Même à « quatre fois vingt ans », le P. Lefebvre est bien occupé entre les conseils d’administration, les mariages et baptêmes pour d’anciens étudiant(e)s du Collège Jean-de-Brébeuf, où il a œuvré pendant plus de 45 ans. Cet attachement qu’on lui porte témoigne de l’empreinte marquante de l’homme sur le collège (pour preuve le terrain multisport Michel-Jim-Lefebvreet surtout sur la vie des étudiants et étudiantes qui y sont passés. 

Tous les témoignages s’accordent à dire que « Jim » a laissé à Brébeuf une œuvre imposante, même si le principal intéressé en parle avec humilité, comme si de rien n’était. Mais le plus important était les gestes qu’il posait envers les autres, les sourires, le réconfort, les encouragements. Jacques Boudrias dira de lui qu’il s’est fait petit pour permettre aux autres de croître. Comme le P. Lefebvre l’a expliqué à son départ de Brébeuf, il a eu quotidiennement en mémoire un programme d’action :

« Chaque jour, dans la mesure du possible et selon les circonstances, essayer d’apporter joie, encouragement et réconfort aux personnes côtoyées. »

Et aussi un souhait pour les autres, celui « d’oser la bienveillance. » Ce désir de servir humblement les autres est ce qui l’a encouragé à devenir jésuite et a marqué une grande partie de son travail à Brebeuf et au Lac Simon 

Extraits d’une longue et touchante entrevue. 

Pourquoi avez-vous décidé d’entrer dans la Compagnie de Jésus et quelle a été votre vie de jésuite? 

Je suis né dans le quartier Villeray, non loin de l’actuelle maison Bellarmin. En 1949, on apprend qu’il va y avoir la construction de la maison Bellarmin sur ce qui était un terrain de jeu pour nous et que les jésuites cherchent des servants de messe. Ça a marqué mon destin, je dis oui.  

Donc je viens ici, je rencontre des jésuites. Ils font une ligue de baseball dans le parc d’à côté et je m’inscris. À l’âge de 13 ans arrive la question fatidique : où vas-tu poursuivre tes études? Le collège le plus près c’est évidemment André-Grasset, mais les jésuites me disent qu’il y a un petit collège qui s’appelle Saint-Ignace dans Rosemont. Au niveau financier et classe sociale surtout, il n’était pas question d’entendre parler de Brébeuf. Il restait Sainte-Marie, mais les jésuites d’ici disaient : « on a un petit collège dans Rosemont qui s’appelle Saint-Ignace. Si on payait tes études qu’est-ce que tu dirais de cela ?». Mais c’était une heure et quart de voyagement… Quand j’ai parlé de ça à mon père ça a été assez court : « tu vas à Saint-Ignace ». Donc je me suis retrouvé à Saint-Ignace, c’était le cours classique, une vingtaine d’étudiants par classe. C’était un externat, mais avec pratiquement un régime de pensionnaire. Je partais d’ici à 6h30 et je revenais vers 8h-9h le soir. Messe obligatoire le dimanche, tous les offices religieux. J’appelais ça un pensionnat déguisé, avec un peu le régime que les jeunes jésuites ont les deux premières années, très très fort sur tout ce qui était religieux : pas le droit de fumer ou d’aller au cinéma. On est en 1954-1959. J’en ri aujourd’hui.

Dans le fond l’avantage que j’ai eu c’est de voir un peu ce que c’était les jésuites. C’est sûr que ça a eu une grande influence sur moi.

J’ai fini mes études à ce collège à 20 ans, en 1959. Les jésuites, qui m’ont marqué et que j’ai vu vivre, j’ai eu le goût de faire la même chose qu’eux. J’entre donc au noviciat de Saint-Jérôme. 

Ensuite, obligatoirement, le jeune jésuite doit faire deux années de régence dans un collège. On ne nous demandait pas où on voulait aller. Moi, professeur, ça m’intéressait moins, mais activités parascolaires, oui. Il y avait un poste à Québec et un à Brébeuf. Je fais juste dire : « si possible, Québec, mais je ne veux pas entendre parler de Brébeuf. » Évidemment, on m’envoie à Brébeuf.  J’apprendrai 10 ans après mon arrivée à Brébeuf, que je n’ai pas quitté, pourquoi je me suis retrouvé là. Un de mes anciens professeur de mathématique à Saint-Ignace était devenu directeur de Brébeuf. On lui a dit : « on t’envoie deux jeunes. Mais Lefebvre a demandé à ne pas venir à Brébeuf. » Il dit : « il va venir à Brébeuf. » Est-ce l’Esprit saint, mon karma, je ne sais pas trop. J’y vais deux ans, 1965-1967, avec comme titre officiel « responsable de la récréation et des sports » chez les grands et responsable des pensionnaires. J’ai aimé, mais on travaillait beaucoup. 

