Profondeur spirituelle et engagement écologique sont les deux aspects de la mission du Ignatius Jesuit Centre à Guelph. Ainsi, Greg Kennedy, SJ, «essaie de faire un peu des deux». Ce dernier est directeur spirituel au centre, assistant provincial pour l’apostolat de la spiritualité des Jésuites du Canada, et auteur entre autres de l’examen de conscience écologique. Son intérêt principal est la réconciliation humaine avec le reste de la création.

Lors de notre discussion, il a mis en lumière les difficultés rencontrées pour une conversion écologique et il a donné des pistes de solutions concrètes sur les problèmes concernant l’urgence climatique. Comment se sentir concerné par les bouleversements qui se produisent ailleurs dans le monde? Que peut-on faire à notre échelle pour limiter les dégâts causés entre autres par nos choix ici, au Canada? Le Père Kennedy considère la conversion spirituelle comme une étape essentielle dans notre lutte pour changer les croyances, les attitudes et les comportements qui ont conduit à l’abus de notre Maison commune et à l’urgence climatique.

« La peur est une très mauvaise motivation pour prendre soin des choses, mais l’amour est le motif ultime. Alors si les gens aiment la Création, la terre qui nous donne la vie, ils s’en occuperont réellement. Et l’amour vient en passant du temps avec les choses, en les observant de très près. »

Comment notre contact personnel avec la nature peut être une expérience spirituelle? Pourquoi un tel contact direct est important?

Le Pape François a écrit une lettre le 1er septembre, disant qu’en plus des sept œuvres de miséricorde (ex.: accueillir les étrangers), il y en a deux autres: prendre soin de notre maison commune et apprécier la beauté et la complexité de la nature. C’est plutôt chouette. Nous pensons toujours à voir les pauvres, visiter les malades ou les prisons. Mais le Pape dit maintenant que prendre soin de l’environnement par des moyens simples (économiser l’eau, économiser l’électricité) est en fait une œuvre de miséricorde! Et c’est tout à fait logique, car dans un monde où les ressources sont limitées, plus j’en utilise, moins il y en a pour les autres. C’est une simple question de mathématiques. Mais juste apprécier la beauté et la complexité de la nature est aussi un acte spirituel de miséricorde! Car plus nous passons du temps avec la nature avec un cœur ouvert et un esprit curieux — qui ne cherche pas à exploiter — plus nous comprenons que c’est en soi une manière de prendre soin de la Création. Nous réalisons enfin que la peur est une très mauvaise motivation pour prendre soin des choses, mais bien que l’amour est le motif ultime. Alors si les gens aiment la Création, la terre qui nous donne la vie, ils s’en occuperont réellement. Et l’amour vient en passant du temps avec les choses, en les observant de très près. 

Et cet amour, ce soin est important. D’abord parce que la survie, ou du moins le bien-être de tous les habitants de la planète (humains et non humains) est lié à l’entretien de notre maison commune. L’expression que le Pape François a utilisée dans Laudato Si, « prendre soin de notre maison commune », a d’ailleurs beaucoup de sens parce que personne ne veut vivre dans une décharge. Les gens prennent soin de leur maison littérale, les gens nettoient, les gens réparent. Et il n’y a pas de différence entre notre maison commune et notre maison en dur qui met un toit au-dessus de notre tête.

« Prendre soin de notre maison peut se faire juste pour notre intérêt personnel, pour être heureux. Mais au-delà les conséquences, en s’occupant de notre maison, on se sent bien, car c’est positif de prendre soin des choses, sinon on se sent au contraire comme moins qu’humain. Prendre soin de notre maison commune est donc à la fois dans notre intérêt personnel et dans notre appel en tant que chrétiens. »

La même logique doit s’appliquer à l’échelle mondiale, sinon notre vie sera beaucoup plus courte, beaucoup plus misérable. Prendre soin de notre maison peut donc se faire juste pour notre intérêt personnel, pour être heureux. Mais au-delà les conséquences, en s’occupant de notre maison, on se sent bien, car c’est positif de prendre soin des choses, sinon on se sent au contraire comme moins qu’humain. Prendre soin de notre maison commune est donc à la fois dans notre intérêt personnel et dans notre appel en tant que chrétiens, parce que s’aimer soi-même signifie aimer les autres et comprendre que leur maison est aussi importante que la mienne. Et par « autres », je veux dire tous les autres, toutes les créatures. D’une certaine façon, il n’y a pas beaucoup de choix: ou nous nous occupons de notre maison commune, ou nous sommes malheureux et rendons les autres malheureux. 

Quels moyens concrets pouvons-nous prendre en tant qu’individus et communautés pour avoir un impact positif (ou moins négatif) sur l’environnement?

D’abord comprendre qu’on le fait en raison de nos croyances chrétiennes, parce que c’est au cœur de ce que nous croyons. C’est donc très important. Et cela doit se traduire par des actions concrètes. Comment dépensons-nous réellement notre argent ? Achetons-nous des produits qui sont fabriqués consciencieusement, en ce qui concerne le travail humain ou les conséquences sur la production et la consommation de ce produit ? Est-ce que nous dépensons notre argent (qui nous est souvent donné par des amis des Jésuites, des donateurs) de façon responsable, de manière à promouvoir la justice et une harmonie plus écologique ? Prenons-nous vraiment du temps dans notre communauté et dans notre apostolat de réévaluer notre situation, sommes-nous ouverts à de nouvelles idées ? Sommes-nous prêts à recevoir l’aide d’autres personnes qui en savent plus que nous ? Toutes ces choses sont nécessaires, et l’essentiel est d’utiliser nos ressources à bon escient : l’eau, l’électricité, le gaz, l’avion, les voitures. Au Canada, nous tenons les choses pour acquises alors que ce n’est pas le cas pour tous les humains.

