Cet article a été écrit par Joshtrom Isaac Kureethadam, SDB
Coordonnateur du secteur de l’Écologie au Dicastère pour le service du développement humain intégral (Vatican)

La crise actuelle du coronavirus éclate comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. L’agitation de notre vie normale a été stoppée net alors que partout dans le monde des collectivités entières ont été placées en confinement. Cet arrêt contraint incite toutefois à la réflexion. Bien des gens échangent sur les impacts de la pandémie de Covid-19, et on voit se multiplier les prises de position, les articles, les rubriques et les blogues. Permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions du point de vue de l’écologie.

1 – Une première remarque : on ne trouve pas beaucoup de réflexions sur la crise du coronavirus sous l’angle écologique. La chose est compréhensible vu que la priorité, à l’heure qu’il est, consiste à répondre à l’urgence sanitaire et qu’on se concentre surtout sur les mesures drastiques mises en œuvre pour endiguer et aplanir la courbe de la propagation, et sur les conséquences socioéconomiques de ces mesures.

Les considérations écologiques formulées jusqu’ici sur la pandémie sont plutôt marginales. On a relevé, par exemple, la réduction temporaire des émissions de CO2 (de 25% en Chine seulement) et plus encore la chute des émissions d’oxyde d’azote (de presque 36% en Chine) : c’est la circulation qui pollue l’atmosphère avec les particules fines émises par les combustibles fossiles. Voilà en soi une bonne nouvelle puisque la pollution atmosphérique tue chaque année près de 9 millions de personnes.

Sous l’angle écologique, il y aurait probablement lieu de souligner davantage la part des combustibles fossiles dans la pollution atmosphérique, qui a de graves conséquences pour la santé humaine. Il y a sans doute là un argument convaincant pour une réduction de l’utilisation des combustibles fossiles en vue de prévenir une crise climatique. Comme le montre bien la crise du coronavirus, les gens et les États réagissent lorsque la santé humaine est directement menacée.

Pour ce qui est de la réduction des émissions de CO2 sous le coup des mesures drastiques adoptées pour endiguer la propagation du coronavirus, on fait grand cas du fait que les émissions de CO2 ont chuté pour la première fois depuis la Crise financière mondiale (CFM) de 2008. On prétend que le coronavirus pourrait donner un répit à l’humanité et l’aider à répondre à l’urgence climatique. Plusieurs l’ont souligné, cependant, il n’y a pas là de raison de se réjouir. Après la CFM, les émissions de CO2 ont repris leur ascension fulgurante avec l’adoption de plans massifs de relance économique. Or la Chine, par exemple, prépare déjà la relance de l’industrie manufacturière dans les zones affectées, et avec le soutien des gouvernements centraux, les émissions pourraient connaître un nouveau sommet, comme ce fut le cas après la dernière CFM.

2 – Mais les choses pourraient se passer autrement cette fois-ci. La crise actuelle du coronavirus pourrait être l’occasion d’un nouveau départ. Il est d’une importance cruciale de ne pas laisser la réponse publique et privée au coronavirus reprendre la route suivie par les États et les entreprises au lendemain de la CFM de 2008. Les plans de relance économique sont importants pour améliorer des systèmes de soins de santé mis à rude épreuve, pour garantir l’emploi à la suite des inévitables mises à pied provoquées par les mesures de confinement et pour permettre aux familles et aux collectivités de reprendre une vie normale. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de répéter l’erreur de 2008 quand on a utilisé l’argent des contribuables pour renflouer des banques et des institutions financières (qui étaient précisément à l’origine de la crise financière!) sans changer notre modèle d’affaires.

Il faut veiller à ce que l’économie soit différente après le coronavirus; elle devrait s’engager résolument sur la route de la durabilité, de l’équité et de la participation démocratique. Ce pourrait être l’occasion de lancer une économie verte, durable, circulaire et communautaire.

L’Union européenne, par exemple, pourrait prendre l’initiative avec le Pacte vert (Green Deal) et les pays du G7 et du G20 pourraient être encouragés et incités à emboîter le pas. La société civile devra jouer un rôle important de plaidoyer pour veiller à ce que cela se fasse effectivement. Nous ne pouvons nous permettre de retourner à l’ancien modèle, comme si de rien n’était, précisément à cause des impacts écologiques et socioéconomiques du système économique actuel sur la planète et sur les gens, en particulier sur les collectivités les plus vulnérables. Le coronavirus lève le voile sur la façon dont nous traitons notre maison commune et dont nous nous traitons les uns les autres. Il faut prêter attention à cet appel et recommencer.

