450 ans d’histoire

Allez, mettez le feu à toute la terre !

Un beau matin de l’an 1534, un groupe d’étudiants parisiens se rend à Montmartre, dans une chapelle discrète, pour s’engager à la suite du Christ. Ignace, François, Pierre, Diego, Nicolas,  Alonso et Simon partagent ce désir de s’offrir tout entiers pour servir l’Église et le peuple de Dieu. Ils ont vécu chacun l’aventure des Exercices spirituels, cette grande retraite, temps de découverte réciproque de Dieu et de l’homme, née de l’expérience fulgurante d’Ignace de Loyola à Manrèse, quelques années plus tôt. Ils ne savent pas alors, en ce jour du mois d’août, qu’ils ont posé le premier jalon de la future Compagnie de Jésus. Ils sont déjà amis dans le Seigneur et compagnons; bientôt, ils seront jésuites.

Les premiers compagnons

I. Une attisée

Le 27 septembre 1540, en dépit de l’opposition de nombreux cardinaux, le pape Paul III autorise la création d’un nouvel ordre religieux. Au départ, cet ordre est formé de quelques prêtres, originaires de différents pays d’Europe, mais diplômés de l’université de Paris. Selon leur désir, ils porteront le nom de toute-petite (minima, en latin) Compagnie de Jésus et ils resteront à la disposition du pape qui pourra les envoyer partout dans le monde y exercer toute espèce de travail. L’animateur et le fondateur de ce nouveau projet de » Compagnie de Jésus » était Ignace de Loyola. Ce Basque de naissance avait eu un cheminement déterminant, tant au plan spirituel qu’au plan humain; cela l’avait mené de la vie de cour, en Espagne, au service du pape et de l’Église, à Rome. Entre temps, il avait rédigé, à partir de son expérience propre, les Exercices spirituels, méthode de discernement et de croissance spirituels. C’est en cherchant à aider diverses personnes dans leur cheminement spirituel, avec cette méthode, qu’il fut amené à former le groupe des » premiers compagnons « , le noyau de ce qui allait être la Compagnie de Jésus.

Ces prêtres réformés -c’est le nom que le peuple chrétien leur donne d’abord – reçoivent bientôt le sobriquet de « Jésuites » qui finalement leur restera, comme celui de » chrétiens » donné aux premiers disciples du Christ. À la mort d’Ignace, en 1556, la toute-petite Compagnie qu’il avait fondée seize ans plus tôt compte plus de mille membres, à l’œuvre sur les cinq continents. Ce nouveau groupe était donc prêt à être dispersé aux quatre coins du monde, selon les missions reçues du pape. D’ailleurs, au moment même où la Compagnie est créée, l’un d’entre eux, François Xavier, est déjà parti, à la demande du Saint Père, pour l’Extrême-Orient. D’autres seront bientôt envoyés au concile de Trente comme théologiens; d’autres en Irlande et dans divers pays d’Europe en mission d’évangélisation ou de conciliation.

II. La joyeuse conflagration

En 1546 s’était ouvert à Gandie, en Espagne, et comme par accident, un premier collège dirigé par les Jésuites. Comme par accident: en effet, le fondateur n’envisageait nullement alors de fixer sur place dans des tâches d’enseignement une équipe qu’il avait conçue comme essentiellement mobile, toujours prête à partir en mission.

Cependant, lorsque les demandes se mirent à affluer de toute l’Europe, réclamant des collèges, Ignace vit là l’intervention de l’Esprit et accepta de concentrer une grande partie de ses effectifs dans les collèges. Sous ses successeurs, le ministère des collèges devint le premier en importance. Déjà, en 1615, on dénombre près de 400 collèges jésuites un peu partout dans le monde.

Les autres ministères, souvent des ministères de pointe, ne sont pas pour autant délaissés. Les missions lointaines surtout soulèvent l’enthousiasme des jeunes religieux, même si, à l’époque, sur sept missionnaires qui partaient, un seul était assuré d’arriver à destination.

En Asie, on poursuit l’œuvre de François Xavier en pratiquant une intense inculturation. Matthieu Ricci se fait agréer en Chine grâce à ses connaissances en mathématiques. Devenu Chinois avec les Chinois, on lui fait à sa mort des funérailles d’État. (Son monument se dresse toujours dans la vieille ville de Beijing.) En Inde, Robert de Nobili et Jean de Britto adoptent le genre de vie des brahmes. Tout cela pour arriver à annoncer Jésus Christ.

En Amérique du Nord, l’évangélisation des Amérindiens est difficile et plusieurs » robes noires » sont assassinées; les plus connues sont Jean de Brébeuf et Gabriel Lallemant. En Amérique du Sud, les » réductions « , dont le film Mission a pu nous donner une idée, fleurissent: à un moment donné, entre 1588 et 1773, on en compte jusqu’à 38, regroupant 110 000 indigènes et 83 Jésuites.

