Photo: Wu Xiaoxin, Ricci Institute, University of San Francisco

On imagine le jésuite : il a fait sa valise, il s’apprête à se rendre là où on lui demande d’aller en ministère, toujours prêt à répondre à l’appel du pape ou de ses supérieurs jésuites. Cette image évoque le rayonnement mondial de la Compagnie de Jésus et suggère bien le sens du devoir inhérent aux vœux jésuites. En tant qu’archiviste de la Province canadienne et donc responsable de gérer son patrimoine documentaire, je pense tous les jours à l’arrivée des premiers compagnons en Nouvelle-France en 1611, aux événements survenus en Huronie quelques dizaines d’années plus tard, et au récit continu de ces rencontres et de ces expériences missionnaires dans les Relations. Mais en plus de me ramener dans la Nouvelle-France du 17e siècle, les quatre journées extraordinaires du colloque d’octobre m’ont aidée à situer la présence missionnaire chrétienne dans le contexte mondial. En effet, les universitaires qui y ont exposé et analysé des récits de martyre l’ont fait en jetant un pont entre les siècles, les océans et les continents.

Le père Antoni Ucerler a ouvert le colloque en brossant une fresque historique des missions en Asie orientale. À partir des premières cartes géographiques, il a traité de l’héritage de saint François-Xavier et de l’importance de la culture de l’imprimé pour la diffusion des Relations qui proposaient aux lecteurs européens des récits en provenance d’autres continents. Il a évoqué Matteo Ricci, les dictionnaires portugais-chinois et la communication entre jésuites européens et savants chinois en parlant de « rencontre d’intelligences » et d’amitiés fidèles fondées sur le respect mutuel. Il a tiré un parallèle avec la relation entre Jean de Brébeuf et Joseph Chiwatenhwa en Huronie. Les dimensions politiques, intellectuelles et religieuses de l’Asie orientale au 16e siècle ont permis de situer et de comprendre les conversions, les persécutions, les expulsions, les invasions et le martyre au Japon, en Corée, au Vietnam et en Chine, ainsi que les voies menant à la liberté religieuse.

Le père Michael Knox a proposé ensuite une analyse contextuelle de la Huronie. Il a traité de la vision jésuite du monde, du cheminement avec le Christ crucifié, de l’offrande de soi et du désir d’être avec le Christ souffrant, du martyre où la vie intérieure compte plus que la vie physique. Venus s’établir en Huronie à l’invitation des Hurons-Wendat, les jésuites avaient en tête des objectifs stratégiques et une idée très nette du rôle exemplaire que pourrait jouer la communauté de Sainte-Marie, cadre harmonieux d’évangélisation par le dialogue. Nos séances de travail se tenaient sur les lieux mêmes où le fort Sainte-Marie a été reconstruit : le lien avec l’histoire des jésuites et celle des Hurons-Wendat était palpable. Le père Knox a présenté les sources documentaires et archéologiques qui ont présidé à la reconstruction, et il a fait revivre le passé par ses descriptions évocatrices de la vie quotidienne et de la spiritualité autochtones. Il a conclu en expliquant la décision difficile que prit Ragueneau de brûler Sainte-Marie plutôt que de laisser la mission à l’envahisseur iroquois. Au terme de cette mise en contexte, les participants ont assisté à l’ouverture spectaculaire des portes de la salle de conférence : ils avaient sous les yeux le village reconstitué, et le père Knox les invitait à entrer sur le site. Dans l’air vif d’une journée d’automne radieuse, notre guide a redonné vie à chaque édifice et à chaque trait caractéristique.

Ont suivi trois jours de panels intenses : sur le mouvement boxer en Chine, sur les rencontres entre confucianisme et christianisme, sur les problèmes d’enculturation, et sur le martyre conçu non pas comme fanatisme, mais comme acculturation. Les modèles culturels et les rituels entourant la mort ont conduit à une discussion sur la mort conçue comme la forme la plus élevée de protestation sociale et sur l’écho qu’a eu le martyre chrétien pour le peuple vietnamien. En partant de Silence, le film de Scorsese, on a évoqué la survie clandestine du christianisme au Japon et consacré une séance aux femmes martyres de ce pays.

Ce survol très rapide de quelques-uns des sujets traités ne rend ni l’ampleur de l’érudition ni la profondeur des échanges pendant le colloque. Les conférenciers n’ont pas seulement abordé les récits de martyre, ils ont aussi présenté des points de vue différents, approfondi des questions d’esthétique, d’iconographie, de droits de la personne, de liberté religieuse et de hiérarchie sociale. L’archiviste que je suis a beaucoup appris sur la façon dont l’histoire et la documentation matérielles contribuent à la transmission intergénérationnelle. Mon rôle consiste à permettre aux historiens d’accéder aux documents du passé et, pendant ces quatre jours, j’ai eu le privilège de voir et d’entendre des chercheurs interpréter ce précieux héritage, en proposer de nouvelles lectures et faire des rapprochements historiques inédits entre les cultures et les continents.

Surveillez la parution des actes du colloque, que l’Institut Ricci compte publier. Avec mes plus sincères remerciements au père M. Antoni J. Ucerler, S.J., au père Michael Knox, S.J. et au docteur Wu Xiaoxin, de l’Institut Ricci, qui ont fait de cet événement une expérience exceptionnellement riche.

Aperçu

Des historiens et des conservateurs de Chine, de Corée, du Japon, du Vietnam, des États-Unis et du Canada se sont réunis à Midland, en Ontario, du 18 au 21 octobre 2018. Ils étaient invités à un colloque sur « la vie et la mort dans les missions de Nouvelle-France et d’Asie orientale : récits de foi et de martyre ». Organisé et coparrainé par le Ricci Institute for Chinese-Western Cultural History de l’Université de San Francisco et le Sanctuaire des Martyrs canadiens, l’événement a été l’occasion d’entendre d’éminents chercheurs exposer l’histoire comparative des rencontres missionnaires vécues par des Européens en Nouvelle-France et en Asie orientale.

Le père M. Antoni J. Ucerler, S.J., directeur et professeur agrégé d’études est-asiatiques à l’Institut Ricci, a axé la rencontre sur l’approche des « connexions historiques » [connected histories] : l’impact des développements historiques du christianisme dans une culture ou une région donnée sur l’histoire d’autres cultures et d’autres régions. Le colloque a exploré l’influence des lettres et des « relations » missionnaires asiatiques sur les rapports des missionnaires avec les peuples autochtones en Nouvelle-France.

Les participants ont visité la reconstitution du site huron-wendat de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, ils sont allés sur les tombes de Brébeuf et Lalemant, et ils se sont rendus sur le site voisin de Saint-Ignace II où le père Michael Knox, S.J., directeur du Sanctuaire des Martyrs, a fait un exposé sur les événements entourant le martyre de 1649.

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