Au cours des dernières semaines, le scandale des abus sexuels dans l’Église catholique a de nouveau fait la manchette avec les accusations contre Theodore McCarrick et la publication du rapport de l’enquête publique de la Pennsylvanie sur les abus sexuels dans les diocèses de cet État.

Je suis récemment devenu l’assistant du supérieur provincial des Jésuites du Canada. Dans ce nouveau rôle, il m’incombe d’examiner et de superviser les politiques et les pratiques de notre communauté en matière de protection des personnes vulnérables. Mais au cours des quinze dernières années, dans mon travail de théologien, j’ai été chargé de préparer de jeunes hommes et de jeunes femmes au ministère ecclésial ordonné et laïc. Dans ce contexte, j’ai formé ces ouvriers apostoliques à faire preuve de professionnalisme, à respecter des limites appropriées et à reconnaître leur pouvoir dans une relation pastorale de manière à respecter autrui. Je me suis assuré qu’ils comprenaient leur devoir de signaler les abus aux autorités civiles et ecclésiales compétentes. Mes étudiants savent ce qu’ils doivent faire pour avoir une bonne hygiène de vie et reconnaître le besoin de supervision dans des situations délicates.

Mes étudiants, quand ils prenaient conscience de l’ampleur de la réalité des abus sexuels dans l’Église, avaient souvent l’une des trois réactions qui entravent leur capacité de servir la communauté dans la liberté intérieure: la colère contre l’Église institutionnelle, un sentiment inconfortable mais très réel que les réalités ecclésiales plus profondes du peuple de Dieu et du corps mystique doivent être défendues ou protégées du scandale (afin de préserver la foi des croyants), ou un sentiment de paralysie et d’impuissance qui les laissait déprimés.

Chacune de ces réactions avait un certain mérite. La colère contre l’injustice et l’oppression est bonne. Le désir de protéger la foi des gens simples est louable. Le sentiment d’impuissance peut nous ouvrir à notre besoin de Dieu. Mais la colère contre l’injustice peut devenir une colère contre l’autre qui devienne une revanche. Comme nous l’avons vu trop souvent, le désir de protéger la foi devient facilement complicité dans la dissimulation du mal. L’impuissance devient trop facilement un désespoir silencieux qui paralyse; souvent, les personnes qui vivent ce désespoir quittent l’Église. Parce que mes étudiants se préparaient au leadership dans l’Église, ces réactions les ont souvent poussés vers la désolation spirituelle; comment puis-je me sentir appelé(e) par Dieu à servir dans cette institution? Comment cet appel peut-il provenir de Dieu?

Le langage de la déclaration du Vatican en réponse au rapport de l’enquête publique de Pennsylvanie me semble très important. La « honte et la peine » sont deux des trois attitudes que saint Ignace recommande au début de la première semaine des Exercices spirituels. Ignace nous invite à demander «confusion, honte et peine » – souvent abrégées dans les textes français en « honte et confusion » – face à notre histoire personnelle de péché et à sa place dans l’histoire plus vaste du péché du monde. Je vais d’abord présenter chacune de ces expériences en termes personnels, comme Ignace les présente, avant de dire quelque chose à propos d’une expérience communautaire de la première semaine.

La confusion est cette expérience que j’ai de l’absurdité et de l’incompréhensibilité absolues du péché et du mal; c’est la saisie affective intérieure qu’il est totalement incompréhensible que j’ai fait cette chose mauvaise à l’innocent ou à celui ou celle que j’aime.

La honte est le mouvement intérieur ou l’émotion qui comprend ma responsabilité ou ma complicité dans le mal qui a été fait et qui me révèle ma responsabilité ou ma complicité.

La peine souffre du mal qui a été fait. Elle est motivée par un amour authentique et aide à rendre visible l’amour. C’est en ce sens une libération de l’influence du péché dans ma vie.