III. La tempête

La Compagnie de Jésus a toujours rencontré de l’opposition. Dès sa naissance, il ne manqua pas de voix pour déclarer qu’elle était de trop, qu’il y avait déjà bien assez d’ordres religieux dans l’Église. On lui en a voulu ensuite d’être différente des autres ordres: de ne pas chanter l’Office au chour, de ne pas pratiquer les jeûnes alors en usage, de ne pas avoir d’habit distinctif, de porter un nom prétentieux, etc. En certains pays, notamment en France, son attachement au pape a toujours heurté les prétentions gallicanes du parlement et de l’université de Paris.

Au XVIIe siècle, beaucoup de monarques choisissent néanmoins un Jésuite comme confesseur. Ce qui, naturellement, prête flanc à des accusations d’ingérence politique. De même, on attribue à l’éducation reçue au collège des actes répréhensibles commis par d’anciens élèves de la Compagnie.

Dans les colonies de l’Espagne et du Portugal, les missionnaires s’opposent à l’exploitation éhontée des indigènes pratiquée par les commerçants et les gouverneurs. Ceux-ci se plaignent et dénoncent les Jésuites auprès de leurs monarques respectifs. Au Portugal, de nombreux fils d’Ignace sont emprisonnés, et la Compagnie est expulsée de tous les territoires portugais en 1759. Le même scénario se répète en Espagne huit ans plus tard. En France, cédant aux pressions des encyclopédistes, du parlement, de la Pompadour et de Choiseul, Louis XV avait aboli la Compagnie en 1764.

Mais les ennemis de l’Église en veulent davantage. Manipulés par des ministres sans scrupule, les Bourbons, qui règnent à ce moment sur les trois pays susmentionnés, exigent du pape la suppression pure et simple de l’ordre tant exécré. Après leur avoir longtemps résisté, Clément XIV, devant la menace d’un schisme, cède enfin et, le 21 juillet 1773, signe le bref qui supprime la Compagnie de Jésus dans l’univers entier.

L’ordre compte alors 23 000 membres, 39 provinces et 16 000 établissements. Son général, Laurent Ricci, emprisonné au château Saint-Ange, y mourra deux ans plus tard, sans avoir jamais été accusé de quoi que ce soit. Dans les pays de mission en particulier, la disparition des Jésuites cause à l’Église un tort irréparable.

IV. Des braises sous la cendre

Pour devenir exécutoire, le Bref de suppression devait, en chaque diocèse, être promulgué officiellement par l’évêque. Ce que l’impératrice de Russie, Catherine II, imitée sur-le-champ par le roi de Prusse Frédéric II, interdit formellement à tous les évêques de ses territoires. En Suisse, le gouvernement et le clergé protestent avec tant de véhémence que le pape fait une exception en leur faveur : ils pourront garder les Jésuites.

À ce moment, il n’y a plus au Canada qu’une douzaine de Jésuites, car, depuis le traité de Paris en 1763, ils n’ont plus le droit de se recruter. Mgr Briand, évêque de Québec, informe les quatre Jésuites de la ville qu’il a en main le Bref et l’ordre de le promulguer. Cependant, d’accord avec le gouverneur Carleton, il en reste là. De sorte que la Compagnie continuera d’exister au Canada jusqu’à la mort du dernier de ses membres, en 1800.

L’année qui suit l’émission du Bref, Clément XIV meurt. Son successeur, Pie VI, informé de la situation en Russie, en Prusse et en Suisse, n’intervient pas. Plus tard, il autorise secrètement les Jésuites de Russie à se désigner un supérieur général.

Pie VII, en 1801, reconnaît officiellement l’existence de la Compagnie en Russie. En 1810, il la restaure lui-même dans ses États. En 1814, la situation politique a suffisamment évolué pour qu’il puisse, » répondant aux voux unanimes de tout le monde catholique « , rétablir solennellement dans l’Église cet ordre aboli quarante ans plus tôt par l’un de ses prédécesseurs.

Au Canada, c’est en 1842 que la Compagnie est rétablie. Le souvenir des Jésuites était resté vivace au sein de la population. A Montréal, en particulier, l’évêque, Mgr Bourget, souhaitait vivement leur présence dans son diocèse. Il songea même à démissionner de son siège pour devenir le premier Jésuite canadien. Rome, cependant, n’acquiesça point à sa demande. L’évêque, dès lors, s’employa à les faire venir au Canada.

Ses appels réitérés auprès du Général d~, Jésuites convainquirent le P. Roothan de confier la Mission du Canada à la Province de France. Au moment d’accueillir les premiers Jésuites français au mois de mai 1842, Mgr Bourget leur confiait le soin de l’éducation de la jeunesse et la responsabilité des missions indiennes. Les Jésuites retrouvaient ainsi les deux champs d’activité apostolique où ils s’étaient illustrés pendant plus de 150 ans.

