Le doyen de Regis College, Scott Lewis, SJ, y allait d’une allocution bien sentie aux diplômés de la cohorte 2018.

Regis College, Toronto
Le 27 novembre 2018

Vu le flot constant d’images et d’histoires effrayantes et déprimantes qui nous tombent dessus chaque jour, nous pourrions être tentés de reprendre l’ouverture paradoxale du Conte de deux cités, roman de Charles Dickens qui se déroule à l’époque de la Terreur pendant la Révolution française. « C’était la meilleure, et c’était la pire de toutes les époques. » Nous connaissons un temps de prospérité relative et de raffinement technologique, mais la peur, l’anxiété, la paranoïa, l’intolérance, le mensonge et le désespoir semblent avoir pris possession de bien des esprits et des cœurs. Nous sommes confrontés aux visages et aux cris des victimes de la guerre, de la violence sexuelle, de l’oppression, des catastrophes naturelles, de la pauvreté et de la dépendance. La tentation du cynisme, de la négativité, du désespoir ou, pire encore, de l’indifférence et du déni est toujours présente.

Chaque génération a la prétention de croire que son époque est la pire et la plus difficile. Au fil de l’histoire, des gens qui subissaient de terribles épreuves ont affirmé que la fin du monde était arrivée, et pour eux, tout indiquait que c’était le cas. Mais le monde a survécu, il s’est rétabli, et nous sommes toujours là. Un regard sobre sur l’histoire révèle que nous avons traversé des périodes bien pires. À lui seul, le siècle dernier nous a donné deux guerres mondiales, une série de petits conflits, la Shoah et une dépression mondiale. Chaque siècle a connu son lot de guerres, de pestes, de famines, de massacres et de cataclysmes, mais le monde a survécu. Le fait est néanmoins, et nul ne peut le nier, que nous vivons à une époque terriblement effrayante et dangereuse. La technologie nous permet d’infliger à la planète et à l’humanité des dommages irréparables, jusqu’à les anéantir. Qu’est-ce que cela signifie pour nous et comment réagir ?

Peut-être pourrions-nous retourner dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ce qui convient ces jours-ci puisque nous commémorons le centenaire de l’Armistice. Qui n’a pas entendu parler de la bataille de Verdun, machine à tuer maléfique qui a dévoré quelque 600 000 hommes de part et d’autre de la ligne de front? Les survivants et les défunts qui ont laissé des textes sont tous d’accord : ce n’était pas l’enfer, c’était de très loin bien pire que l’enfer. Pour beaucoup, après ce qu’ils avaient vu et ce qu’ils avaient vécu, il semblait impossible de croire en quoi que ce soit, même pas à la bonté et à la beauté.

Deux voies s’ouvrent devant nous. La première, où s’engagent bien des gens, tente de revenir à un passé mythique de prospérité, d’ordre et de paix. Cette voie prend la forme du repli sur soi et de la rigidité, car on s’efforce de redonner vie à des idées et à des structures qui sont mourantes ou déjà mortes. L’autre voie semble mener vers un territoire inconnu et certains en sont effrayés. Le défi consiste à se faire porteur d’un message qui ait du sens et qui rende service à notre monde.

Mais regardons deux survivants de cette bataille – leurs noms vous diront sans doute quelque chose. Le premier était un soldat allemand, un aumônier, et la bataille a changé sa vie à jamais. Constamment exposé aux destructions insensées, aux mutilés, aux mourants et aux morts, il a connu deux dépressions et une crise religieuse. La religiosité traditionnelle, avec ses lieux communs, ses platitudes et ses explications doucereuses, ne fonctionnait plus. Il ne pouvait reconnaître la volonté de Dieu dans ce qui se passait autour de lui, et le monde n’était plus le cosmos attrayant et ordonné régi par le divin architecte. Au creuset de cette expérience, il s’est forgé une foi et une spiritualité sécularisées, nourries de psychologie, d’art, d’expérience mystique et d’une approche existentielle de la foi. Théologien moderne, il aura une longue carrière et une grande influence; il s’appelait Paul Tillich.

