La colère

Il nous arrive tous d’éprouver de la colère à un moment ou l’autre : que ce soit parce que, pour une énième fois, votre mari n’a pas abaissé le couvercle du siège des toilettes ou qu’une une voiture vous a coupé la route alors que vous rouliez en vélo ou que, lorsque vous apprenez que des milliardaires évitent de verser leur part des impôts, vous ayez pu sentir la colère monter en vous. Dans ces moments de colère, que faites-vous? Nous y reviendrons un plus loin.

La violence

Il est très courant qu’on veuille combattre la violence par la violence. C’est la forme de justice qu’on retrouve dans bien des films. Les bandits commettent des atrocités et les bons gars recourent à la violence pour les punir; nous applaudissons et nous hochons la tête pour exprimer notre appui.  Quand on a appris que les autorités américaines avaient séparé de leurs parents les enfants de migrants, qui n’a pas pensé à donner la fessée à Trump?

Ne devons-nous pas nous demander vraiment ce qui se passe quand on recourt à la violence pour corriger une injustice?  S’en prendre à Trump peut nous apporter une certaine satisfaction. Mais parviendrons-nous ainsi à changer quelque chose? Le coeur de Trump ne changera pas si nous durcissons le nôtre. Dès qu’il le pourra, j’en suis sûr, Trump frappera plus fort encore.

La non-violence

Si nous voulons être enfin sûrs de réussir, il est préférable de recourir à l’arme de la non-violence. Je vous invite à écouter ce qui est dit dans Ted Talk de Erica Chenoweth sur l’usage de la non-violence en vue d’effectuer des changements sur le plan politique. En résumé, Erica enseigne à l’Université de Colorado.  Elle croyait qu’on ne pouvait en arriver à changements sans recourir à la violence. Elle apportait comme exemple la révolution américaine, la révolution française et la révolution russe, Quelqu’un l’a mise au défi de prouver que la violence était plus efficace que la non-violence pour arriver à des changements politiques. Elle releva le défi.

Elle mena une étude approfondie sur toutes les campagnes axées sur la violence et la non-violence en vue de renverser un gouvernement ou de libérer un territoire, de 1900 à 2006.  Il y avait des centaines de cas.  Les données furent très révélatrices. Les campagnes axées sur la non-violence ont eu deux fois plus de succès que celles axées sur la violence.  Au cours des 50 dernières années, les campagnes axées sur la non-violence ont eu de plus en plus de succès.

On peut ajouter que les campagnes axées sur la non-violence ont plus de chances de réussir à long terme. En d’autres termes, un gouvernement qui a été établi en recourant à des moyens non-violents risque de durer plus longtemps et de mettre en place des institutions démocratiques.

Pourquoi?  Parce que, semble-t-il, le pouvoir appartient alors au peuple.  Dans une campagne axée sur la non-violence, tous peuvent participer: les plus jeunes et les plus vieux, les hommes et les femmes, même les handicapés et les bien portants, les citadins et les ruraux, etc.  Mais une campagne axée sur la violence rejoint davantage des jeunes gens.  Les données ont démontré que les campagnes axées sur la non-violence rejoignent quatre fois plus de participants.

La colère canalisée

Revenons à la colère.  Tous ceux qui ont participé à des campagnes axées sur la violence et la non-violence en voulaient à quelqu’un ou à quelque chose. C’est la colère qui nous pousse à agir. Prenons l’exemple du cycliste qui a été coupé. C’est la cinquième fois dans le même mois qu’il vit cette expérience et il en a assez.  Il peut décider de ne rien faire et de laisser sa colère bouillonner jusqu’à devenir de la rage. Il peut décider de rattraper le conducteur de la voiture et se vider le coeur sur lui (la rage au volant).  Il peut décider de se joindre à un groupe de cyclistes qui plaident en faveur de meilleures conditions pour eux. Assurément, la meilleure solution est la dernière; c’est aussi la plus exigeante.

Laissons se transformer cette colère que nous ressentons lorsque nos droits humains sont lésés.  Il y a toujours eu des personnes qui ont souffert d’injustices. Nous n’avons qu’à nous arrêter un moment sur les vies de Mohandas Gandhi, de Martin Luther King, d’Oscar Romero et d’autres pour voir comment ils sont parvenus à canaliser leur colère contre les grandes injustices que subissaient les gens de leurs pays par des campagnes axées sur la non-violence pour transformer ces sociétés.

L’impact de la résistance non-violente

Pourquoi des gens comme Gandhi, King, Romero et leurs semblables choisissent-ils la voie de la non-violence?  Et pourquoi des gens comme Castro, Robespierre, Staline et leurs semblables choisissent-ils la voie de la violence?  Je crois que les gens qui choisissent la voie de la non-violence y sont arrivés en cultivant en eux la paix.  Ils y sont arrivés en choisissant d’aimer leur ennemi, en le voyant aussi comme un enfant de Dieu.  Ils y sont arrivés en comprenant, comme Jésus, que ceux qui se rendent coupables d’atrocités, “ne savent pas vraiment ce qu’ils font parce qu’ils ne comprennent pas l’amour de Dieu”.

