Était-ce possible? Pourrait-on vraiment créer une Province jésuite unissant les fa-meuses « deux solitudes », des jésuites des Provinces du Canada français et du Cana-da anglais qui formeraient non seulement une seule entité administrative mais un corps apostolique au service des populations canadiennes d’un océan à l’autre? Les objections et les obstacles venaient facilement à l’esprit aussi bien de la part des jé-suites eux-mêmes que d’observateurs extérieurs. On se souvenait des années où le nationalisme québécois, clairement soutenu par une bonne part des jésuites du Qué-bec et par la Revue Relations, était bien mal reçu dans le ROC (Rest of Canada). Il y a eu aussi ces longues décennies durant lesquelles les jésuites francophones et anglo-phones vivant dans la même ville, Montréal, ne se fréquentaient jamais. Et que dire de ce sentiment bien réel de nombreux francophones qui avaient toujours l’impression que c’était à eux – et jamais aux « anglos » – de devoir s’exprimer dans l’autre langue pour être compris?

Pourtant, la Compagnie de Jésus est d’abord « universelle ». Les supérieurs généraux, depuis plus de 30 ans certainement, ont insisté sur cette dimension, mettant en lu-mière qu’un jésuite doit être prêt à servir là où on aura le plus besoin de lui et sans qu’il mette des barrières à sa disponibilité à partir de son appartenance à une « Pro-vince », ou à un territoire géographique, ou à un groupe ethnique. Des réalités démo-graphiques ont aussi aidé à ouvrir les yeux et à suggérer l’abaissement des murs. Quand le Général, le P. Nicolás, a précisé quelles étaient les conditions pour qu’une Province jésuite puisse vivre sainement et se développer, il est apparu clair qu’au Ca-nada français, suite à la révolution culturelle vécue chez nous, l’avenir ne pouvait se dessiner qu’avec d’autres. Rome nous a alors clairement encouragés à entrer rapide-ment dans un dialogue constructif avec nos confrères du Canada anglais.

Oh! On ne partait pas de zéro. Il y avait eu au cours des ans des occasions de ren-contre, de partage et de quelques collaborations. Je me souviens par exemple qu’en 1984, je représentais la Province du Canada français dans le comité de préparation de la visite du pape Jean-Paul II au Sanctuaire des Martyrs canadiens, à Midland. J’avais assuré que ce passage du pape sur ce « territoire jésuite » soit vécu dans une atmos-phère bilingue. À cette époque et plus tard, des rencontres de scolastiques des deux Provinces avaient lieu, par exemple dans le cadre de sessions de formation; j’offrais avec l’un ou l’autre confrère de l’ »autre Province » des ateliers en communications au-diovisuelles.

Depuis le début des années 2000, des rencontres régulières ont été instituées, par exemple entre les « consultes » (les conseillers les plus proches du Provincial, nommés par le Père Général), et entre les économes des deux Provinces. Mais le pas le plus si-gnificatif a certainement été l’ouverture d’un noviciat commun aux deux Provinces, à Montréal, en 2008, avec comme Père Maître Erik Oland, l’actuel Provincial du Canada français qui deviendra dans quelques mois – quand le Père Général en fera l’annonce officielle – le premier Provincial de la nouvelle Province jésuite du Canada. Un an plus tard, en 2009, on inaugurait en grande pompe, à Montréal cette fois encore, une œuvre commune aux deux Provinces : les Archives des jésuites au Canada, offrant des ser-vices bilingues professionnels aux nombreux chercheurs qui s’intéressent à la pré-sence jésuite en terre canadienne depuis l’époque de Jean de Brébeuf. La mise en commun des ressources humaines et matérielles des deux Provinces ont permis là de créer du neuf : il est apparu évident que le rapprochement et la collaboration active entre les deux Provinces jésuites du Canada pourraient assurer un meilleur rayonne-ment apostolique que si chacune tentait de son côté de faire le travail.