Le but d’Ignace n’est pas que nous nous arrêtions à ces émotions et ces mouvements intérieurs; il ne suggère pas non plus d’analyser en détail la dynamique de notre péché (du moins pas au début). Au lieu de cela, nous sommes invités à faire de ces expériences le tremplin à partir duquel nous pouvons expérimenter notre besoin de la grâce du Christ; elles nous ouvrent la porte pour voir, entendre et goûter ce que le Christ a déjà fait et ce qu’il fait toujours pour notre libération, notre guérison et notre réconciliation. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous pouvons véritablement accueillir l’amour et être transformés par cet amour que le Christ nous montre. Ce n’est que dans la conscience de cet amour nous pouvons crier avec émerveillement et gratitude (comment se fait-il que j’aie été préservé de la mort alors même que je choisissais ma propre destruction…).

Ce n’est que dans cette expérience de liberté et de gratitude, reçue et accueillie, que nous pouvons commencer à faire des choix pour changer dans notre vie les voies qui mènent au péché. Ce n’est que lorsque nous avons une conscience et une connaissance expérientielle de ce que fait Dieu et de la façon dont Dieu travaille en nous que nous pouvons faire des choix qui concourent avec cette grâce, incarnant et concrétisant un amour qui pratique la justice.

Voilà pour l’expérience personnelle qu’Ignace encourage dans les Exercices. J’en suis venu à la conviction – et je l’ai enseigné dans le cadre de mon cours sur les fondements ignatiens de la mission et du ministère pastoral – qu’il existe pour nous une expérience analogue face à un grand mal institutionnel, tel que le scandale des abus sexuels dans l’Église de personnes mineures ou vulnérables.

En travaillant avec mes étudiants en classe, je les ai encouragés à considérer en prière s’ils pouvaient découvrir et expérimenter les inévitables « confusion, honte et peine » sous leur colère, leur peur et leur désespoir à propos du scandale des abus sexuels. Demander la grâce d’affronter l’absurdité et la monstruosité du mal fait, reconnaître que — dans une certaine mesure — leur place privilégiée était le résultat des dissimulations. et vraiment ressentir le mal fait aux victimes; tout cela les conduisait à un lieu de guérison et de réconciliation et faisait émerger de nouveau leur désir initial de servir par amour Dieu et leurs prochains. Je leur demandais alors de prier avec leurs propres expériences positives de grâce dans l’Église et de constater que le Christ et l’Esprit ont continué à œuvrer dans l’Église pour la guérison et la réconciliation de l’Église, que le dévoilement des scandales fait partie de cette œuvre, et qu’ils peuvent se joindre au Christ et à l’Esprit pour contribuer à la solution de Dieu au mal dans l’Église. C’était vraiment libérateur pour eux, et cela les plaçait dans un véritable discernement face à ces maux, par opposition à une sorte d’attitude pélagienne ou semi-pélagienne de « nous devons régler cela nous-mêmes », sans faire référence à l’action de Dieu.

Je crois que le pape François témoigne de sa réalisation progressive que nous sommes dans un temps de « première semaine » dans l’Église et qu’il défie les évêques, les cardinaux, les prêtres et les leaders ecclésiaux de toutes sortes à entrer dans cette dynamique de « première semaine » qui ouvre à la confusion, la honte et la peine. Cela nous pousse ensuite à comprendre que, malgré notre péché et notre complicité, Dieu a œuvré dans l’Église pour amener la guérison et la réconciliation et cela fait jaillir un cri d’émerveillement devant la bonté de Dieu qui nous permet de faire des changements précis pour collaborer avec sa grâce.

Je crois que des évêques et d’autres personnes en autorité devront démissionner. Il est également évident qu’il faudra procéder à de profondes réformes structurelles pour s’attaquer au cléricalisme. Il est particulièrement important que ce moment de prise en charge par des laïcs ne soit pas perdu. Mais ce qui motive les démissions, la manière et les types de réformes dont nous avons besoin, doit être le fruit de ce que Dieu fait déjà. Ce dont nous avons besoin, ce sont de nouvelles façons d’être le Corps du Christ qui incarne un amour pratiquant la justice face au mal, fruit d’une profonde conversion communautaire qui nous guérit, nous réconcilie et nous libère.

Traduction: André Brouillette

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