J’éprouve une grande affection et une grande admiration pour tous nos martyrs, mais, à mes yeux, le plus fascinant de tous est Brébeuf.

Brébeuf, en effet, est non seulement le fondateur de la mission huronne, mais aussi le premier mystique de la Nouvelle-France, le chef de file des ethnologues de la Huronie, l’auteur du premier dictionnaire et de la première grammaire huronne.

Je veux souligner aujourd’hui deux traits de Brébeuf qui en font le modèle des missionnaires du passé, comme aussi le modèle des missionnaires de l’avenir. Le premier est son souci d’inculturation. Évidemment, le mot n’existait pas à son époque, mis il y a chez lui un rare souci d’inculturation. Il en a vécu la réalité bien avant le mot. Délibérément, il s’est fait huron avec les hurons : avec leur régime alimentaire – la fameuse sagamité, faite de poisson et de mais broyés. Il en a aussi adopté le logement, la cabane, avec toutes les incommodités du froid, de la fumée, de la vermine, de la promiscuité des chiens. Et surtout, lui qui appartient au siècle de Corneille, Racine Molière, Lafontaine, Pascal, il n’a pas songé un instant à franciser les Hurons, comme on l’a fait à une époque plus récente avec l’anglais. Mais il les a dotés d’une langue écrite qu’ils ne possédaient pas.

Durant près de 5 ans, il s’est soumis aux moqueries des   enfants qui exprimaient dans leur langue les objets que leur présentait Brébeuf et que celui-ci s’efforçait de transposer en écriture. Le huron, nous le savons, était sans affinité avec nos langues européennes. En outre, c’était une langue pauvre en mots abstraits, et sans équivalent avec notre vocabulaire chrétien.

Du même coup, Brébeuf s’est constitué professeur de tous les missionnaires. On estimait qu’il fallait aux candidats les plus doués une moyenne de 6 ans pour maîtriser la langue. Après 7 ans, le supérieur Jérôme Lalemant ne s’exprimait en huron qu’imparfaitement. Chabanel n’y est jamais arrivé. Brébeuf a été attentif aux exigences de l’inculturation jusqu’au sacrifice de sa Langue et de sa culture.

Deuxièmement, Brébeuf a rendu le Christ présent aux Hurons, et prodigieusement présent dans la manifestation de son amour. Comme S. Paul, Brébeuf a été « saisi, empoigné par le Christ Jésus » (Phil. 3, 12). On peut dire de lui ce qu’on disait de Bérulle : « Il ne voulait que Jésus Christ. Sa langue ne parlait que de Jésus Christ. Sa conduite ne tendait qu’à établir Jésus Christ ». Son supérieur Ragueneau déclare que « l’amour du Christ, chez lui, était comme un feu qui, s’étant enflammé en son cœur, croissait de jour en jour pour y faire régner Jésus Christ »

Qu’est-ce que son vœu du plus parfait, chez lui, sinon une réciprocité d’amour avec le Christ, au quotidien de la vie? Une réciprocité qui s’exprimait par une extraordinaire dévotion à l’eucharistie. Il mangeait sur ses nuits pour prolonger son dialogue avec le Christ Jésus.

Qu’est-ce que son vœu du martyre sinon le suprême témoignage de son amour pour le Christ et le Christ crucifié? Aux jeunes jésuites de France qui rêvent de la mission huronne, il écrit : « Venez, venez, mon cher frère. Ce sont des ouvriers tels que vous que nous attendons, n’appréhendez aucune difficulté puisque toute votre vie est de vous voir crucifiés avec le Christ Jésus ».

Le zèle de Brébeuf ne se distingue plus de celui du Christ. Je trouve dans ses notes spirituelles ce texte d’une audace stupéfiante : « Ô mon Dieu, que n’êtes-vous connu! Que ce pays n’est-il tout converti à vous! Que n’êtes-vous aimé! Oui, mon Dieu, si tous les tourments que les captifs peuvent endurer dans la cruauté des supplices devaient tomber sur moi, je m’y offre de tout mon cœur, et volontiers je les souffrirai ».

Cher Jean, cher Jean de Brébeuf, comme nous nous sentons petits devant toi, si grand! Donne-nous nous un peu de ton attachement au Christ! Un peu de ton intrépidité apostolique face à un monde païen ou indifférent. Jean, aide-nous, nous t’en supplions.

René Latourelle, S.J.

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