La Province jésuite du Canada compte depuis peu un service dont la mission est de servir la province, les apostolats et les communautés jésuites — mais aussi les OBNL et le secteur privé – en les aidant à vivre des démarches de discernement en commun. Laurence Loubières, religieuse Xavière, est la directrice de ce Service pour le discernement en commun. Formée en management et théologie, elle a travaillé pendant plus de 10 ans dans le secteur privé, notamment comme cadre dans le domaine des investissements responsables. Elle a commencé à travailler avec les jésuites du Canada en 2018 et a contribué l’année suivante à la création de ce nouveau service.

Directrice du Service pour le discernement en commun

« Le discernement en commun aide chaque organisation à devenir plus consciente de sa raison d’être et de sa mission et, du coup, à déployer son activité en cohérence avec celles-ci. Cela peut aider aussi bien les apostolats de la province et les communautés religieuses que les OBNL et les entreprises à s’approprier leur propre mission et à la vivre davantage », explique sœur Loubières. N’hésitez pas à la contacter pour savoir comment elle peut aider dans votre contexte. En attendant, elle explique ici ce qu’est le discernement en commun et à quels besoins il peut répondre.

Qu’est-ce que le discernement en commun?

C’est appliquer la démarche du discernement spirituel qui est au cœur de la spiritualité ignatienne et qui est en général utilisée pour des individus, et appliquer ces mêmes outils spirituels dans un contexte de groupe. On peut aider un groupe à acquérir des capacités de discernement qui vont lui permettre de remplir davantage sa mission dans le monde et agir de manière plus authentique et plus en adéquation avec son orientation profonde, son identité spirituelle dans le cas d’un organisme religieux. Ça mais peut aussi être appliqué dans des équipes d’un contexte non religieux, pour les aider à réaliser le maximum de leur potentiel par exemple.

À quels besoins répond le discernement en commun?

Une première approche peut consister à aider les membres d’un groupe à renforcer les liens qui les unissent et les poussent à collaborer. Ce premier niveau est simplement de construire un sentiment commun au sein du groupe, un sentiment d’appartenance, une forme de communion autour d’un projet commun, d’une vision commune.

Le deuxième niveau, c’est aider le groupe ou la communauté à interpréter les signes des temps au regard de la mission qui est la sienne. Et donc à se rendre compte dans un contexte donné des orientations à choisir pour continuer à se développer, à grandir, en fidélité avec son identité profonde, mais dans un contexte qui change. Donc, le discernement permet aussi d’être capable d’interpréter ce qui se passe et de choisir une orientation qui va exprimer l’identité et la mission d’un groupe dans un contexte qui évolue.

Et le troisième niveau peut se jouer dans la situation où un groupe a une question particulière à traiter, une décision à prendre entre différentes alternatives. Le groupe peut avoir recours à une démarche de discernement en commun pour choisir l’option qui sera la plus en cohérence avec son identité profonde, celle qui va lui permettre d’être davantage qui il est appelé à être dans le monde. Cette décision devient alors un moyen d’avancer et de grandir en tant que groupe dans sa mission.

Pourquoi avoir créé ce service de discernement en commun?

Dans le cadre de mes études à Regis College, Gilles Mongeau, SJ, Kevin Kelly, SJ, et moi nous nous sommes découvert un intérêt commun autour de la question du discernement en commun. C’est une démarche qui s’applique bien à des contextes religieux dans le cadre d’une communauté, mais on peut aussi utiliser certaines approches dans un contexte non confessionnel. Je voyais dans cette approche beaucoup de potentiel pour créer des bonnes choses, pour vraiment aider des équipes à grandir ensemble, y compris dans le monde de l’entreprise.

Le rôle du Service au discernement en commun au sein de la Province c’est de renforcer la capacité de la province à vivre ce type de démarche et à se l’approprier.

Un premier objectif est de construire des équipes d’intervenants (jésuites et non-jésuites) qui peuvent intervenir dans différents contextes. Ensuite il s’agit de capitaliser et de faire rayonner l’expertise du Canada dans ce domaine. La Province du Canada est pionnière : elle est la seule dans le monde à s’être dotée d’un service de ce genre. Enfin, la perspective est aussi de collaborer avec d’autres personnes à travers le monde qui travaillent ces questions de discernement en commun et proposent ce genre de démarches.

Mon rôle est de diriger ce petit service: de créer des équipes qui peuvent intervenir et aussi de faciliter ces processus moi-même. Les apostolats et communautés prennent contact avec moi et me demandent de pouvoir intervenir dans telle ou telle démarche. C’est une mission de conseil et d’animation. En amont, je travaille avec l’organisation pour définir ce dont elle a besoin et ensuite, je fais vivre au groupe le processus que nous avons préalablement déterminé.

Un des axes de ma mission est de développer les formations pour la Province, notamment en aidant les collègues des jésuites à s’approprier des éléments de base du discernement en commun tels que la conversation spirituelle. Le discernement en commun pourra aussi aider la Province, les apostolats et les communautés à aller plus loin dans l’appropriation des Préférences apostoliques universelles.

Comment ça se passe concrètement?

