Mon mercredi de la Semaine sainte commence à bord d’une navette en route pour une aérogare assez éloignée de l’aéroport central de Winnipeg. Au comptoir, une dame aux yeux bouffis confirme mon vol pour le Lac Brochet (au Manitoba) en pesant soigneusement mes cent livres de bagages. Ce n’est pas la première fois que je me rends dans les communautés autochtones du Grand Nord, et j’ai appris à faire mes bagages. Outre un minimum de vêtements de rechange, mes sacs de sport contiennent des pâtes sèches, des barres granolas, des fruits, du chocolat et tout un assortiment d’articles divers (papier hygiénique, cierge pascal, des dizaines de chapelets en plastique pour les enfants). En attendant mon vol au milieu de voyageurs qui causent en déné, en ojibwé et en cri, jreconnais tout à coup dans le salon de départ des Perimeter Airlines la sacristie de mon triduum pascal.  

Les deux vols et la correspondance se déroulent sans incident, ce qui est un peu insolite vu le côté imprévisible des voyages dans le Nord. Le petit avion à hélices transporte des résidents de la communauté, une enseignante venue combler un poste vacant, deux infirmières et moi-même, « le prêtre » pour notre groupe de voyageurs. Arrivée gratifiante dans le village de quelque 950 habitants : tout le monde m’attendait. Leur pasteur habituel – parti célébrer Pâques dans une autre localité – a envoyé un message Facebook pour annoncer ma venue sur le vol régulier du mercredi. Tout le monde sait que j’arrive et de grands sourires m’accueillent et m’escortent sur le tarmac. 

Le Lac Brochet est une communauté à forte majorité dénée et, comme je le sais déjà par expérience, catholique ferventeEntretenue minutieusement, l’église est l’objet d’un grand respect; la grotte extérieure attire des fidèles toute la journée; et la plupart des résidents se disent catholiques pratiquants. Presque tout le monde se confesse et récite le chapelet une spiritualité authentique imprègne la vie des résidents. Plusieurs parlent ouvertement de leurs vulnérabilités, ce qui traduit en fait une confiance profonde en la passion et la résurrection de Jésus; c’est quelque chose que je trouve réellement inspirant. Cette foi s’exprime sans honte et sans hésitation: on sent chez les fidèles l’amour de Dieu et des traditions catholiques qui les soutiennent. 

Les premières heures au presbytère ne me donnent pas grand temps pour me reposer du long voyage. Après quelques minutes à peine, le téléphone sonne et je suis invité à une fête de Pâques à l’école. Je défais mes bagages en toute hâte, mets de côté quelques vêtements et me précipite à la fête. J’arrive au moment où une aînée entonne une prière d’Action de grâces dans un gymnase plein de parents et d’élèves. D’une voix calme et posée, elle commence le signe de la Croix… et le silence se fait. Puis, sans micro, elle se met à prier en langue dénée, et elle a l’attention de toute l’assemblée, hommes, femmes et enfantsÀ la fin, elle marque une courte pausetoute la salle lance un amen enthousiaste… Et la fête commence. 

Les tables débordent de pommes de terre, de jambon, de dinde, de bannique, sans parler des condiments. Pour être bien franc, s’il y a un mode de vie que j’aimerais voir adopter par les non-Autochtones, c’est la priorité constante du partage. Les communautés autochtones ne manquent jamais de nous rappeler qu’il faut donner de ce que nous avons à ceux et celles qui ont moins. Si vous êtes en voiture et que quelqu’un marche le long de la route, vous lui offrez de monter; si vous avez de la nourriture et que quelqu’un a faim, vous lui donnez à manger; si vous êtes entre amis et que quelqu’un semble seul, vous l’invitez. Jamais je ne me suis senti exclu ou isolé, et jamais je n’ai eu faim non plus chez les Autochtones. C’est peut-être pour ça que je retourne régulièrement dans le Nord. 

Nous ne sommes encore que le mercredi de la Semaine sainte et il n’y a pas huit heures que je suis dans la communauté. Mais je sais ce qui s’en vient… et à quel point je vais être inspiré – et transformé – par des moments comme le lavement des pieds, l’adoration du Saint Sacrement, la vénération de la Croix, et la première lueur du Cierge pascal. Je ne vous cacherai qu’il m’est arrivé dans le passé de vivre le triduum pascal comme une épreuve à subir une fois par année. Mais le triduum vécu dans le Nord fait ressortir clairement une vérité que proclame la liturgie pascale au sujet du peuple de Dieu. Dans la célébration eucharistique du Jeudi saint, notre Seigneur vient en nous pour que nous puissions lui ressembler; sur la croix, le Vendredi saint, nous souffrons avec Jésus parce que nous savons que nous sommes son corps; et nos cris de joie, à la Veillée pascale, proclament que la souffrance et la mort ne sont pas la fin de l’histoire. Malgré les ténèbres qui peuvent nous envelopper, la lumière et la vie ont toujours le dernier mot. 

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Jeffrey Burwell
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