À quelques kilomètres de là, dans les tranchées françaises, un brancardier servait dans le 8e Régiment de fusiliers marocains. Zélé dans l’exercice de ses fonctions, il fut décoré à plusieurs reprises et cité à l’ordre du jour pour héroïsme bien qu’il n’eût jamais porté les armes. Lui aussi était atterré par ce qu’il voyait autour de lui. Il ne voulait pas faire l’impasse sur Dieu, mais il se rendait compte qu’il fallait désormais une nouvelle vision et une nouvelle compréhension de Dieu, de la vie, du monde et de l’univers. Il développa une perspective englobante et à long terme sur l’histoire de l’humanité. Le monde et ses habitants sont inachevés, le chantier continue. Quelque chose est en gestation dans l’univers ; l’humanité évolue, non seulement sur le plan matériel, mais aussi psychologiquement et spirituellement. Un temps viendra, quoique dans un avenir lointain, où l’humanité, la conscience, l’esprit, la matière et Dieu feront un. Le brancardier a écrit que, pour lui, la guerre avait été une rencontre avec l’Absolu. Au cœur de l’horreur qui l’entourait, il a pu faire deux choses très importantes. Il a témoigné de la vie. « Au fond, a-t-il écrit, je suis content d’avoir été à Ypres. J’espère en être sorti plus homme et plus prêtre. Et plus que jamais, je crois que la vie est belle, même dans les circonstances les plus funestes – si vous arrivez à voir Dieu toujours présent en elles. » Et il a vu que, dans le grand ordre des choses, même la souffrance et la laideur ont un rôle à jouer. Vous l’avez sans doute reconnu, c’était Pierre Teilhard de Chardin, prêtre jésuite et scientifique qui allait continuer de consacrer sa vie à son œuvre de paléontologue et de philosophe. Son intégrité, comme chez tant d’autres créateurs et visionnaires, aura des conséquences. Il sera interdit d’enseignement et ses livres seront censurés. Plus tard, beaucoup reconnaîtront la portée de ses idées.

Le théologien dominicain Yves Congar a été marqué, lui aussi, par l’expérience de la guerre. Sa ville a été occupée par les Allemands en 1916 et son père a été déporté. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a servi dans l’armée française comme aumônier et a été fait prisonnier. Sa propre théologie a franchi des frontières — il envisageait une église collégiale —  et il a remis l’accent sur l’Esprit Saint. Il s’est engagé profondément dans le travail œcuménique et il a soutenu le mouvement des prêtres-ouvriers. Suspect dans les années quarante et cinquante, il fut réhabilité à temps pour le concile Vatican II. Robert Ellsberg a dit de Congar :

Congar a toujours souligné la distinction entre Tradition et traditionalisme. Celui-ci est un attachement intransigeant au passé. Celle-là est un principe vivant d’engagement envers l’origine, une démarche qui exige de la créativité, de l’inspiration et un esprit d’ouverture au présent et de respect pour le passé.

Les temps de crise et de souffrance sont féconds pour la théologie créative. Un voyage à travers l’histoire révèle que la théologie la meilleure naît souvent lorsque le monde des croyants semble se défaire et s’écrouler. En 586 avant notre ère, le temple et la ville de Jérusalem furent ravagés. En exil à Babylone, le peuple de Dieu a entrepris une grave réflexion sur les ruines des structures visibles de sa foi. C’est alors qu’ont été refondues l’identité et la théologie juives, et que s’est formé l’Ancien Testament que nous avons aujourd’hui, et qui est lui-même une profonde relecture théologique de l’histoire du monde et du peuple de Dieu.

La destruction du Second Temple et de la ville de Jérusalem en 70 et en 132 de notre ère provoqua une nouvelle réflexion et une nouvelle refonte. Faute de temple, le judaïsme est devenu une religion axée sur le foyer, la synagogue et l’étude de la Loi. Pour citer un des rabbins de l’époque, les actes de bonté aimante sont désormais le sacrifice.

La Shoah a été un tournant théologique pour les chrétiens et pour les juifs. Le peuple juif a réfléchi à son image de Dieu et à sa compréhension de l’alliance. Nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur l’existence ou sur la fidélité de Dieu et qui se sont demandé quel sens pouvait avoir l’alliance après une telle catastrophe. D’autres ont renouvelé leur engagement envers leur foi et l’alliance. Au même moment, des chrétiens réexaminaient l’antisémitisme théologique qui a influencé leur tradition et leurs attitudes envers le peuple juif. C’est ce qui a conduit à la déclaration Nostra Ætate de Vatican II et à l’établissement de relations complètement nouvelles avec le peuple juif.

La Réforme a entraîné une polarisation et des guerres de religion, et la théologie est devenue plus dogmatique et plus intransigeante, mais elle a aussi suscité de nouvelles visions de l’Église et de la vie chrétienne, ainsi qu’un ressourcement et une purification. La peur engendrée par les destructions de la Révolution française et les révolutions du XIXe siècle nous a donné une ecclésiologie autoritaire et elle a étouffé la vie intellectuelle dans l’Église. Mais même dans ce contexte, des personnes réfléchies se sont engagées dans une réflexion théologique créative. Ce furent des temps de revitalisation et on a vu surgir de nouvelles formes de ministère et d’expression religieuse dont on ne mesure pas encore toute la portée. La misère économique et sociale de la révolution industrielle a donné naissance à l’évangile social. Chaque crise à laquelle nous avons été confrontés a été l’occasion d’une vie nouvelle.

