Jacques CHÊNEVERT  est décédé dans la nuit du 17 septembre, à l’infirmerie de la Résidence Jean-de-Brébeuf de Richelieu, où il  demeurait depuis six ans. Au cours des derniers mois de sa vie, Il avait perdu peu à peu intérêt à ce qui se passait autour de lui. À la toute fin, cependant, il semblait très conscient de la proximité de sa mort.

Jacques est né à Trois-Rivières le 17 mars  1928. Il était l’avant-dernier de six enfants. Il fit ses études secondaires et collégiales au Collège Jean-de-Brébeuf  (de 1940 à 1948). De ces années,  il avait surtout gardé le souvenir du père Paul Vanier qui, dans ses cours, « savait transmettre  le sens de la vie et non pas que des règles de morale ».  Il entra au noviciat  de la Compagnie  le 7 septembre 1948. Après ses premiers vœux, il entreprit le cours régulier des études: juvénat, philosophie, régence, théologie et troisième an.  Au juvénat, il présenta un mémoire à la Faculté des Lettres de l’Université de Montréal  sur Paul Claudel, en vue d’obtenir le M.A. En régence, il étudia deux ans à l’Institut d’études médiévales de Montréal et il enseigna un an la philosophie à Brébeuf, son alma mater. Il suivit, durant quatre ans, les cours de théologie au Collège de l’Immaculée-Conception, à Montréal. Il fut ordonné prêtre, à la fin de la troisième année, par le Cardinal Paul-Émile Léger, le 16 juin 1960. Au troisième an, qu’il fit à Saint-Jérôme sous la direction de son ancien père maître, Jean Laramée, il découvrit ce qu’était la liberté spirituelle selon saint Ignace, en approfondissant le sens des règles du discernement des esprits. Comme il était destiné à être « professeur des nôtres », il se rendra à Rome, dès la fin de sa formation, à l’été 1962, pour étudier en théologie dogmatique à l’Université Grégorienne et rédiger une thèse de  doctorat. Il passera la troisième année de son séjour en Europe à Chantilly, près de Paris, pour compléter sa recherche et rédiger sa thèse qui aura comme titre L’Église dans le commentaire d’Origène sur le Cantique des Cantiques. Elle sera publiée en 1969.

De retour à Montréal, au cours de l’été 1965, Jacques reprend contact avec un Québec en pleine effervescence et des collègues professeurs qui trouvent la tâche d’enseignant difficile, même si leurs étudiants sont des scolastiques jésuites. Il enseignera trois ans au théologat de l’Immaculée-Conception. En 1968, il sera nommé recteur du Collegium Maximum de la Compagnie à Montréal. Dans les faits, il sera, jusqu’en 1972, le supérieur de ses pairs, les professeurs, qui demeurent, pour la plupart, dans un même immeuble où chacun a son appartement, et des étudiants jésuites en théologie, qui sont répartis en petites fraternités, dans des maisons du quartier Côte-des-Neiges.

De 1972 à 1996,  Jacques connaîtra, à Trois-Rivières,  la partie la plus productive de sa vie intellectuelle et apostolique. Professeur au département de théologie de l’Université du Québec (UQTR), il y donnera des cours sur l’histoire de l’Église, du christianisme ancien et médiéval jusqu’à son évolution récente, au Québec, en s’arrêtant volontiers à la période patristique et à celle de Luther. Durant toutes ces années, il a été grandement inspiré par les textes de Vatican II, pour traiter, en particulier, de l’Église peuple de Dieu. Il aidera aussi au renouvellement de la revue Relations en faisant partie du comité de rédaction durant plusieurs années et en y publiant régulièrement des articles sur l’Église et la Compagnie, de 1980 à 1986.

En 1984, Jacques devint handicapé visuel : ce qui ne l’empêchera pas de continuer à enseigner et à être actif, en partie grâce à des appareils fournis par l’Institut Nazareth et Louis-Braille, qui lui permettent de lire et d’écrire plus aisément. À sa retraite, il se consacra, entre autres activités, à la traduction de textes latins manuscrits pour les archives du diocèse de Trois-Rivières. Il fut le supérieur de la communauté de Trois-Rivières de 1988 jusqu’en 2009, au moment où tous ses membres, à l’exception d’un seul, décidèrent de se joindre à la nouvelle communauté de Richelieu.

Lui survivent son frère, Robert, et son épouse, des  neveux et nièces,  avec lesquels il a conservé des liens jusqu’à la fin.  Le corps sera exposé à la chapelle de la Résidence Notre-Dame de Richelieu, à partir de 10h, le samedi, 26 septembre Le service funèbre  sera célébré à 14 heures. L’homélie sera prononcée par le père Julien Naud.

Homélie aux funérailles

Il y aurait beaucoup à dire sur Jacques Chênevert, ce jésuite que j’ai côtoyé, comme d’autres confrères, durant une grande partie de mon existence. Je préfère cependant me centrer sur  ce qui me paraît avoir donné sens à ce qu’il a accompli. Ce centre, lui-même l’a reconnu à plusieurs reprises, et il l’a exprimé clairement. Il attribuait principalement son attitude générale, intellectuelle et religieuse, à un grand éducateur, le Père Paul Vanier, qui lui a enseigné, au Collège Jean-de-Brébeuf, l’histoire de l’Église, la morale et la théologie biblique : « Son principal impact sur moi, écrit-il, a probablement été de me faire saisir la différence entre savoir et comprendre ». La semence était tombée dans une terre déjà bien préparée. À l’homme des certitudes trop rapides, Jacques  préférera celui qui cherche, qui met en question les prétendues évidences, qui recherche des solutions nouvelles pour des problèmes nouveaux. Un tel homme risque de déranger, non seulement les autres, mais lui-même. Car il s’interroge aussi sur lui, à la recherche de qui il est vraiment. Cet homme-là se veut de plus en plus libre envers lui-même et envers les autres. Dès le début, Jacques était un intellectuel, et il l’est demeuré. Il en savait la force, mais il en ressentait aussi les limites.

