Le troisième « an », de nos jours, tend à se concentrer sur quelques mois. J’ai vécu mon troisième an « officiel » au Kenya, de janvier à juin, mais en fait, j’avais débuté un peu plus tôt…

En effet, quelques heures après avoir déposé officiellement ma thèse de doctorat, en juin 2013 (une grande libération!), je me suis envolé pour la Californie, où j’ai vécu la première partie de mon Troisième an « élargi ». Pendant cinq semaines, je me suis replongé dans les Exercices spirituels de saint Ignace en accompagnant deux personnes qui faisaient la retraite de 30 jours. Au centre spirituel de Los Altos, dans la Silicon Valley, le Trente jours est donné à la manière d’Ignace, c’est-à-dire qu’il est uniquement personnellement accompagné. Tout ce que les retraitants ont en commun est la célébration eucharistique. Nous étions donc toute une équipe de « directeurs » (comme on les appelle là-bas) pour accompagner la trentaine de retraitants. Ce fut fascinant pour moi de voir la grande diversité de styles d’accompagnement des membres de l’équipe, de me replonger dans le texte des Exercices spirituels et de donner pour la première fois la grande retraite sous cette forme personnalisée. Je me préparais ainsi à les revivre moi-même quelques mois plus tard, 17 ans après la première fois, alors que j’étais un (jeune) novice…

La deuxième partie de mon «Troisième an élargi s’est déroulée en Beauce! Pendant tout l’automne, j’ai travaillé à mi-temps dans cinq paroisses rurales (Saint-Martin, Saint-Gédéon, Saint-Robert-Bellarmin, Saint-Ludger et Saint-Théophile) en compagnie d’un prêtre diocésain. Ce fut l’occasion de découvrir la réalité de l’Église diocésaine de Québec (et du Québec) en milieu rural, à la veille de profonds changements structurels. C’était aussi la première fois que je m’engageais comme prêtre dans un ministère proprement paroissial. Accompagner les personnes à des tournants de leur vie (naissance, communion, mariage, décès), célébrer les grandes fêtes liturgiques comme le quotidien de la prière, encourager le personnel pastoral et les nombreux bénévoles, apprendre à connaître et apprécier la vie rurale; l’automne fut rempli de belles expériences.

Vint ensuite le temps du Troisième an à proprement parler. Nous étions dix tertiaires (six Africains, quatre non-Africains), en provenance de sept pays. C’était pour moi une première expérience africaine « continentale ». Notre base était Mwangaza, un centre spirituel jésuite situé en banlieue de Nairobi, au Kenya. De là, nous avons eu la chance d’explorer une variété d’apostolats ignatiens à Nairobi et dans les environs. Il y a entre autres une école secondaire, St. Aloysius, pour les jeunes affectés ou infectés par le sida et du quartier de Kibera, un bidonville important de Nairobi. Puis, un village (!) construit au milieu de nulle part qui accueille 1000 enfants orphelins du sida (leurs parents en sont décédés, mais ils ne sont pas forcément infectés) dans 100 maisonnées dirigées par un grand-parent (94 grands-mères pour 6 grands-pères…). Il y a aussi le Service jésuite aux réfugiés, Hekima College, la faculté de théologie anglophone des jésuites d’Afrique, la paroisse St. Joseph the Worker, fondée par le père Payeur et bien d’autres choses encore! J’ai aussi visité le bidonville de Kibera en compagnie de Lucy, une sexagénaire impliquée dans la Société Saint-Vincent de Paul de ce quartier; avec les moyens du bord (et de l’aide ponctuelle de l’étranger), ces femmes ont mis sur pied une chapelle, une maison pour orphelins et une école maternelle au service des plus pauvres. Un travail admirable.

En partageant avec les compagnons tertiaires, il était frappant de voir que malgré les différences de contexte socio-ecclésial, des constantes demeurent, entre autres l’importance du discernement apostolique : partout les besoins et défis sont grands, partout les ressources sont limitées; il faut donc discerner comment utiliser au mieux ces ressources et faire les choix qui s’imposent…

Au cœur du Troisième an se trouve la retraite de Trente jours des Exercices. C’est cette rencontre renouvelée avec le Seigneur qui est le pivot de toute cette année et enracine la relecture de notre existence comme sa propulsion pour la suite des ans.

Vint ensuite le temps de l’expériment long, d’une durée, dans notre programme, d’environ six semaines. J’avais le désir de vivre une expérience exigeante (physiquement, spirituellement peut-être), dans le cadre d’un ministère de présence (sachant que je venais de terminer des études doctorales). Le fait d’aller dans un camp de réfugiés pour travailler avec le JRS m’interpelait aussi du fait de mon histoire; c’était en effet une des options envisagées à une certaine époque pour ma régence (que j’ai réalisée finalement en Haïti). Mais à Nairobi, ce ne sont pas les tertiaires qui choisissent leur lieu d’expériment; nous étions envoyés généralement deux par deux en un lieu décidé par les instructeurs. J’ai donc été très heureux d’être choisi pour aller à Kakuma en compagnie d’un compagnon allemand.