Nous voici aujourd’hui face à une crise complexe. Le monde est menacé par un désastre écologique que certains dirigeants refusent de reconnaître. L’intolérance, la violence et la polarisation s’intensifient. Les relations de toutes sortes, à la maison et au travail, ont été gravement affectées. Les institutions et les structures économiques, politiques, sociales et religieuses ne semblent plus livrer la marchandise. Et les vieilles réponses ne fonctionnent tout simplement plus pour bien des gens : on constate une énorme perte de sens et la religion traditionnelle a perdu beaucoup de sa force et de son attrait.

Deux voies s’ouvrent devant nous. La première, où s’engagent bien des gens, tente de revenir à un passé mythique de prospérité, d’ordre et de paix. Cette voie prend la forme du repli sur soi et de la rigidité, car on s’efforce de redonner vie à des idées et à des structures qui sont mourantes ou déjà mortes. L’autre voie semble mener vers un territoire inconnu et certains en sont effrayés. Le défi consiste à se faire porteur d’un message qui ait du sens et qui rende service à notre monde. Un dialogue sérieux et ouvert entre la tradition théologique et l’expérience humaine contemporaine peut mener à un renouveau théologique riche et créateur. La meilleure théologie engage la vie et l’expérience, et nous ne pouvons la pratiquer qu’en étant vraiment à l’écoute de l’expérience de l’humanité. Le pape François insiste : nous devons prendre l’odeur des brebis. Les choses ne peuvent continuer comme d’habitude; il est devenu indispensable de sortir des sentiers battus.

En inaugurant Vatican II, le pape Jean XXIII a déclaré que « l’histoire est maîtresse de vie ». C’est bien vrai. De concert avec notre expérience, elle est aussi la meilleure théologienne qui soit. Voici un projet important qui déterminera si l’Église chrétienne (et d’autres religions aussi) jouera un rôle vital dans la guérison de notre monde ou si elle deviendra un objet de musée. Nous pouvons commencer par suivre Teilhard en proclamant en paroles, en attitudes et en actes que la vie est vraiment belle, malgré la laideur apparente, pour peu que nous arrivions à voir Dieu en toutes choses. Notre époque exige une vision et une théologie de la compassion, qui mettent l’accent sur la solidarité humaine et la réconciliation universelle plutôt que sur les différences et les frontières. Une approche qui nous guérisse de l’illusion que nous sommes séparés les uns des autres, de la création et de Dieu. Nous ne faisons qu’un.

Cette entreprise est beaucoup trop importante pour qu’on la confie uniquement aux dirigeants de l’Église ou aux théologiens professionnels. Cette invitation et cet appel – comme l’encyclique Pacem in Terris de Jean XXIII ou l’encyclique Laudato si’ de François — s’adressent à toutes les personnes de bonne volonté. Nous faisons toutes et tous de la théologie. Pour ceux et celles qui exercent un ministère chrétien, l’urgence est encore plus aiguë. Vous êtes dans les tranchées, proches de l’action et de la douleur humaine. J’espère que votre formation théologique saura vous équiper pour une réflexion sérieuse dans la foi sur votre expérience et celle des personnes que vous servez. Ne vous laissez pas intimider, ne vous laissez pas étouffer par la tradition ou l’autorité. Nous n’aurons d’autre avenir que celui que nous arriverons à imaginer dans notre esprit et notre cœur.

Une nouvelle traduction de certains textes talmudiques semble s’adresser à nous. Ne vous laissez pas intimider par l’énormité de la douleur du monde. Agissez avec justice aujourd’hui. Aimez avec miséricorde aujourd’hui. Marchez avec humilité aujourd’hui. Vous n’êtes pas obligés de terminer le travail, mais vous n’êtes pas libres non plus de l’abandonner.

 

© 2018 Scott M. Lewis SJ

 

Dits talmudiques extraits de gratefulness.org. Parole pour le 2 novembre 2018.

Citation de Robert Ellsberg : https://www.goodreads.com/quotes/231592-consistently-yves-congar-emphasized-the-distinction-between-tradition-and-traditionalism

Pour l’histoire de Tillich et Teilhard, Mel Thompson, Through Mud and Barbed Wire : Paul Tillich, Teilhard de Chardin and God after the First World War, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2017.

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