Plusieurs sanctuaires et églises du Canada gardent vivante la mémoire des saints martyrs canadiens, dont nous célébrons la fête le 26 septembre, et qui son morts entre 1642 et 1649 en travaillant à l’évangélisation des peuples autochtones en Nouvelle-France. Certains de ces lieux de culte conservent aussi des reliques de saints Jean de Brébeuf, Charles Garnier et Gabriel Lalemant, comme l’église du Gesù, la chapelle des Jésuites à Québec ou l’église Saint François-Xavier à Kahnawake. Les Archives des jésuites au Canada conservent pour leur part  un reliquaire et plusieurs documents d’archives. C’est sans compter la présence continue de ces saints par les noms de villages, de rues, de missions, d’écoles ou autres établissements. Mais comment le culte des martyrs s’est-il développé et de quelle manière leur vie peut-elle encore résonner de nos jours?

Un culte qui transcende les siècles

Les premiers jésuites qui sont morts en mission en Nouvelle-France ont été considérés comme martyrs de la foi déjà par leurs confrères de l’époque. Rapidement, leur réputation de martyr s’est étendue aux colons français, puis est fermement entrée dans la culture populaire canadienne-française au XIXe siècle avant de s’étendre également dans les milieux anglophones.

Archives des jésuites au Canada, 2017-0029.4.660

Les archivistes jésuites du tournant du XXe siècle ont fait avancer la cause de la béatification des martyrs. Le P. Arthur Jones par exemple, a fait des recherches pour bâtir le dossier de béatification. Il a également découvert les sites archéologiques en Ontario où plusieurs martyrs sont morts, alors qu’un autre archiviste jésuite, le P. Félix Martin, a fait les croquis de fouilles.

Le 21 juin 1925, ces premiers martyrs d’Amérique du Nord furent déclarés bienheureux et dignes d’un culte public. Toujours en 1925, la Congrégation des Rites ordonna la reprise de la cause pour avancer jusqu’à la canonisation. Quatre jésuites, les pères Théophile Hudon, Jacques Dugas, John Milway Filion et John J. Mynne travaillèrent alors à rassembler les preuves nécessaires pour la canonisation. Le 29 juin 1930, le Pape Pie XI inscrivit enfin les martyrs canadiens au catalogue des Saints.

La popularité de ces martyrs non seulement dans la Compagnie de Jésus, mais aussi dans la population se reflète dans la fréquentation du Sanctuaire des Martyrs, en Ontario. Par exemple, des dizaines, sinon des centaines de personnes s’étaient réunis au sanctuaire pour célébrer leur béatification en 1925, comme le montre une photo panorama récemment redécouvert aux Archives des jésuites au Canada. «Ce panorama est fragile et rare», a expliqué la directrice des archives, Theresa Rowat.

Normalement, on utilisait ce type de photo pour des portraits de groupes, surtout à une époque où faire une telle photo était compliqué et technique. Cette photo a dû coûter cher à produire, et a existé en plusieurs exemplaires. Cette vue dans une version recadrée a aussi figuré sur des cartes postales.

La directrice des Archives jésuites au Canada, Theresa Rowat, étudiant le panorama

La renommée du sanctuaire ne s’est pas démentie depuis, puisque le sanctuaire et les alentours sont toujours fréquentés par des milliers de pèlerins chaque année. Le 2 mai 1967, le P. Arrupe s’est recueilli à Saint-Ignace, où Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant et quelques douzaines de Wendats chrétiens auraient été mis à mort. Le P. Arturo Sosa a fait de même en 2018. En 1984, le pape Jean Paul II visita également le sanctuaire, «qui s’élève comme un symbole de l’unité de la foi dans une diversité de cultures.»

Le P. Jacques Monet acccompagné de deux stagiaires des Archives jésuites au Canada, Karin Murray-Bergquist et Michelle Savard

Les martyrs canadiens aujourd’hui

Dans le contexte des nouvelles préférences apostoliques universelles, comment les saints martyrs canadiens peuvent-ils nous inspirer? Lors d’un colloque, le père Michael Knox, SJ, a fait une analyse contextuelle de la Huronie. Il a traité de la vision jésuite du monde, du cheminement avec le Christ crucifié, de l’offrande de soi et du désir d’être avec le Christ souffrant: du martyre où la vie intérieure compte plus que la vie physique.

Ces saints ont en effet été aux périphéries du monde pour approcher les peuples autochtones qui étaient alors considérés comme «pauvres». Pour ce faire, ils sont entrés en relation avec des cultures et des gens très différents de la leur. Plusieurs, comme Jean de Brébeuf, ont été de fins observateurs de ces cultures et ont su s’y acculturer.

On peut aussi admirer le dévouement du P. Noël Chabanel, qui trouvait difficile de vivre dans les communautés wendates, mais qui avait néanmoins promis à Jésus de rester dans cette mission.

Le travail linguistique du P. Brébeuf et de ses compagnons sur le wendat, sûrement transmis par des copies, a permis en partie de revitaliser cette langue.

Dans son allocution de 1984, Jean Paul II a aussi rendu hommage «à tous ceux et celles qui ont avec joie embrassé la foi chrétienne, comme la bienheureuse Kateri, et qui sont restés fidèles malgré nombre d’épreuves et d’embûches», et dont le rôle est encore primordial aujourd’hui:

Nous disons aujourd’hui notre reconnaissance aux peuples autochtones pour le rôle qu’ils jouent, non seulement dans la trame multiculturelle de la société canadienne, mais aussi dans la vie de l’Église.

Toutefois, il faut aussi replacer l’apostolat des martyrs dans un plus grand contexte de colonisation. Par exemple, Timothy Pearson, dans Becoming Holy in Early Canada couvre analyse la manière dont les figures religieuses locales, comme les martyrs jésuites, ont pu devenir saintes et les multiples fonctions sociales qu’elles ont ainsi remplies. Son but est de mieux comprendre les liens serrés entre religion et colonialisme ainsi que les transformations des communautés de croyants au fil du temps. Plusieurs chercheurs, comme Bronwen McShea dans Apostles of Empire, ont aussi plus généralement souligné l’impérialisme français auquel les jésuites, dont les martyrs, ont participé.

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