3 – J’en viens maintenant à une réflexion plus proprement écologique sur les suites de cette crise.

En ces temps où près du tiers de la population mondiale de trouve confiné, il est réconfortant de constater que bon nombre de personnes s’arrêtent à réfléchir. Les gens commencent à s’interroger sur les relations entre l’homme et la nature. C’est certainement une bonne chose. Ils osent soulever des questions plus importantes face à notre fragilité collective. Une première question qu’il faut nous poser a trait à ce qui a réellement causé le coronavirus. Il faut réfléchir aux causes profondes de cette crise. À cet égard, nous ne pouvons faire l’économie d’un examen écologique, sous l’angle plus précis de la biodiversité.

Le coronavirus révèle une vérité fondamentale que nous avons ignorée pendant trop longtemps, à savoir que nous ne pouvons être en bonne santé que si la planète et ses écosystèmes sont en bonne santé. En fait, le coronavirus actuel et ses « avatars » précédents sont strictement liés à des tensions sans précédent provoquées par l’interférence humaine croissante sur les écosystèmes de notre Terre, et sur sa biodiversité en particulier.

Au cours des dernières décennies, 300 nouveaux agents pathogènes ont fait leur apparition tandis que nous détruisions l’habitat des autres espèces et que nous violions l’intégrité des écosystèmes. Les maladies émergentes sont causées par des altérations environnementales résultant de l’activité humaine. Au début des années 2000, une forme de coronavirus a causé le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et entraîné la mort de plus de 800 personnes. Dix ans plus tard, une autre variante est apparue, à l’origine du MERS (Middle East Respiratory Syndrome, syndrome respiratoire du Moyen-Orient), qui a tué environ trois patients contaminés sur dix. Nous avons maintenant le nouveau coronavirus (COVID-19) qui se répand rapidement à travers le monde et décime les populations. Il est important de se rappeler que, comme ses prédécesseurs, ce nouveau coronavirus provoque une maladie « zoonotique » : le virus  se transmet des animaux sauvages à l’humain et se propage ensuite d’humain à humain. Il est largement rapporté que l’épidémie de Covid-19 pourrait avoir débuté dans un marché d’animaux sauvages à Wuhan en Chine. La destruction des habitats naturels et le fait que des personnes entrent en contact plus étroit avec des espèces animales porteuses de virus mortels peuvent faire que des agents pathogènes agressent l’humain.

Bref, il est clair que l’origine du coronavirus actuel – comme celle de ses prédécesseurs, le SRAS et le MERS et, par analogie, l’épidémie d’Ébola – est liée à l’intervention humaine dans l’équilibre complexe des écosystèmes naturels par le biais du commerce des espèces sauvages, de la déforestation liée à l’exploitation minière, à l’exploitation forestière, à l’élevage, etc. et de la destruction de la biodiversité locale qui en résulte. Avec la destruction rapide des écosystèmes vitaux de la Terre, nous augmentons le risque d’évolution de virus adaptés à l’homme, toujours nouveaux et peut-être plus mortels à l’avenir. Le Covid-19, et d’autres virus zoonotiques mortels du passé récent, comme le virus Ébola en Afrique occidentale ou le virus Nipah en Asie orientale et plus tard en Asie du Sud, nous forcent à comprendre que nous, les humains, ne pouvons pas exister et prospérer si nous détruisons les écosystèmes qui nous soutiennent et qui sous-tendent le reste de la trame de la vie. Il existe un lien évident entre le bien-être des humains, celui des autres êtres vivants et celui de l’écosystème : un lien que nous ne pouvons ignorer qu’à nos risques et périls.

Dans le sillage de l’explosion des coronavirus, espérons qu’il y aura davantage de réflexion en ce sens. Il faut penser davantage à la crise imminente de la biodiversité (aussi grave que la crise climatique et étroitement liée à celle-ci) : le fait que la Terre est dangereusement menacée par une sixième extinction massive d’espèces. La pandémie de Covid-19 est un rappel brutal à cet égard et un appel à l’action.

