et de religieuses : ce chiffre est tombé de 55 180, en 1975, à 12 220 en 2018. C’est ainsi que les jésuites au Canada sont passés d’un sommet dans les années soixante d’environ 1350 membres (en comptant les religieux du Canada français et du Canada anglais) à 224 aujourd’hui: une chute plus prononcée, mais sur une période de temps plus longue.

En 2014, environ la moitié des religieuses et des religieux avaient plus de 80 ans. Leur proportion a sans doute augmenté depuis. Ces dernières années, des communautés en phase terminale ont emménagé dans des résidences pour aînés. Il y a des années qu’elles n’ont plus reçu de novice et elles n’envisagent pas de le faire maintenant. Au début des années 80, lorsqu’a déferlé la vague des départs, un commentaire cynique circulait chez nous  (oui, les jésuites peuvent se montrer cyniques) : « que le dernier éteigne les lumières et prenne ce qui reste dans la caisse ». Aujourd’hui, le dernier n’aura peut-être même pas la force d’éteindre, et ce qui restait dans la caisse aura fondu.

Dans ce contexte, le programme de l’Internoviciat doit-il continuer? Oui. Ces quelques novices, s’ils persévèrent, joueront un rôle déterminant dans l’Église et ils devront travailler en synergie, comme des amis dans le Seigneur, bien conscients du contexte compliqué et exigeant dans lequel ils seront toutes et tous appelés à servir. Ceux et celles qui persévèrent, et cela comprend des candidats plus âgés qui ont connu les hauts et les bas d’une période de latence dans la vie de l’Église, sont des porteurs d’espérance.

Au fil des siècles, les communautés religieuses sont passées par monts et par vaux. La plupart ont décliné au point de disparaître, d’autres sont parvenues à se ressaisir, galvanisées par la crise qu’elles avaient surmontée. La première génération d’une communauté religieuse lutte de toutes ses forces, compose avec des obstacles et des problèmes imprévus, et nombre de ses membres, s’ils ne sont pas canonisés, voient reconnu l’héroïsme de leurs vertus. De même, la dernière génération d’une communauté en achèvement a besoin, elle aussi, de leaders et de héros, qui préparent la communauté et ses membres à la mort dans l’acceptation totale de la volonté de Dieu, et en s’efforçant de mettre à la disposition de l’Église le charisme du fondateur ou de la fondatrice. Et de fait, les religieuses et les religieux qui continuent de livrer le combat aujourd’hui, en une époque de précarité et d’ambiguïté pour l’Église, ont besoin de leaders inspirés, de vrais saints, pour les aider à entrer dans l’inconnu.

Y a-t-il des facteurs qui présagent de la vie ou de la mort d’une communauté religieuse? Voici quelques suggestions:

  • Certaines communautés avaient une mission trop précise et n’ont pas été en mesure de la faire évoluer quand elle a perdu de sa pertinence : elles ont décliné et sont mortes de mort naturelle. D’autres avaient une mission plus large, elles ont pu s’adapter plus facilement et continuer de travailler. D’autres encore avaient une direction visionnaire et elles ont pu revenir à leur charisme d’origine en développant d’autres façons d’y être fidèles. Il s’agit là d’une question clé pour plusieurs communautés au Canada, et en particulier au Québec, où nombre d’instituts étaient lourdement engagés dans les domaines de l’éducation, des services sociaux et des soins de santé, que les gouvernements ont pris en charge. Ces instituts cherchent à recadrer leur mission en conformité avec leur inspiration originelle, et jusqu’à présent ils survivent.
  • Dans un passé maintenant reculé, des communautés canadiennes ont fondé des communautés dans le tiers-monde et leur déclin au Canada a été compensé par l’essor de communautés encore florissantes outre-mer, ce qui a permis de fréquents échanges de personnel. Mais le déclin se répand désormais à travers le monde, et elles ne pourront bientôt plus compter sur cet apport de vitalité. Tout bien considéré, les communautés internationales, qu’elles aient été fondées au Canada ou à l’étranger, ont de meilleures chances de survie à long terme.