Bientôt, les jésuites trouveront tout naturel, à partir du début des années 2010, de célébrer régulièrement ensemble. Ce fut tout spécialement le cas pour commémorer en 2011-2012 le centième anniversaire de la première arrivée des jésuites sur le territoire maintenant canadien. Ils l’ont fait à Port-Royal (Nouvelle-Écosse) en 2011, puis à Qué-bec en 2012. Ils l’ont fait à l’occasion de la fête de saint Ignace, le 31 juillet, alternant le lieu de la célébration principale, ou encore pour fêter les Saints Martyrs canadiens, en septembre. Ils ont aussi voulu prier ensemble, en particulier en proposant une re-traite « bi-provinciale », à l’été. Cet esprit de rapprochement s’est aussi manifesté clai-rement à l’occasion d’une rencontre bi-provinciale de jésuites et de collaborateurs et collaboratrices de l’apostolat social et international, en 2013. C’était une occasion supplémentaire de se rendre compte que les appels du monde actuel, les besoins des plus pauvres, les injustices contre lesquelles lutter, tout cela se ressemble, où qu’on soit engagé en ce pays et même ailleurs.

Au cours des ans, peu à peu, des jésuites ont été appelés à œuvrer dans des œuvres de l’autre Province. Le fait que les plus jeunes ont tous intégré le bilinguisme comme élément essentiel de « l’être jésuite canadien » depuis l’ouverture du noviciat commun favorise la mobilité et la disponibilité, des caractéristiques essentielles de l’ordre qu’a fondé saint Ignace.

Tout cela a mené les Provinciaux Jean-Marc Biron et Peter Bisson et leurs consulteurs à mettre sur pied en 2014 un comité spécifique pour tracer le chemin vers la création d’une Province jésuite du Canada; on l’a appelé le Comité CAN Committee. Deux jé-suites de chacune des deux Provinces en font partie : Winston Rye (coordonnateur) et John Meehan d’une part, Marc Rizzetto et Pierre Bélanger d’autre part. Ce rouage orga-nisationnel a plusieurs tâches; il est d’abord au service des Provinciaux mais cherche aussi à aider tous leurs confrères – sans oublier, selon les circonstances, les collabo-rateurs et collaboratrices – à entrer dans l’esprit de cette ère nouvelle annoncée pour l’été 2018.

Sans pouvoir décisionnel, puisque les décisions reviennent toujours aux supérieurs provinciaux après échange avec leurs consulteurs, le Comité CAN Committee a travaillé sur plusieurs dossiers. Il s’est penché avec attention sur la préparation d’une politique linguistique pour la nouvelle Province, il a fait des propositions de thèmes pour des rencontres et pour des retraites bi-provinciale, il a favorisé la tenue de réunions con-jointes de supérieurs et de directeurs d’œuvres. Il a été très actif dans l’élaboration d’un processus de choix d’un futur supérieur provincial pour la nouvelle Province jé-suite, tentant de tenir compte des termes des Provinciaux en place, des exigences de la tradition de la Compagnie, de l’opinion de la curie générale de Rome et des meilleurs manières de faire participer les jésuites à ce processus.

Le comité s’est aussi intéressé à des sujets parfois délicats, en ouvrant par exemple des occasions d’échange et de partage avec des confrères haïtiens. En effet, la Pro-vince du Canada français inclut le territoire d’Haïti, un groupe de jésuites jeunes qui, tout en s’orientant peu à peu vers l’appartenance à une entité jésuite des Caraïbes, va continuer de faire partie ou d’êtres en lien avec la nouvelle Province du Canada. Et il y a eu les longues considérations sur la localisation de la future Maison provinciale. Ce sera Montréal, à la Maison Bellarmin, pour des raisons pratiques bien sûr, mais aussi suite à un discernement sur de nombreux facteurs culturels, symboliques et géogra-phiques.

Le chemin vers la création de la nouvelle Province jésuite du Canada n’est pas balisé seulement par le Comité CAN Committee. D’autres acteurs sont intimement impliqués, en particulier les équipes des économats et ceux qui vérifient tous les aspects légaux d’une telle entreprise. Ce qui ressort de tout ce travail, c’est un sentiment de paix et d’espérance ressenti par la plupart des jésuites du Canada. Ceux-ci ont su dépasser leurs craintes et, forts d’expériences de rencontres significatives, peuvent regarder en avant. Il se disent qu’animés par la force de l’évangile et par la présence de Jésus, celui dont ils se sont faits les compagnons, ils pourront mieux servir tous ces gens qui at-tendent d’être accompagnés, où que ce soit au Canada, où que ce soit dans des ré-gions ou territoires qui dépendront de la Province jésuite du Canada, où que ce soit dans le monde où la Province du Canada les enverra.

Est-ce possible de créer cette nouvelle Province? Oui, c’est possible, avec la foi – qui transporte les montagnes mais qui, surtout, abat les murs – et avec la confiance et l’espérance d’hommes qui se sont offerts ad majorem Dei gloriam.

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