« D’abord comprendre que prenons soin de notre Maison commune en raison de nos croyances chrétiennes, parce que c’est au cœur de ce que nous croyons. C’est donc très important. Et cela doit se traduire par des actions concrètes. »

Prenons un exemple concret. La déforestation dans l’Amazonie est due à la production de viande bovine et la production d’huile de palme. Lorsque nous achetons des aliments transformés, nous encourageons une industrie qui fait des coupes à blanc, et pas seulement en Amazonie d’ailleurs. Une autre partie de la destruction est due à l’exploitation minière, donc lorsque nous achetons de l’or qui n’est pas extrait avec soin, nous soutenons cette destruction. En tant que consommateurs, nous devons être vraiment vigilants sur ce que nous achetons et pas seulement sur la quantité, mais aussi sur la qualité et la provenance.

« La déforestation dans l’Amazonie est due à la production de viande bovine et la production d’huile de palme. Lorsque nous achetons des aliments transformés, nous encourageons une industrie qui fait des coupes à blanc, et pas seulement en Amazonie d’ailleurs. »

Enfin, le simple fait que nous ayons ce niveau de vie très élevé encourage d’autres personnes à vivre comme nous, c’est la nature humaine. D’autres pays nous regardent et veulent ce que nous avons, pour de bonnes raisons. Nous devons donc réduire notre niveau de vie pour ne pas alimenter toute cette folle consommation virale. 

Comment faire — en tant que jésuites, collègues, amis — pour éveiller les consciences au besoin de prendre soin de notre maison commune?

L’éducation, c’est la première chose. Beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi il est nécessaire, par exemple, de manger moins de viande, parce que c’est juste de la nourriture. Il faut qu’ils comprennent que la viande est une façon écologiquement intensive de manger avec toutes sortes de conséquences sur les gens pauvres, dans des endroits comme l’Amazonie, le Moyen-Orient et l’Asie. Si vous comprenez les conséquences, vous vous direz, je l’espère : «oh, je n’ai pas besoin de faire ça et je peux changer volontairement mes actions parce que je crois que je ne suis pas seul sur cette planète.» L’éducation est donc très importante, mais je ne sais pas vraiment par où commencer. L’information est plus qu’abondante, mais pour une raison quelconque, il est parfois difficile de s’instruire et de s’intéresser à ce sujet. Encore une fois, le pape François nous a dit que c’est quelque chose d’important : cela fait partie de notre foi.

Et plus spécifiquement, comment faire pour faire le lien entre une action ici et sa conséquence ailleurs?

C’est une grande question qui hante plusieurs personnes! Parce qu’il faut beaucoup d’imagination pour comprendre que brûler des combustibles fossiles ici rend la vie misérable ailleurs pour d’autres humains. Pour moi, cela fait partie d’un principe philosophique: si les conséquences sont séparées de leurs actions, il est vraiment difficile de faire le lien pourtant simple de l’un à l’autre. Je ne pense pas que dans ce cas la technologie nous aide, car elle sépare souvent une action de ses conséquences. Finalement, c’est une question de géographie. Par exemple, si nous achetons tout notre matériel en Chine, nous ne voyons pas la pollution que toute cette production crée, nous ne voyons pas Beijing dont les habitants peuvent à peine respirer. Bien que nous ayons des lois très strictes ici au Canada au sujet de la pollution, ce n’est pas le cas en Chine, mais nous achetons tout ce qu’ils produisent, alors dans un sens, nous créons cette situation désastreuse. Si au contraire nous cessons d’acheter ces produits, ils cesseront de les produire. Mais encore une fois, c’est difficile pour les gens d’établir ce lien.

« Nous avons besoin d’une conversation, nous avons besoin d’être ouverts et humbles. Ce sont d’ailleurs des vertus chrétiennes. Comment s’ouvre-t-on à la conversion ? Cela prend tout l’être d’une personne : l’intellect, le cœur, le côté affectif. »

Beaucoup de visiteurs qui vont dans les pays en voie de développement voient ce lien et ils deviennent convertis en quelque sorte.  Je ne veux pas dire que tout le monde doit faire le tour du monde en avion ! Mais nous avons besoin d’une conversation, nous avons besoin d’être ouverts et humbles. Ce sont d’ailleurs des vertus chrétiennes. Comment s’ouvre-t-on à la conversion ? Cela prend tout l’être d’une personne : l’intellect, le cœur, le côté affectif. Comment pouvons-nous être ouverts à quelque chose qui nous confronte ? Si on connaissait la réponse, on ne serait pas dans ce pétrin ! Je pense que les gens qui sont ouverts sont déjà fidèles en ce qui concerne le respect de l’environnement et vivent cette foi avec joie, patience et espoir, sans récrimination envers les autres. C’est beaucoup plus attirant. 

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