Le 16 novembre 1989, il y a 25 ans cette année, six jésuites de l’Université centraméricaine (UCA) de San Salavador – ainsi que leur cuisinière et sa fille – étaient assassinés par un escadron de la mort de l’armée salvadorienne. Ce massacre a éveillé l’opinion publique internationale, au point de marquer un tournant dans l’histoire de la guerre civile de ce pays. Celle-ci a duré de 1979 à 1992, et a fait plus de 75 000 morts, 12 000 blessés et 8000 disparus. Elle opposait le front des Forces populaires de libération (FPL) et du Farabundo Martí pour la libération nationale (FMLN) aux gouvernements d’extrême droite qui se succédèrent à cette époque au Salvador. Ces derniers bafouaient les droits humains et démocratiques – avec le soutien militaire, stratégique et financier d’un gouvernement américain alors obnubilé par sa politique de « contention du communisme ».

L’option pour les pauvres

Ces jésuites assassinés étaient des intellectuels engagés. Ils œuvraient tous à l’UCA, fondée par la Compagnie de Jésus en 1965. Durant les années de la guerre civile salvadorienne, cette université a été un bastion de la liberté de parole, de l’analyse politique et de la dénonciation des injustices et des abus du pouvoir. Pour la direction jésuite de l’UCA, l’institution devait jouer un rôle de transformation sociale, dans la perspective de « l’option préférentielle pour les pauvres ». Cela voulait dire mettre la science et la recherche au service d’une pensée critique et progressiste, favorisant chez les exclus et les couches populaires la prise en main de leur histoire et de leur libération. Dans les faits, comme le dit le politologue Mauricio R. Alfaro, « au milieu d’un tourbillon de violence – personnes disparues, corps décapités, guerre psychologique contre la population civile –, l’UCA poursuivait sa mission, démystifiant la répression pour la rendre plus transparente et compréhensible. Les jésuites ouvraient ainsi des chemins d’espoir ». C’est pour cela que l’élite politique et militaire salvadorienne a voulu décapiter l’UCA et la réduire au silence.

Il faut dire que cet assassinat politique avait été précédé par bien d’autres, dont celui du jésuite Rutilio Grande (en 1977) et celui de l’archevêque Óscar Romero, « la voix des sans-voix » (en 1980). Avec eux, une foule de chrétiens, de religieux, de religieuses et de militants – considérés comme subversifs à cause de leur engagement pour la justice – ont été victimes des forces de sécurité et des militaires salvadoriens.

Le don de leur vie jusqu’au martyre, fait par ces jésuites du Salvador, s’inscrit dans une orientation fondamentale de la Compagnie de Jésus. En effet, depuis 1975, les jésuites du monde entier ont décidé de mettre explicitement au cœur de leur mission le lien entre la foi et la justice. Ce qui veut dire que, pour eux, il n’y a pas d’annonce authentique de l’Évangile sans un parti pris pour les pauvres, les exclus et les victimes des structures d’oppression – au risque d’en payer le prix. Les paroles et les gestes du pape François, lui-même jésuite, s’enracinent d’ailleurs clairement dans cette option.

Le Salvador aujourd’hui

Au Salvador, «la vieille oligarchie au cœur de la guerre civile a maintenant été supplantée par une autre centrée sur le commerce, les services et le tourisme» (cf. Relations, no 769, déc. 2013). Les 145 personnes les plus riches du pays possèdent ensemble plus de 20 milliards de dollars. En contraste, 17% de la population vit avec moins de 2$ par jour. Le salaire mensuel moyen d’un travailleur agricole est d’à peine 100$, et celui d’une ouvrière d’une maquila (usine étrangère installée en zone franche) est de 200$.

Malgré les accords de paix survenus il y a deux décennies, les politiques néolibérales successives ont fait en sorte que le peuple salvadorien continue de souffrir de la violence extrême et de la pauvreté. Le pays est déstabilisé, entre autres par la criminalité galopante, la crise environnementale reliée à l’exploitation minière et le cancer des cartels de la drogue. Le nombre d’homicides (10 à 12 par jour) atteint aujourd’hui les mêmes niveaux qu’à l’époque de la guerre civile. Pas étonnant que, quotidiennement, près de 600 Salvadoriens et Salvadoriennes quittent leur pays en quête d’une vie meilleure. Plusieurs meurent dans cette migration du désespoir vers le Nord, à travers le Guatemala et le Mexique.

Conscience critique et créative

Jon Sobrino, seul jésuite survivant du groupe de l’UCA (parce qu’il était à l’étranger au moment du massacre), affirme que ses confrères ont été tués « parce qu’ils étaient la conscience critique dans une société de péché, et parce qu’ils étaient la conscience créative d’une société future différente ».

25 ans après, alors que des zones d’ombre entourent encore ce crime, le souvenir du martyre d’Ignacio Ellacuría, Segundo Montes, Ignacio Martín-Baró, Amando López, Juan Moreno, Joaquín López, et d’Elba et Celina Ramos, nous invite à faire la vérité. Faire la vérité sur la violence qui sévit présentement en Amérique centrale et ailleurs dans le monde, à cause de structures économiques, financières et commerciales dont nos gouvernements du Nord tirent profit. Faire la vérité sur nos politiques migratoires et sécuritaires qui refoulent un nombre grandissant de nos frères et sœurs en quête d’horizon – alors que celui de leur pays d’origine est bouché. Faire la vérité sur le désordre de notre monde où des peuples continuent d’être pillés, occupés et asservis par d’autres, et où des populations entières sont crucifiées par la pauvreté, la faim, le manque de soins et de médicaments, l’absence d’éducation, etc. Faire la vérité pour qu’émerge, enfin, une société future différente et meilleure.

Jean-Marc Biron, supérieur provincial des jésuites du Canada français et d’Haïti

Poursuivez votre lecture
Article précédent :
Article suivant :
Tous les articles