V. Une nouvelle flambée

Effectifs 
Cinquante ans après son rétablissement, la Compagnie compte déjà plus de 7 000 membres. Ce nombre va en augmentant jusqu’en 1965, alors qu’il atteint 36 038. À partir de cette date, il ne cesse de décroître. Au début de 1989, on compte 24618 Jésuites dans le monde. Cependant, même si le nombre des décès continue de l’emporter sur celui des entrées au noviciat celles-ci sont néanmoins en constante augmentation depuis 1981. Si, en Occident, les candidats ne se pressent pas encore aux portes des noviciats, en Asie et en Afrique on manque de place. De plus en plus de Jésuites sont de pays en développement ; les Jésuites indiens sont maintenant près de 4 000.

Jusqu’à Vatican II 
Restaurée, la Compagnie reprend ses ministères traditionnels : Exercices spirituels, collèges, missions en pays non chrétiens. L’effort est considérable sur tous les fronts, mais-on s’en rendra compte plus tard-un souci excessif de fidélité au passé étouffe quelque peu la créativité. On cherche beaucoup trop à reproduire d’anciens modèles, alors que la société n’est plus la même.

Plusieurs initiatives, cependant, méritent d’être notées. Jean Roothan, Néerlandais élu général en 1829, est à l’origine d’un renouveau des Exercices spirituels qui se traduit par une fidélité plus grande au texte d’Ignace et par la création, à travers le monde, d’innombrables maisons de retraites fermées. Dans ces maisons, la spiritualité ignatienne, jusqu’alors pratiquement réservée aux religieux, est mise à la portée de tous et rejoint effectivement, par des retraites de groupe de courte durée, des milliers et des milliers de personnes.

Dans le domaine de l’enseignement, outre les collèges qui se multiplient, de nombreuses universités voient le jour, notamment aux États-Unis. A Rome, autour de l’Université grégorienne, gravitent l’Institut biblique pontifical et l’Institut oriental, hauts lieux du savoir où se forment prêtres et évêques du monde entier.

L’encyclique de Léon XIII Rerum Novarum, jetant les bases de ce qu’on appellera ensuite la doctrine sociale de l’Église, suscite dans la Compagnie la création de groupes de « Jésuites sociaux « , consacrés à l’étude et à la diffusion de cette doctrine: ainsi L’Action populaire en France et, au Canada français, l’École sociale populaire. Par des manifestations publiques comme les Semaines sociales et la publication de revues et de tracts, ces groupes sensibilisent le grand public aux problèmes posés à la conscience par l’industrialisation naissante.

À la fin du XIXe siècle, L’apostolat de la prière, sous la poussée d’Henri Ramière, recueille des milliers et des milliers d’adhérents que regroupent bientôt des mouvements plus structurés comme les Ligues du Sacré-Cour et la Croisade eucharistique, qui entretiennent chez les adultes aussi bien que chez les enfants un authentique élan apostolique. Quand Pie XI met sur pied L’Action Catholique, ces mouvements y prennent place, à côté des mouvements spécialisés.

VI. Depuis Vatican II

Mais c’est le concile Vatican II qui, pour la Compagnie comme pour toute l’Église, demeure le tournant décisif. La 31e Congrégation générale, au lendemain du concile, entreprend dans tous les domaines un aggiornamento imposant et confie au Général qu’elle vient d’élire, Pedro Arrupe, le soin d’en assurer la pleine réalisation.

Dix ans plus tard, celui-ci convoque une nouvelle Congrégation générale, la 32e, qui, à la suite du Synode épiscopal de 1971, décrète que » la 1utte pour la foi et la lutte pour la justice qu’elle implique définissent l’essentiel de ce que doit être la mission des Jésuites aujourd’hui.

Dans de nombreux discours, lettres, exhortations, Arrupe expose les coordonnées et l’esprit du renouveau. Son successeur, Peter-Hans Kolvenbach, élu en 1983 par la 33e Congrégation générale, reçoit de celle-ci le mandat de poursuivre dans la même ligne. Ce vigoureux retour aux sources a pour premier objectif la reconversion intérieure de chaque Jésuite selon l’esprit des Exercices spirituels.

Ces mêmes Exercices deviennent du même coup un des principaux moyens d’action de la Compagnie. Les exercices complets, individuellement accompagnés, connaissent une vogue qui fait concurrence aux retraites de groupe. Les anciennes Congrégations mariales, dont Pie XII avait commencé le renouvellement en 1948 par la constitution Bis saeculari, deviennent en 1967 les Communautés de vie chrétienne et se donnent un caractère ignatien beaucoup plus marqué.

La lutte pour la justice se concrétise dans la création de centres Justice et foi qui prennent la relève des groupes de « Jésuites sociaux « . Quant aux collèges, beaucoup d’entre eux, devenus l’apanage des classes aisées ou ne répondant plus aux urgences du temps présent, sont fermés ou passés à des corporations de laïcs qui souvent poursuivent l’œuvre dans l’esprit jésuite et avec l’aide de Jésuites.