Cette activité peut se faire dans beaucoup de contextes différents, il n’y a pas un format type. L’essentiel du travail est en amont pour essayer de comprendre la situation dans laquelle se trouve le groupe ou la communauté, les enjeux, les besoins, le contexte, la question. Cela suppose une grande écoute et un dialogue avec la personne qui souhaite faire vivre le discernement en commun au groupe pour comprendre quels seront l’approche, les outils, l’horaire. Cela va varier en fonction des enjeux, de la taille du groupe, du temps dont on dispose.

Plusieurs outils sont mis en œuvre. D’abord, la prière personnelle pour s’ancrer au bon endroit spirituellement, se remettre dans la perspective d’une mission chrétienne. Ensuite, des conversations spirituelles en petit groupe où les personnes peuvent partager les fruits de la prière personnelle en petite équipe, avec une écoute et une parole active, pour comprendre où l’Esprit est en train d’attirer l’attention du groupe. Il y a enfin des conversations spirituelles en plus grand groupe, selon le format.

Ce service de discernement en commun sert donc aux apostolats et communautés religieuses, mais aussi à des entreprises privées?

Oui. Avec des groupes non chrétiens, on ne va pas proposer des références directes à la foi, au travail de l’Esprit ou au Christ, mais on peut inviter le groupe à développer une attention aux circonstances dans lesquelles il a pu donner le meilleur de lui-même dans le passé et aussi aux circonstances dans lesquelles le groupe a été au contraire confronté à de la difficulté pour vivre sa mission. C’est une manière de traduire le langage ignatien de consolation et désolation en langage courant, mais qui pointe vers l’expérience universelle de faire la distinction entre les moments où on donne ou non le meilleur de soi-même.

En aidant les groupes à avoir une expérience de relecture (sans nécessairement employer ce terme), on peut amener les membres à mieux interpréter les circonstances dans lesquelles ils opèrent, et ainsi de choisir de manière plus intentionnelle les orientations qui les aideront à remplir davantage leur mission, avec d’autre part un sentiment accru de cohésion entre les membres.

J’ai expérimenté cela en tant que manager en entreprise et j’ai vu que cela donnait vraiment de bons résultats. J’invitais régulièrement les membres de mon équipe à réfléchir sur ce qu’ils avaient vécu dans le travail au sein de l’équipe au cours des six derniers mois et à identifier des circonstances qui nous avaient donné beaucoup d’énergie, et, au contraire, identifier les choses plus difficiles qui nous bloquaient. Je leur avais appris aussi à s’écouter et à se parler sur le mode d’une conversation spirituelle, en écoutant chacun, en prenant la parole à tour de rôle et en écoutant ce qui se passait dans le groupe. Je voyais que mon équipe arrivait à identifier les facteurs qui nous permettaient de progresser, et à choisir de nouvelles orientations qu’on mettait en oeuvre pendant six mois avant de refaire le point. Le fait de choisir ce qui allait nous aider à progresser davantage développait aussi au sein du groupe un sentiment fort d’appartenance et une forme de liberté. Cela aidait l’équipe à devenir agente de son développement et capable de montrer une grande forme de résilience quand était confrontés à des problèmes : on était capable de comprendre le contexte et de développer des options.

Ça rend l’équipe plus efficace et solidaire; les gens savent pourquoi ils travaillent et cela améliore la performance et l’esprit d’entreprise.

En quoi le discernement en commun diffère-t-il des solutions traditionnelles?

L’originalité de la démarche est de déplacer l’attention pas nécessairement sur le problème en lui-même, mais sur le sens de l’action du groupe: quelle est la visée ultime, l’identité du groupe, la fondation qui nous tient tous ensemble? On aide les gens de la communauté ou du groupe à s’ancrer dans ce lieu-là pour prendre du champ par rapport au problème et se remettre dans une perspective plus large. On transforme le choix ou le problème en occasion de devenir davantage qui le groupe est censé être. La solution est ainsi ancrée dans la mission du groupe.

Avez-vous un exemple d’un groupe qui a mis en oeuvre le discernement en commun?

Au cours de l’été 2019, j’ai animé avec trois autres jésuites deux retraites pour la Congrégation des sœurs de Notre-Dame, une congrégation née à Montréal, mais avec maintenant des provinces dans plusieurs parties du monde comme l’Asie, l’Afrique, l’Amérique. Cette communauté cherchait à renforcer l’unité des sœurs d’une certaine génération autour de l’identité profonde de leur congrégation. On a vécu deux retraites de 5 jours à la Villa Saint-Martin. C’était très impressionnant de voir l’Esprit à l’œuvre pour ces deux groupes. Les sœurs ne se connaissaient pas nécessairement avant, elles parlaient quatre langues différentes, mais on sentait une communion qui grandissait jour après jour et qui donnait aux sœurs un sentiment très fort d’appartenance à leur communauté, mais aussi une grande énergie dans la mission pour après repartir dans leur contexte.

On les a aidés à reconnecter avec la source d’énergie fondamentale qui anime leur congrégation religieuse afin qu’elles puissent repartir avec cet élan et un sentiment d’être unies entre elles, même si elles sont dans des lieux différents.

C’était vraiment très beau à voir et très fort comme expérience pour l’équipe d’animation.

 

 

 

 

Tous les articles