En février, le pape François a publié à la suite du synode sur l’Amazonie son exhortation apostolique Querida Amazonia, adressée à toutes les personnes de bonne volonté. Le cardinal Michael Czerny, SJ, a déjà donné une entrevue sur le contenu de cette exhortation apostolique.

Mais comment comprendre Querida Amazonia de notre perspective nord-américaine? En quoi nous concerne-t-elle? Monseigneur Donald Bolen (archevêque de Régina), soeur Pricilla Sololom (Ojibwé et membre de la Congrégation des soeurs de Saint-Joseph de Sault-Sainte-Marie) et Cecilia Calvo (Senior Advisor on Environmental Justice of the Advocacy Office of the Jesuit Conference of Canada and the United States) — ayant tous trois fait partie de la «Tienda de la Casa Comun» en marge du dernier synode — ont analysé l’exhortation et donnent des pistes pour que nous puissions réaliser ici même le «rêve» du pape François.

Un rêve, certes, mais comme le souligne Mgr Bolen, «si l’Église prenait vraiment ce rêve à cœur et si le monde dans lequel nous vivons était en mesure de recevoir ce rêve, le monde serait meilleur et l’Église rayonnerait d’une intégrité et d’une vie renouvelées.»

Quel est le message le plus important de cette exhortation apostolique ?

Selon Mgr Bolen, Querida Amazonia rappelle le rêve de Martin Luther King Jr. pour les Afro-Américains.

Le message le plus important de Querida Amazonia est que la terre et les peuples de l’Amazonie, en particulier les peuples autochtones, souffrent; et qu’à la lumière du processus synodal et de tout ce qui a été partagé et discuté, le pape François nous offre un rêve pour l’Amazonie, un rêve qui est exposé avec éloquence et passion.

C’est un rêve social, un rêve que les peuples de l’Amazonie pourraient vraiment vivre pleinement et bien. Dans «une région de territoires volés», marquée par l’injustice et un héritage d’attitudes et de pratiques coloniales, c’est un rêve de justice et de solidarité, alors que les gens se rassemblent pour répondre au cri des pauvres.

C’est un rêve culturel, un rêve d’une rencontre riche entre les cultures et les peuples, où les trésors et les dons de chacun sont célébrés et où les cultures menacées seront protégées, afin que la belle diversité de la région rayonne.

C’est un rêve écologique, où les peuples affrontent honnêtement et courageusement les forces qui blessent et menacent notre monde naturel; où la splendeur et la vie surabondante de la région amazonienne sont préservées; où la sagesse ancestrale et les connaissances techniques actuelles sont toutes deux mises au service de la réponse au cri de la terre.

Enfin, c’est un rêve ecclésial, où l’Église prend de plus en plus un visage amazonien, où la joie et la puissance transformatrice de l’Évangile s’incarnent dans la vie des gens, et où l’écoute et le dialogue donnent lieu à un témoignage vibrant de la présence miséricordieuse de Dieu parmi nous.

Allant dans le même sens, Mme Calvo souligne le besoin d’une nouvelle relation avec la création et les uns avec les autres, thèmes que l’on retrouve aussi dans Laudato Si’.

Dans la région amazonienne, nous constatons la destruction de l’environnement et la perte de «richesse humaine, sociale et culturelle» causées par une mentalité d’exploitation et «une vision consumériste des êtres humains, encouragée par les mécanismes de l’économie mondialisée actuelle».

Le pape François, plutôt que de considérer l’environnement comme une «ressource», nous appelle à considérer l’environnement comme notre «maison».

Le pape François nous appelle également à éveiller notre sens contemplatif de la création, et c’est là une leçon que nous pouvons tirer des peuples de la région amazonienne; c’est dans notre contemplation de la création que nous pouvons éveiller une «conversion intérieure».

Soeur Solomon ajoute que le lien entre notre maison commune et les peuples autochtones est particulièrement fort et que tous sont appelés à s’engager pour eux.

Le moment est venu pour notre Église et tous les peuples de bonne volonté — qui reconnaissent l’interconnexion et l’interdépendance de la terre et de l’eau de notre précieuse maison-terre avec ses peuples autochtones et leur sagesse ancestrale — de s’engager avec ces peuples originels pour s’attaquer aux systèmes économiques, sociaux, religieux et culturels mondiaux qui menacent actuellement leurs vies, la vie de la planète et de tous ses habitants, espèces et natures.

Un autre aspect important pour moi est que le pape François nous met au défi, sans condamnation, en nous engageant à partager ses rêves de manière non conflictuelle. Beaucoup de gens, y compris de nombreux peuples autochtones, considèrent que ceux qui répondent à ces rêves pourront être transformés.

Comment le Canada (et plus largement l’Amérique du Nord) est-il appelé à répondre à Querida Amazonia?

Les Canadiens et Américains, selon Mme Calvo, doivent, pour mieux changer, se demander «comment notre consommation et notre utilisation de l’énergie contribuent au changement climatique et à la dévastation de la région amazonienne et de ses peuples, mais aussi comment les peuples et les communautés autochtones en marge de l’Amérique du Nord sont touchés par l’extraction des combustibles fossiles et une économie d’exclusion». Soeur Solomon développe ces thèmes.