Ce noyau acquis au Collège, il l’a développé tout au long de sa formation d’abord, de son engagement professionnel dans la suite, pour façonner l’homme et le religieux que nous avons connu. Ses années de formation intellectuelle commencèrent par des études de littératures grecque et française à l’Université de Montréal, qui contribuèrent à parfaire en lui l’humaniste. Ses études de philosophie et de théologie le laissèrent en partie insatisfait, parce qu’il y retrouvait trop rarement à l’œuvre la curiosité intellectuelle et la liberté de la recherche. Par contre, au milieu des années l950, la fréquentation de l’Institut des Études Médiévales lui fit découvrir que la pensée pouvait être étudiée selon la méthode historique. Je pense que cette découverte fut déterminante dans son cheminement. Enfin, ses études doctorales à l’Université Grégorienne, sur L’Église dans le Commentaire d’Origène sur le Cantique des Cantiques, sous la direction de Francis Sullivan et aidé des précieux conseils d’un grand maître, Henri Crouzel, lui permirent de lier histoire et ecclésiologie. Son volume lui a valu des éloges de la part de spécialistes d’Origène.

Sa vie professionnelle, commencée au Scolasticat de l’Immaculée-Conception et à l’Université de Montréal, se poursuivit durant vingt-sept ans au département de théologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Son enseignement portera principalement sur l’histoire de l’Église, ancienne, médiévale et québécoise, sur la littérature patristique, et aussi sur la figure de Luther, auquel il porta un intérêt tout particulier. Jacques était profondément croyant, d’une foi dépouillée, qui ne s’exprimait pas d’abord dans les croyances populaires. Dès le Collège, la Lettre aux Romains l’avait marquée. La confiance qu’il avait dans les ressources de l’esprit humain, sa foi en voyait le prolongement dans le rôle de l’Esprit Saint, qu’il croyait à l’œuvre dans l’histoire de l’Église. Cela explique l’optimisme qu’il manifestait dans la capacité qu’a eue l’Église de résoudre les multiples crises qu’elle a affrontées de façon positive mais, la plupart du temps, imprévisible. Car l’Esprit est imprévisible et il souffle où il veut.

Son optimisme, cependant, n’était pas aveugle. Et ici se découvre un aspect important de sa personnalité. Il a dénoncé constamment la paresse intellectuelle, l’immobilisme et l’incompréhension dans les comportements individuel et collectif et dans l’histoire. Servi par un sens prononcé de l’humour, il s’est montré un critique averti et parfois redouté. Mais c’est surtout sur l’histoire religieuse qu’il a fait porter sa critique, et c’était une des raisons pour lesquelles il aimait l’enseigner. Il considérait comme une tâche essentielle de l’historien d’étudier les attitudes qui, au cours de l’histoire, freinaient ou dénaturaient la vie de l’Église : parmi bien d’autres, le conformisme, le dogmatisme, la peur du progrès. De même, il regrettait que bien des contemporains en soient restés à une compréhension naïve et infantile de leur foi et des Écritures. Plusieurs de ses interventions, privées et publiques, étaient un appel au dépassement.

Né à Trois-Rivières, Jacques est toujours demeuré très attaché aux membres de sa famille, qu’il aimait rencontrer, et à sa ville, où il a vécu une grande partie de son existence et y a noué des amitiés solides et durables. En plus de son engagement professionnel, dans lequel il était reconnu pour sa compétence, sa probité intellectuelle et, bien sûr, son humour, il participa activement à la vie diocésaine; l’évêque d’alors, Mgr Martin Veillette, pourrait sans doute en témoigner. Malheureusement, un handicap visuel, survenu en l984, réduisit ses activités professionnelles et sociales, mais ne l’empêcha pas, avec l’aide d’appareils visuels qu’il maîtrisa avec patience, de conserver son enseignement durant treize années encore. Pendant sa retraite, à la demande des Archives du diocèse, il traduisit du latin au français une foule de documents, déjà difficiles à déchiffrer pour un traducteur jouissant d’une vue excellente.

Quand vint le moment où l’état de sa santé l’y obligea, il se retira à l’infirmerie de Richelieu. Il vécut, dans la sérénité et sans nostalgie, ces années du déclin de sa vie, jusqu’à ce qu’un accident le réduisit à l’impuissance totale. Même la musique le laissait indifférent, lui qui, depuis son adolescence, se détendait dans l’écoute de la musique classique. « Je me rends compte, disait-il à un âge déjà avancé, que j’ai entretenu, depuis longtemps, une certaine complicité avec le changement, y pressentant sans doute une voie de libération ». Lecteur assidu de la Bible depuis ses dix-sept ans, observateur engagé de la vie de l’Église au cours des siècles, Jacques était convaincu, comme il le disait de l’Église, dans la conclusion de son étude sur Origène, que le changement fut pour lui le signe de la tension profonde vers celui qu’il désirait revoir, vers celui auquel et dans lequel il désirait être réuni (cf. p. 271). Le temps de l’attente est terminé. Qu’il jouisse maintenant de la vision de celui en qui il a mis son espérance!

Julien Naud, S.J.

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