Après ma théologie (première délégation de jésuites à se retrouver à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal) et mon ordination, j’apprends qu’on m’envoie de nouveau à Brébeuf. Je ne suis pas trop surpris, disons qu’en l’espace de deux ans beaucoup de mes préjugés contre Brébeuf sont tombés. J’y suis de 1971 à 2014, 46 ans. Ça a été ma vie de jésuite, avec des fonctions dans la vie étudiante, comme le bulletin hebdomadaire d’information « L’Hebdo », la troupe de théâtre Le Vaisseau d’Or, les voyages humanitaires avec Mer et Monde (que j’avais réussi à mettre en place) ou le camp du Lac Simon (pour enfants défavorisés) qui en est à sa 62e année d’existence. Je trouve que j’ai été privilégié d’être dans un milieu comme ça où tu apprends beaucoup et où les jeunes te forcent à rester attentif au présent. Je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas eu le loisir de trouver le temps long.

Quel a été l’impact de Mer et Monde et du camp du Lac Simon pour les jeunes de Brébeuf, les parents et les jeunes campeurs ? 

Je n’ai pas fait de voyage humanitaire avec Mer et Monde, par contre c’était quand même assez prenant parce qu’on avait à s’occuper des rencontres préparatoires. Pour les départs au Sénégal, on éduquait un peu les parents protecteurs en même temps que les enfants qui partaient. Et on ouvrait un peu l’esprit des parents aussi.

photo: Mer et Monde

Et au retour c’est l’enfant qui fait la conversion de ses parents.

On essaie de préparer au choc culturel, comme pour beaucoup de ces gens-là, c’est le premier voyage qu’ils font non accompagné de leurs parents hors des complexes touristiques. Cette dimension d’ouverture à l’autre, c’est ce voyage humanitaire-là qui les a marqués. Dans certains cas, ça a une grosse influence sur la profession qu’ils vont avoir, comme avocat sans frontières.

Pour les moniteurs du Lac Simon, ça les met en contact avec la justice sociale. Les moniteurs ne sont pas payés, donc ils renoncent pratiquement à un emploi d’été. C’est l’occasion pour ces jeunes de quartiers huppés d’entrer en contact avec une autre caste sociale que la leur, de voir qu’un être humain n’est pas nécessairement quelqu’un qui a la Lexus de l’année. Et c’est plus que deux semaines, car il y a beaucoup d’initiatives que les moniteurs vont continuer, ça peut être des rencontres sportives, aller dans le milieu pour aider. Le but du camp c’est former des hommes et des femmes pour les autres. J’ai été directeur du camp pendant une vingtaine d’années.  

Et pour les campeurs… [Le P. Lefebvre me montre une photo de lui avec une jeune fille visiblement émue tenant un trophée au Lac Simon.] Le trophée porte mon nom. C‘est la petite fille la plus brillante au lac Simon, mais c’est aussi celle qui a la vie la plus dure. Quand elle a appris qu’elle était nommée la meilleure campeuse du camp et que c’est un jésuite du collège Brébeuf qui remettait la chose, elle était un peu beaucoup émue. 

Comment se traduisait votre implication au collège pour les étudiant(e)s ? 

Je me rappelle très bien, j’étais entraîneur d’une équipe de hockey pour les filles. C’est tellement banal : après la partie, les filles ont préparé un gâteau pour son anniversaire. On dépose le gâteau et elle part à pleurer. C’était le premier gâteau de fête dans sa vie. Les petites choses comme ça, c’est anecdotique en soi, mais pour un étudiant ou une étudiante, elles prennent souvent une grande importance. J’ai vu de beaux témoignages. Si ça peut aider à dire «continue», alors oui c’est un esprit missionnaire, c’est une mission.

Avez-vous eu de la reconnaissance de la part des étudiant(e)s ? 

Quand j’étais à Brébeuf, il y a toujours une chose que je disais aux étudiants :

« en quittant le collège, oui vous devez être bons et utiles, mais aussi avoir de la reconnaissance envers votre institution, et si ça peut être personnalisé envers une personne, revenez dire merci. »

Il n’y a pas de stats, mais je suis un des privilégiés dans mon réseau. Par exemple : « le Lac Simon j’y suis allé parce que tu m’avais dit que ça pouvait m’aider pour mon développement, merci de m’avoir dit que ça existait et de m’avoir encouragé à y aller. » Je suis gâté encore aujourd’hui. Ça ne se traduit pas par des billets de hockey, mais un « merci » dit en leurs mots, des années après.  

Même si j’ai quitté Brébeuf, moi, j’ai l’impression d’y être encore au niveau des contacts. J’ai une centaine de baptêmes et de mariages d’anciens étudiants du collège. Six baptêmes dans un été, c’est énorme, car le baptême ayant lieu le dimanche, c’est tes vacances qui prennent le bord. Mais si tu as accepté de marier un ancien ou une ancienne, il y a 85% des chances qu’il te redemande pour célébrer le baptême de ses enfants.

 

Pourquoi « Jim »?

Quand j’étais régent à Brébeuf est arrivé un événement pittoresque, mais absolument décisif pour le restant de ma vie. Le régime était sévère, alors pour alléger l’atmosphère on faisait une sorte de «pyjama party» deux fois par année, et ça coïncidait toujours avec des événements sportifs. Donc, c’était la série mondiale du baseball et il y a un joueur de l’époque qui s’appelait Jim Lefebvre. Je descends le lendemain au déjeuner et tous les gens commencent à crier «Jim, Jim, Jim». Et c’est le nom qui m’a suivi jusqu’à ce jour.

Tous les articles

Je veux recevoir le Compagnons!

Chaque vendredi, recevez un bulletin résumant les nouvelles de la semaine.