Kakuma est au milieu de nulle part. Ce camp est situé au nord du Kenya et regroupait – au moment où j’y étais – environ 160 000 réfugiés venant du Sud-Soudan, de Somalie, du Congo, de l’Éthiopie, de l’Érythrée, de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi. Le JRS y travaille, sous la coordination du Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU, dans le domaine social (maisons d’accueil pour les femmes et les garçons devant bénéficier de mesure de protection), de la santé mentale (conseillers communautaires, soins alternatifs), de l’éducation (enseignement post-secondaire, entre autres à distance, éducation pour les enfants à besoins particuliers) et de la pastorale. L’équipe principale est composée d’une vingtaine d’employés kenyans, puis de centaines de réfugiés-collaborateurs. Un seul jésuite – étranger – y travaillait. Mon cotertiaire Tobias et moi avons d’abord donné plusieurs ateliers à divers groupes de réfugiés-collaborateurs (sur Pedro Arrupe, le discernement, la pédagogie ignatienne, le dialogue, etc.). En compagnie du père Pau Vidal, un jésuite catalan qui travaillait à Kakuma, nous avions aussi la responsabilité de trois des six chapelles de la paroisse du camp (tenue par les Salésiens). Les messes avaient lieu en anglais, mais on traduisait l’homélie en swahili, en nuer ou en d’autres langues (selon l’assistance)… Nous étions aussi présents aux rencontres de communautés de base (appelées ‘jumuyas’) qui partageaient la Parole de Dieu dans leur langue maternelle (mais quelqu’un traduisait pour nous…). Les chrétiens étaient très heureux de notre présence, un signe que l’Église les accompagne même dans leur exil, un signe que Dieu ne les délaisse pas.

Deux choses, entre autres, m’ont frappé pendant ce temps. D’abord l’attente. Les réfugiés sont en attente. Ils espèrent retourner dans leur pays d’origine ou aller à l’étranger. Le Kenya n’est pas pour eux une option – même s’ils le voulaient. Mais ils ne contrôlent ni la situation sécuritaire de leur pays, ni les procédures d’émigration; ils doivent donc attendre. Parfois pendant des années, leur vie peut être comme suspendue. La vie continue pourtant, des enfants naissent, des personnes meurent, mais cette suspension de l’existence est particulièrement criante chez les jeunes adultes. Après l’éducation secondaire, l’accès à des études de niveau universitaire est extrêmement limité; ces jeunes doivent donc essayer, espérer, attendre à un âge où ils ont le goût, le temps, l’énergie et le talent pour étudier, bâtir leur vie. C’est vraiment déchirant.

Deuxièmement, il y a la souffrance. La souffrance ne s’étale pas forcément à Kakuma. Les parties plus anciennes du camp ont un petit côté villageois qui est pittoresque. On y retrouve même de grands arbres… et des restaurants! Du côté des personnes récemment arrivées, cependant, la misère s’étale à la vue de tous : les réfugiés sont installés provisoirement sous la tente, dans un lieu sans arbre, accablés d’un soleil implacable. C’est en parlant avec les réfugiés que la souffrance émerge : violences sexuelles, blessures, vols, meurtres, dépossession, exil, séparations, angoisses quant à l’avenir. Au cœur de cette souffrance, cependant, s’élevait une résilience magnifique, un désir d’aller de l’avant. La présence marquée de milliers d’enfants y est peut-être pour quelque chose.

Le temps du Troisième an a aussi été le lieu d’un discernement transatlantique important quant à la mission apostolique qui me serait confiée à la suite de celui-ci, puisque j’avais conclu ma mission précédente, post-ordination, qui était de compléter un doctorat. La lettre du père général du l’apostolat intellectuel est intervenue pendant ce temps et après avoir accueilli et considéré diverses options, le père provincial a décidé de m’envoyer enseigner la théologie à Boston College, dans la faculté ecclésiastique de théologie. Mes cotertiaires et moi étions en diverses postures quant à ce discernement pour la mission; certains avaient été confirmés dans leur mission précédente avant de venir, d’autres savaient qu’ils changeraient et savaient où ils allaient. Certains discernaient un changement possible, alors que d’autres attendaient un signal de leur provincial. J’ai eu la chance de pouvoir vivre ce Troisième an à un moment-clé de mon itinéraire comme compagnon, alors que ma formation académique s’achevait et que le temps était mûr pour un engagement à plus long terme.

L’expérience du Troisième an – élargi ou strict – fut donc pour moi un moment de confirmation. Confirmation de mon appel à être compagnon de Jésus par le Seigneur, confirmation d’un désir de ma part de continuer à suivre de manière renouvelée le Christ humble et pauvre, confirmation, enfin, d’un envoi en mission par le provincial dans l’apostolat intellectuel. Le chemin se poursuit.

André Brouillette, S.J. (Boston College) from Marc Rizzetto on Vimeo.

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