4 – L’urgence du coronavirus nous a obligés à modifier radicalement nos modes de vie. Nous avons appris à revenir aux fondamentaux, à nous retirer dans nos foyers et à nous contenter de l’essentiel quand il s’agit de manger et de voyager. Espérons que nous pourrons préserver une partie de cette simplicité de vie dans le monde de l’après-corona. Il faut retrouver une certaine sobriété de vie si nous voulons que la planète survive. C’est vital pour notre propre bien-être physique, affectif et spirituel. Nous ne devons pas gaspiller les précieuses leçons que nous aurons apprises pendant cette période.

Il est temps d’examiner attentivement des modes de consommation qui ont détruit la planète. Il faut également nous pencher sur certains des luxes auxquels nous sommes devenus accros, comme de prendre l’avion pour des raisons frivoles, d’aller passer nos vacances dans des endroits exotiques, quitte à parcourir des milliers de kilomètres pour nous y rendre, etc.

Prenons un exemple. J’ai été personnellement intrigué de lire que la demande en voyages de croisière a diminué de près de 40% depuis l’explosion du coronavirus. C’est une bonne nouvelle étant donné que le transport maritime (comme l’aviation) s’est développé rapidement ces dernières années avec une augmentation énorme des émissions de CO2, et que ces secteurs résistent obstinément à toute réglementation publique. On dit qu’un bateau de croisière peut rejeter en un seul jour autant de pollution qu’un million de voitures. La flotte européenne de la plus grande compagnie de croisières au monde, Carnival Corporation, crée plus de pollution atmosphérique que toutes les voitures européennes ! Et les navires de croisière, qui utilisent des huiles très polluantes, contaminent à leur tour certains des écosystèmes les plus appréciés et les plus fragiles au monde, tels l’Arctique, les Caraïbes et les îles Galapagos.

Dans le monde post-corona, nous espérons préserver certains des éléments de la vie simple que nous avons été contraints d’apprendre. C’est de bon augure pour notre planète, qui se meurt sous la pression de nos modes de consommation irresponsables. Comme le révèle l’analyse de notre empreinte écologique, le mode de vie prodigue des riches d’aujourd’hui exigerait quatre à cinq autres Terres pour que l’ensemble de l’humanité suive le mouvement. Il est temps d’adopter des modes de vie plus durables et de nous tracer un itinéraire plus responsable pour le moment où nous aurons traversé la crise actuelle.

5 – L’explosion des coronavirus nous oblige à réfléchir à la vérité écologique fondamentale selon laquelle nous sommes tous liés et interdépendants. Nous nous épanouissons ou nous périssons ensemble. Espérons que cette leçon nous servira dans les années à venir, car nous en viendrons bientôt à des points de non-retour physiquement et socialement. Il est clair que le monde post-coronavirus doit se construire sur la base d’une plus grande collaboration entre les communautés, les nations et les institutions, si nous voulons survivre et prospérer ensemble. La perspective de Laudato Si’ d’une « maison commune » et d’une famille humaine commune est très prometteuse à cet égard. Nous ne surmonterons les défis mondiaux qu’en nous unissant et en incluant les plus vulnérables.

Il est réconfortant de voir les Églises et les religions se rassembler dans le sillage de la crise actuelle et appeler l’humanité à marcher dans la solidarité. Nous devons renforcer cette collaboration afin de relever les défis encore plus importants de la crise du climat et de la biodiversité, auxquels l’humanité est confrontée aujourd’hui. En fait, l’urgence du coronavirus pâlit devant les défis bien plus importants que sont la crise climatique, les niveaux sans précédent de perte de biodiversité, la rareté croissante des ressources naturelles – l’eau, en particulier, et le cours suicidaire du stockage des armes nucléaires.

Il s’agit en effet de défis à long terme et difficiles à relever, qui ne peuvent être surmontés par la découverte d’un vaccin ou par des plans de relance économique. Si un virus mortel peut mettre le monde à genoux, imaginez les effets cumulés de la crise climatique et des crises connexes, destinées à durer des décennies, voire des siècles. L’urgence du coronavirus nous apprend que nous devrons payer en vies humaines notre retard et notre inaction. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire l’autruche devant les crises écologiques et socioéconomiques en cours.

