Féministe engagée dans la lutte contre l’exploitation des femmes, Sr Claudette Bastien participait à une réunion du Comité d’action contre la traite humaine interne et internationale (CATHII) à la maison Bellarmin cette semaine, un organisme qu’elle a contribué à fonder en 2004. Le regroupement, dont les Jésuites du Canada sont des membres actifs, a été fondé au départ pour aider les femmes à sortir du cercle vicieux de l’exploitation sexuelle, mais son action s’étend à tout ce qui touche à la question de la traite humaine au Canada (il y en a!) et à l’étranger.

Sœur Bastien a accepté de nous accorder un entretien, . D’une douceur apaisante, elle précise fièrement que cet organisme a été mis sur pied pour lutter contre la traite des personnes à des fins de prostitution ou de travail forcé et qu’il a réussi à se forger une solide réputation en la matière.

Une fois bien installées autour d’une table, nous commençons notre discussion en sirotant un café…

Comment votre engagement contre l’exploitation des femmes a-t-il commencé?

Je dois dire tout d’abord que la grande instigatrice de ce travail auprès des femmes victimes d’exploitation sexuelle est une religieuse italienne bien connue dans le milieu, Sr Eugenia Bonetti. Au début des années 1990, alors qu’elle vivait à Turin, Sr Eugenia a été approchée par une jeune africaine en détresse. Poursuivie par son souteneur (pimp), qu’elle avait tenté de fuir, cette jeune femme a supplié Sr Eugenia de l’aider à sortir du réseau de prostitution dans lequel elle était coincé.

Elle a pris la jeune femme sous son aile. Cette rencontre l’avait transformée. Sensibilisée à la cause des prostituées italiennes, dont beaucoup sont d’origine africaine, elle a commencé à s’impliquer auprès des femmes victimes d’exploitation sexuelle.

Puis, en 2001, le véritable coup d’envoi est donné lors d’une rencontre préparée par une organisation de mères supérieures, l’Union internationale des supérieures générales (UISG). S’inquiétant devant l’ampleur du phénomène, l’UISG invite les communautés religieuses du monde entier à s’unir pour contrer la traite des femmes et des enfants.

Au Québec, plusieurs communautés religieuses ont répondu à l’appel. Trois ans plus tard, huit d’entre elles se sont rassemblées pour fonder le CATHII. C’est ainsi que j’ai commencé à m’impliquer dans cette cause, inspirée par le travail de mes consœurs.

Qu’est-ce que la traite humaine en 2019?

C’est du travail forcé peu rémunéré. C’est le fait de réduire des êtres humains à l’état de choses. C’est priver les gens de leur liberté et de leurs droits fondamentaux. Et cette définition de la traite humaine s’applique bien à l’exploitation sexuelle qui, dans 95 pour cent des cas, réduit les femmes en objets insignifiants.

Entendons-nous: certaines femmes choisissent le travail du sexe. Celles-là n’entrent pas dans notre définition de trafic sexuel. Pour 5 % des femmes, la prostitution est un choix, un business. Ces femmes ne sont pas vulnérables et elles sont capables de s’imposer aux hommes. Pour le reste, ce sont des victimes de l’industrie du sexe, des victimes qui vivent sous l’emprise d’un proxénète lequel récolte les fruits de leur travail, entre 200 et 300 000 $ par année par femme. Les proxénètes les isolent, limitent leurs mouvements, voire les enferment.

En 2018, la Fédération des femmes du Québec a reconnu la prostitution comme un travail et vous comprenez que je n’ai pas pu approuver cette orientation. Je n’ai donc pas renouvelé mon membership. Le CATHII est un organisme abolitionniste qui se bat pour éradiquer la prostitution. Sa reconnaissance est donc pour nous un non-sens…

Avez-vous d’autres exemples de traite humaine?

Malheureusement, oui. Les travailleurs temporaires agricoles sont également exposés au mauvais traitement en raison de la précarité de leur statut. Eux aussi peuvent devenir vulnérables, surtout lorsqu’ils sont contraints de rester avec un employeur qui conserve leur passeport. Ils sont souvent mal logés, mal nourris, mal rémunérés.

Récemment, en Ontario, une douzaine de travailleurs hongrois étaient logés dans un sous-sol, mal nourris et mal rémunérés, on leur avait pris leur passeport et on leur interdisait d’avoir des contacts avec les personnes à l’extérieur de leur cercle restreint. Là où on supprime la liberté de mouvement, il y a traite humaine. Dans Côte-des-Neiges, un centre pour migrants et réfugiés nous a appris que des familles asiatiques étaient arrivées ici avec leurs domestiques qui s’occupaient du ménage et de préparer la nourriture. On empêchait ces femmes de s’extraire de cette situation.

Et qu’est-ce que fait le CATHII pour changer la situation?

Nous faisons pression sur les élus pour que les causes de ces injustices changent. On vient tout juste d’adopter nos priorités d’ici à 2021. D’abord on veut amener le Québec à adopter un plan d’action provincial contre la traite de personnes, comme ça existe en Ontario et en Colombie-Britannique. D’ailleurs, celui du fédéral doit être mis à jour bientôt.

Ensuite, nous avons fait pression sur le Canada par le biais de l’Examen périodique de l’Organisation des Nations-Unies qui examine périodiquement la performance des États membres. Le Canada traînait de la patte à certains égards et nous avons formulé huit recommandations et communiqué avec 20 ambassades pour qu’elles posent des questions au Canada. Trois pays ont répondu à notre appel et nous comptons bien talonner le Canada au sein de l’ECOSOC.
Finalement, nous devons améliorer notre capacité de communiquer, de se servir des réseaux sociaux. Disons qu’on n’est pas très habile pour l’instant.

Pour en savoir davantage, consultez le site web du CATHII

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