Le Canada est appelé à reconnaître que ce qui se passe en Amazonie, qu’il s’agisse de donner ou de détruire la vie, a des liens visibles et invisibles avec le Canada et des effets sur celui-ci. L’Église et la société civile du Canada sont implicitement appelées par Querida Amazonia à évaluer et à transformer les relations vitales avec la terre et les peuples autochtones du territoire en relations vitales de soins, de compassion et d’amour.

Aucun biome n’est indépendant des autres. Ce que nous faisons au Canada a un impact considérable sur le reste de notre maison commune. L’une des principales réponses que le Canada peut apporter est de reconnaître que les industries extractives dont dépend actuellement une si grande partie de notre économie doivent être surveillées plus étroitement et plus justement. Elles doivent être remplacées aussi vite que possible par des industries moins destructrices qui peuvent apporter des avantages économiques et sociaux sans détruire la terre pour les générations futures. Il existe déjà des alternatives moins dommageables à l’extraction du pétrole, mais le Canada ne s’attache pas encore à les rendre plus disponibles et à créer une nation moins dépendante du carbone.

Le Canada peut également apprendre beaucoup des rêves du pape François et du peuple d’Amazonie concernant l’inculturation de la foi et les pratiques de protection de la vie des peuples autochtones. Le pays doit prendre au sérieux les appels à l’action de la Commission Vérité et Réconciliation et s’engager avec les peuples autochtones pour développer des relations de respect, d’égalité et d’interdépendance.

Mgr Bolen souligne pour sa part la responsabilité de l’Église canadienne dans la réponse à l’exhortation apostolique.

Au tout début du document, le pape François note que celui-ci s’adresse au monde entier, en partie pour «aider d’autres régions de notre monde à faire face à leurs propres défis». Je pense que la réponse la plus puissante serait que nous, en tant qu’Église, nous nous engagions dans une lecture attentive du texte avec les peuples autochtones d’ici, et que nous nous inspirions du texte comme moyen d’approfondir et de renforcer notre marche ensemble.

La lecture de Querida Amazonia en tenant compte de l’histoire des peuples autochtones au Canada et de nos relations avec eux attirerait notre attention sur de nombreux aspects du document. Par exemple, le fait que la région amazonienne était considérée par beaucoup comme «un énorme vide à combler» sans reconnaître les droits des peuples originaux; la manière dont les nouvelles formes de colonialisme (souvent déguisées et dissimulées, mais toujours destructrices) continuent à opprimer les peuples autochtones; la reconnaissance du fait que les peuples autochtones devraient être les principaux partenaires de dialogue de l’Église, de qui nous avons le plus à apprendre…

Toutes ces invitations ont des parallèles étroits pour nous au Canada.

Comment Querida Amazonia influence-t-elle le travail des jésuites au Canada et aux États-Unis, en relation avec les Préférences apostoliques universelles?

Pour Mme Calvo, les thèmes de Querida Amazonia sont intimement liés aux Préférences Apostoliques Universelles de la Compagnie de Jésus.

La Compagnie de Jésus et ses partenaires au Canada et aux États-Unis peuvent jouer un rôle particulier dans la promotion de l’éducation écologique par le biais des œuvres, des institutions et des communautés jésuites. Ainsi, la Compagnie de Jésus au Canada et aux États-Unis peut y encourager le discernement sur les changements de style de vie et les changements institutionnels  pouvant être mis en place pour vivre notre vocation à prendre soin de la création et des personnes marginalisées. D’une manière particulière, la Compagnie de Jésus joue un rôle clé en aidant à façonner l’esprit et le cœur des jeunes.

Au Canada et aux États-Unis, les jésuites et leurs partenaires ont l’habitude de travailler en étroite collaboration avec les communautés autochtones. Querida Amazonia nous met au défi de nous interroger. Comment pouvons-nous continuer à prendre des mesures pour être solidaires des communautés autochtones d’Amazonie et d’Amérique du Nord dont l’environnement, les terres et les droits sont menacés? Comment pouvons-nous chercher à guérir du passé et continuer à soutenir des espaces de dialogue où nous pouvons écouter les voix et les préoccupations des peuples autochtones d’Amérique du Nord?

Enfin, quelle est votre réaction face à la réaction des personnes qui sont déçues par l’exhortation apostolique ?

Selon Mgr Bolen, Querida Amazonia est un document extraordinaire digne de notre temps et de nos efforts pour avoir impact transformateur sur l’église et sur le monde.

Si les gens peuvent être légitimement déçus parce qu’il ne répond pas à un espoir ou à une aspiration particulière, aucun document ne peut répondre à toutes les situations ou à tous les besoins. Je vous encourage à le prendre pour ce qu’il est plutôt que de vous plaindre de l’absence de telle ou telle chose, et à vous y engager profondément.

Soeur Solomon croit que si nous répondons de tout cœur et sérieusement aux messages fondamentaux de Querida Amazonia, le fait de répondre aux déceptions que certains ont ressenties deviendra secondaire par rapport à l’engagement dans le type de transformation que le pape nous propose. « Cela ne veut pas dire qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’atteindre certains des résultats souhaités, mais le plus essentiel est de mettre un terme au mal que nous faisons avant de causer des dommages irréparables à l’Amazonie et à la terre elle-même.»

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