J’ai mentionné plus tôt qu’un des facteurs importants des campagnes axées sur la non-violence est le fait qu’elles sont beaucoup plus inclusives que celles axées sur la violence. Beaucoup plus de personnes participent à des campagnes axées sur la non-violence. Et il y a un autre facteur important, c’est celui de l’impact des stratégies de la non-violence sur les oppresseurs.  Le fait de ne pas recourir à la violence envers quelqu’un qui usent de la violence à notre endroit ne peut qu’aider à le désarmer. Nous pouvons encore ajouter ceci : choisir d’aimer l’autre qui s’en prend à nous c’est vouloir transformer son cœur.

Considérons de plus près les mots de Jésus, quand il dit: “Si quelqu’un vous frappe sur la joue droite, présente lui l’autre joue”.  Nous devons replacer cette affirmation dans son contexte socio-politique. Au temps de Jésus, recourir à la main gauche était considéré comme un geste impur. Et donc, pour frapper quelqu’un on devait recourir à la main droite. Pour frapper quelqu’un sur la joue droite, il fallait se servir du revers de la main. Au temps de Jésus, le maître pouvait frapper ainsi son esclave, le mari sa femme, s’il trouvait que son “inférieur” avait mal agi.  Mais on ne pouvait pas frapper un égal avec le revers de la main. La réaction normale de l’inférieur, quand il était frappé du revers de la main était d’accepter d’être ainsi traité.

Mais Jésus, en disant “d’offrir l’autre joue” n’exprime pas une invitation à se laisser frapper à nouveau. C’est un acte de résistance non-violent. Pourquoi? Au temps de Jésus, un supérieur ne frappait un inférieur que par le revers de la main. Et donc pour être capable de frapper son inférieur qui présentait sa joue gauche, le supérieur devait recourir à sa main gauche.  En agissant ainsi, il aurait accepté de commettre un acte impur. Ainsi le message de Jésus, dans son sens profond, est d’inviter les gens à résister à l’injustice et à la violence en recourant à des moyens non-violents au lieu de l’accepter passivement.

Ce à quoi je pense, en ce moment, c’est à l’attitude de Rosa Parks, une femme noire américaine qui, en 1956, a refusé de céder son siège à un blanc, dans un autobus. Les passagers blancs étaient sûrement indignés, surtout celui qui lui avait demandé de lui donner sa place. Mais les blancs, beaucoup plus tard peut-être, ont commencé à s’interroger sur les privilèges des blancs et sur les injustices commises à l’égard des noirs.

Je suis engagée auprès des réfugiés depuis 1994.  J’ai rencontré beaucoup de personnes qui ont subi des injustices. J’aimerais vous raconter comment une famille a eu recours à a non-violence pour résister à une injustice dont elle a souffert.

Dans les années ‘90, une adolescente mexicaine a été violée par un homme qui avait un poste important dans les services de la justice d’un des états du pays.  Au cours des mois qui ont suivi, la jeune fille n’a rien dit à sa mère, ni à aucun membre de sa famille parce qu’elle était trop honteuse. Elle n’était plus la même.  Elle se sentait déprimée et elle avait perdu le goût de vivre. Sa mère a finalement découvert ce qui lui était arrivé.  Peu de temps après, cependant, la jeune fille s’est suicidée.

La mère eut alors recours à tous les moyens légaux à sa disposition pour obtenir justice. Mais le système était corrompu.  Elle et d’autres membres de sa famille reçurent bientôt des menaces. La mère mit sur pied une campagne pour obtenir justice à l’endroit de sa fille. Elle mobilisa des milliers de personnes pour participer à des manifestations pacifiques. Mais les menaces persistèrent, au point qu’elle et les membres de sa famille furent forcés d’émigrer au Canada.

Même si elle ne réussit pas, cela ne signifie pas que sa campagne fut un échec. En mobilisant autant de personnes, elle éveilla la sensibilité de la population à la corruption dans les échelons supérieur des autorités gouvernementales du Mexique et à l’importance des gestes non-violents. En agissant ainsi, elle a ouvert la voie à une amélioration du système judiciaire dans les années à venir. C’est seulement 17 ans après la marche du sel, lancée par Gandhi, que l’Inde a obtenu son indépendance de l’Empire britannique.

Ce qui est important de rappeler ici c’est que lorsqu’on lutte pour la justice et la paix, il y aura des conséquences. Si nous le faisons en recourant à la violence, comme on l’a mentionnée plus tôt, on devient comme l’oppresseur.  Mais si nous agissons de façon non-violente, nous prenons le risque non seulement de participer à la construction d’une société plus démocratique, mais aussi de changer bien des cœurs, y inclus ceux de nos ennemis.

Bien sûr, il y aura toujours la possibilité d’être blessé, même tué, quand nous nous opposons à l’injustice.  Mais quand la résistance est inspirée par l’amour il y a aura des graines qui auront été semées dans bien des cœurs. Pensons à quelqu’un qui a été assassiné à cause de sa lutte pour l’amour, la justice et la paix.  Combien de personnes, par la suite, seront inspirées par son geste?

Ainsi, quand il y a des personnes qui luttent pour de justes causes et qui doivent chercher refuge ici, au Canada, nous avons responsabilité de les accueillir. Nous n’avons pas ici un régime politique brutal qui tue les opposants. Nous avons à être une terre d’accueil. Nous avons l’obligation de protéger des personnes qui fuient des régimes oppressifs. C’est notre contribution.  Réjouissons de pouvoir apprendre beaucoup des réfugiées que nous approcherons et que nous accompagnerons dans leurs démarches : ils nous apprendrons à aimer, à résister de manière non-violente et à vivre en harmonie avec des personnes différentes de nous.

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