Il faut agir ensemble et résolument pour faire face à la crise climatique imminente et aux autres défis écologiques, ainsi qu’à leurs conséquences socioéconomiques, en prêtant également une grande attention aux avertissements de la communauté scientifique, comme nous l’avons fait pour répondre à la crise de la Covid-19. Nous ne pouvons continuer à ignorer ou, pire encore, à dénigrer l’information et l’expertise scientifiques, si ce n’est à nos risques collectifs.

6 – L’explosion actuelle des coronavirus a quelque chose d’intrigant et de déroutant. La pandémie de Covid-19 a vraiment polarisé l’attention du monde entier et elle a secoué l’humanité (même les marchés boursiers), alors que des défis bien plus importants, comme la crise climatique et la perte de biodiversité, n’arrivent pas à retenir notre attention collective.

S’il y a une leçon à tirer de l’urgence du coronavirus, c’est que les communautés et les gouvernements agissent lorsque la « santé » de la population est menacée. Pour l’écologie, c’est une leçon importante. Nous devons faire ressortir le visage « humain » des défis écologiques contemporains en mettant précisément en évidence leurs impacts délétères sur le bien-être fondamental de l’humanité.

En fait, ces impacts vont être encore plus prononcés et plus rigoureux que l’actuelle pandémie de Covid-19. La crise climatique, par exemple, aura des effets néfastes non seulement sur la santé humaine (les vagues de chaleur causant des milliers de morts, par exemple), mais aussi sur la sécurité alimentaire (la FAO dispose de très bonnes études récentes à cet égard) et sur les migrations (sécheresses, incendies, inondations et élévation du niveau de la mer anéantissent des collectivités entières et les forcent à déménager, par exemple). Ces phénomènes se produisent déjà, mais leurs effets vont se faire sentir sur une longue période. La morale de cette histoire est claire : nous devons apprendre à mieux présenter le visage humain des défis écologiques contemporains et les menaces réelles qu’ils représentent pour le bien-être de l’être humain et de la société.

7 – Permettez-moi de vous proposer une dernière réflexion, qui s’inspire aussi des recherches que j’ai faites sur ce qui s’est publié autour du coronavirus. L’absence presque complète du point de vue des membres les plus faibles de notre société comme les réfugiés, les travailleurs migrants, les salariés journaliers, les sans-abri, les petits paysans, les communautés indigènes, etc. est très préoccupante. On parle beaucoup de renflouer les grandes industries, de relancer le commerce et de subventionner des laboratoires de pointe, mais on ne fait guère attention à la façon dont nos frères et sœurs les plus vulnérables, qui n’ont même pas d’endroit où se réfugier – comme la plupart d’entre nous en temps de confinement – affrontent une situation comme la pandémie actuelle. Imaginez les défis que représentent la distanciation sociale ou l’hygiène de base dans un camp de réfugiés surpeuplé au Moyen-Orient ou ailleurs.

Il importera également que la communauté internationale aide les pays les plus pauvres à se préparer à la pandémie de coronavirus. Si des pays riches comme l’Italie et l’Espagne ont échoué dans leur réponse à la crise sanitaire actuelle, imaginons la situation de pays plus pauvres. Outre l’octroi d’une aide concrète, il faudra que les pays du G7 et du G20 ainsi que les institutions financières internationales comme la Banque mondiale et le FMI effacent la dette des pays les plus vulnérables afin qu’ils puissent surmonter cette crise.

L’oubli généralisé des pauvres et des groupes les plus vulnérables de notre famille humaine et l’indifférence à leur sort dans la crise actuelle sont consternants. Si nous n’apprenons pas à nous voir comme une seule famille humaine, habitant une maison planétaire commune avec un destin commun, et si nous ne développons pas une compassion mutuelle, en particulier envers les plus vulnérables d’entre nous, nous n’arriverons pas à surmonter les défis mondiaux auxquels l’humanité est déjà confrontée et sera confrontée dans les années à venir.

Les pauvres et les personnes vulnérables ne comptent guère à l’échelle du PIB et ils forment un groupe sans voix. Pouvons-nous devenir leur voix, en cohérence avec l’option préférentielle pour les pauvres et les plus démunis, choix qui est au cœur de notre foi et de notre doctrine sociale ?

 

Joshtrom Isaac Kureethadam, SDB, est le Coordonnateur du secteur de l’Écologie au Dicastère pour le service du développement humain intégral (Vatican)
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