La récente tempête médiatique sur des cas d’abus sexuel et de dissimulation, aux États-Unis entre autres, a rappelé à bien des Canadiens l’affaire de l’orphelinat Mount Cashel. Aux gens de Saint-Jean, Terre-Neuve, en tout cas. Or c’est là que j’ai grandi. À l’époque, ces révélations prirent l’allure d’une anomalie monstrueuse. Tout ça, c’était sans doute notre faute, et nous n’avions que nous-mêmes à blâmer…

Avec le temps, nous avons pris conscience qu’il s’agissait plutôt de la pointe d’un iceberg de taille mondiale. Un iceberg qui continue de grossir au lieu de fondre. Le scandale a d’ailleurs incité les évêques catholiques du Canada à se donner des protocoles en matière d’abus sexuel… plusieurs années avant leurs homologues américains.

L’orphelinat Mount Cashel avait été fondé à la fin du dix-neuvième siècle et les Christian Brothers en assumèrent la direction peu après que Terre-Neuve se fut jointe au Canada en 1949. Il tire son nom du rocher de Cashel dans le comté de Tipperary, en Irlande.

Les Christian Brothers annoncèrent la fermeture de l’orphelinat à la fin de 1989, soit une quarantaine d’années après avoir pris en charge l’établissement. Cette décision survint quand on leva le voile sur le plus grand scandale d’abus sexuel de l’histoire canadienne, triste affaire où les sévices se conjuguaient à une vaste entreprise de dissimulation. Des enquêtes poussées mirent au jour un système de violence physique et sexuelle qui avait fait des centaines de victimes chez les résidents de l’orphelinat.

Il y eut plusieurs enquêtes criminelles, le gouvernement provincial institua une Commission royale d’enquête et l’archidiocèse de Saint-Jean commanda sa propre enquête. Tout cela aboutit à des condamnations pénales et à des règlements financiers de plusieurs millions de dollars.
Dans les années 1990, la propriété fut saisie, et le site rasé et vendu à des promoteurs immobiliers, dans le cadre d’un règlement judiciaire qui ordonnait d’indemniser les victimes. D’autres propriétés des Christian Brothers ailleurs au Canada furent, elles aussi, saisies et liquidées. Pendant des années, le scandale a fait l’objet de reportages quasi quotidiens dans les médias de Saint-Jean.

Pour ma part, je trouve assez ironique d’être entré dans la Compagnie et d’y avoir vécu mes premières années dans l’ombre du scandale de Mount Cashel. J’ai discerné ma vocation jésuite dans la cour, littéralement, de ce funeste établissement.

L’Église fut traînée dans la boue. La destruction physique de l’édifice a suscité des sentiments analogues à la liquidation des pensionnats autochtones de triste mémoire. De l’ancien orphelinat, il ne reste que quelques piliers de l’ancien portail. Là s’élève aujourd’hui un supermarché. Les piliers se dressent à l’entrée du stationnement. Il n’y a aucune plaque sur le site.

Dès 1975, on avait ouvert une enquête criminelle sur des allégations de violence physique et sexuelle. On porta plainte, mais les coupables furent exfiltrés de l’île et toute l’affaire tourna court à la suite d’une intervention du ministère de la Justice.

En 1982, nouvelle enquête sur des allégations de violence physique et sexuelle. Et l’affaire refait surface quelques années plus tard, en 1989, cette fois pour de bon. Une station de radio locale reprend la question et attire l’attention du sous-procureur général. On rouvre alors le dossier de Mount Cashel et la police reçoit l’ordre de terminer l’enquête de 1975 et d’établir pourquoi personne n’avait jamais été incriminé.

L’enquête criminelle se poursuit de 1989 à 1996. Elle permet d’établir qu’en 1975 le gouvernement provincial, l’archidiocèse et la police s’étaient entendus pour étouffer l’affaire.

Pour ma part, je trouve assez ironique d’être entré dans la Compagnie et d’y avoir vécu mes premières années dans l’ombre du scandale de Mount Cashel. J’ai discerné ma vocation jésuite dans la cour, littéralement, de ce funeste établissement. J’ai été ordonné en 1988 et j’ai célébré ma première messe à moins d’un kilomètre de l’orphelinat.

Toute cette affaire a lourdement pesé sur la foi de plusieurs de mes parents et amis, très souvent pour toute leur vie. Ses retombées juridiques et financières se font toujours sentir, comme aussi, et surtout, son impact terriblement négatif sur l’adhésion à l’Église dans un milieu solidement enraciné dans le catholicisme irlandais.
Aujourd’hui encore, ceux et celles qui travaillent avec l’Église à Saint-Jean doivent composer constamment, dans leur ministère, avec les conséquences de cette tare de l’Église, et multiplier les efforts pour faire renaître quelque chose de ces cendres. Ils méritent toute notre reconnaissance. J’espère qu’ils pourront venir en aide aux personnes qui sont sous le choc, ces temps-ci, ailleurs dans l’Église. Le processus de guérison exige beaucoup de temps et il change les gens pour toujours.

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