Jésuites à la Résidence Jean-de-Brébeuf au Québec.

  • Y a-t-il un rapport entre l’âge d’une communauté et sa survie ? Plusieurs communautés plus anciennes ont traversé de nombreuses tribulations au cours des siècles. Elles ont développé une spiritualité claire, une orientation apostolique souple et un mode de vie attrayant. Leurs responsables peuvent s’appuyer sur des siècles d’expérience. Ces derniers temps, des communautés « nouvelles » ont accueilli des jeunes enthousiastes et pressés de répondre aux besoins d’aujourd’hui. Quelques-uns de ces instituts sont un admirable gage d’espérance ; mais dans certains cas, les responsables n’ont pas été à la hauteur ou ont abusé des personnes; ailleurs, faute d’expérience, des supérieurs ont lancé leurs membres dans l’action sans avoir une idée précise – comme dans des communautés plus anciennes – de la formation requise au préalable et de la clarté de la mission.

En fin de compte, la question n’est pas tant l’âge chronologique de la communauté : chaque communauté devrait pouvoir compter sur une sagesse qui a traversé les siècles et sur l’énergie de jeunes membres prêts à s’engager dans de nouvelles directions, en renonçant au confort des sentiers battus : leur ardeur, telle une goutte d’un baume précieux, revitalisera tout l’organisme. Le français a une formule qui décrit bien ce défi : « gouille ou rouille » : il faut bouger pour ne pas s’ankyloser.

  • Ce qui nous ramène au point crucial de la formation. L’équilibre ici est essentiel : il faut offrir à nos jeunes membres le trésor des valeurs et d’une sagesse distillées par des siècles de vie ecclésiale et communautaire, mais aussi leur enseigner à changer de vitesse, les encourager à explorer, à innover, à discerner, à tendre la main à un monde qui, plus que jamais, a intimement et profondément besoin de l’Évangile.

Noviciat des Jésuites à Montréal

  • Ce que nous avons de mieux suffira-t-il?  Il est risqué de se lancer dans l’inconnu, mais nous ne sommes pas seuls. Nous sommes des collaboratrices et des collaborateurs, et nous avons des collaboratrices et des collaborateurs. Nous sommes des collaboratrices et des collaborateurs de Dieu. Dans le Christ, Dieu nous donne la mission d’évangéliser, de guérir, et nous comptons sur une énergie qui dépasse de loin la nôtre pour faire face au déclin spectaculaire de nos communautés et aux problèmes de notre monde. Notre prière nous dispose à une action dynamisée par Dieu, et notre action nous renvoie à la prière pour Lui demander encore plus d’énergie. La prière et la contemplation sont essentielles à toute vie religieuse, mais il y a des communautés dont c’est l’activité principale. Elles sont la force cachée qui nous permet, à toutes et à tous, d’aller de l’avant.

Nous avons des collaboratrices et des collaborateurs. Certains ont le goût de se joindre à nous, mais d’autres veulent apprendre de nous comment prier et comment devenir nos partenaires dans la mission. Une dimension entièrement nouvelle de la vie religieuse est en gestation. Un effet multiplicateur se déclenchera bientôt. N’allons pas le freiner.

  • Même si nous ne sommes vraiment plus très nombreux, rappelons-nous qu’au début, nos prédécesseurs – une poignée de pionniers – ne formaient qu’une petite équipe, et qu’ils n’avaient que peu de ressources et aucune œuvre établie. Où iraient-ils? Qu’allaient-ils faire? En mettant leurs dons, leurs aspirations et leur liberté au service du Seigneur, ils ont pu assez rapidement mettre sur pied des apostolats dont l’Église avait un urgent besoin. Ils ont attiré des jeunes pour se joindre à eux. Qu’est-ce qui nous empêche de redevenir des pionniers?
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Jean-Marc Laporte, SJ
Jean-Marc Laporte, SJ vit à Montréal où il est le socius du directeur novice des Jésuites canadiens.