Dans l’église Saint François-Xavier à Kahnawake, sur la rive sud de Montréal, l’histoire des missions jésuites en Nouvelle-France et de la première sainte autochtone se côtoient. Les visiteurs peuvent admirer des peintures et reliques des missionnaires tout en visitant dans l’église le sanctuaire dédié à sainte Kateri Tekakwitha, où sont disposés ses reliques. Entrer dans cette église aujourd’hui (un lieu historique national), c’est faire un saut de plus de 300 ans dans le temps, dans une histoire de relations entre différents peuples.

Aux origines de la mission de Saint-François-Xavier et du sanctuaire de Sainte Kateri Tekakwitha

En 1625, les premiers jésuites s’installèrent dans la vallée du Saint-Laurent et commencèrent à faire des missions parmi différentes communautés autochtones alliées des Français, comme les Wendats ou les Innus. Toutefois, les relations entre les Haudenosaunee (ou Iroquois) et les Français ont longtemps été tendues ou hostiles, une des raisons pour lesquelles les missionnaires jésuites n’ont pas pu s’installer dans ces communautés pour y travailler à long terme (pour en savoir plus). Dans les années 1650, certains jésuites comme le P. Chaumonot firent des voyages de reconnaissance pour vérifier s’il était possible d’y commencer des missions, ce qui fut fait au cours des années suivantes.

La mission jésuite de Saint-François-Xavier a changé de lieu plusieurs fois. Cette mission a d’abord été établie en 1667 à Kentake (maintenant la ville de La Prairie). Les Kanien’keha:ka (Mohawks) qui y vivaient ont par la suite déménagé quatre fois leur village pour des raisons économiques, agricoles ou politiques. Kahnawake n’a été installée dans son emplacement actuel qu’en 1716. Quatre ans plus tard, l’église a été érigée, suivit du fort Saint-Louis en 1725, dont on peut encore observer une partie des remparts de pierre. Dans cette mission, selon l’historien Jean-François Lozier, les missionnaires exerçaient une forme de leadership, tout en suivant aussi les décisions et besoins de la communauté. Beaucoup d’habitants de la communauté étaient convertis au catholicisme, un catholicisme autochtone.

Plusieurs jésuites ont travaillé à Saint-François-Xavier, dont les PP. Frémin, Chauchetière et Cholenec, qui ont personnellement connu Kateri Tekakwitha. Après avoir été baptisé à Ossernenon, le village où elle a grandi, cette dernière s’est enfuie en 1677 dans la mission jésuite, alors établie près de ce qui est maintenant Ville Sainte-Catherine. Selon les missionnaires, elle a rapidement avancé dans la foi. Après quelques années de dévotions et mortifications, elle mourut en 1680, à l’âge de 24 ans. Rapidement, des démarches furent entreprises afin de documenter sa vie et ses miracles et elle fit l’objet de dévotions. Tekakwitha fut déclarée vénérable en 1943, bienheureuse en 1980 et finalement sainte en 2012. D’abord enterrée dans la mission où elle est morte, ses reliques furent ensuite placées dans un coffre de bois puis en 1972, installés dans un tombeau de marbre situé dans le transept droit de l’église Saint-François-Xavier.

 

L’église aujourd’hui

Revenons ainsi au présent, dans l’église Saint-François-Xavier. Ce bâtiment comporte aujourd’hui deux parties. La première, soit la boutique et le musée, est en fait ce qui reste de l’église du XVIIIe siècle. L’église actuelle est un agrandissement commencé en 1820 par deux jésuites, les PP. Joseph Marcoux et Félix Martin. Au fil des ans, ils ont ajouté la nouvelle sacristie, la nouvelle tour et le clocher.

En entrant dans l’église, on ne peut que constater l’héritage jésuite et celui de la sainte. Des deux côtés de l’autel sont disposées les statues de saint Ignace de Loyola et de saint François-Xavier. À droite se trouve une reproduction géante d’un tableau de sainte Kateri Tekakwitha qui aurait été peint par le P. Chauchetière. C’est là que se trouve le sanctuaire, où l’on peut se recueilli devant le tombeau de Kateri. Ce sanctuaire est bien connu: plusieurs centaines de visiteurs de partout dans le monde y viennent chaque année, selon une bénévole du musée.

 

Ce portrait de Kateri Tekakwitha aurait été peint par le P. Chauchetière, selon une vision qu’il aurait eue. L’original se trouve au musée.

Il faut aussi prendre le temps d’admirer le décor de l’église. Le plafond a été peint par l’italien Guido Nincheri. Il est embelli de scènes du Nouveau Testament et d’images de jésuites significatifs tels qu’Ignace de Loyola et François-Xavier.

Autre élément intéressant: les stations du chemin de croix, réalisées à Milan, dont les descriptions sont en mohawk.

Le visiteur peut ensuite passer au musée. Les objets qui y sont disposés montrent les liens entre les missionnaires européens et les Kanien’keha:ka. Les objets jésuites importés de France (ostensoir, crucifix, livres) y côtoient des artéfacts autochtones et des manuscrits de musique en Kanien’keha (langue mohawk). Ces derniers rappellent que les missionnaires ont pu apprendre le Kanien’keha et coucher cette langue sur papier grâce aux Kanien’keha:ka. Ces manuscrits ont d’ailleurs servi à la chorale moderne en mohawk, en activité depuis 1871.

L’impact des jésuites et de sainte Kateri à Kahnawake

Mais en dehors des murs de l’église, quelle est l’empreinte des jésuites dans la communauté? Sandra-Lynn Kahsennanó:ron Leclaire, résidente de Kahnawake étudiante à la maîtrise en Histoire à l’Université McGill ainsi que le P. John Meehan, SJ, nous éclairent sur ce sujet.

Selon Mme Leclaire, aujourd’hui, ce sont surtout les aînés de Kahnawake qui s’intéressent au sanctuaire de Sainte Kateri. Plusieurs résidents en effet ne le connaissent même pas. Il faut dire que, à sa connaissance, la religion est en train de disparaitre dans la communauté et que « plusieurs personnes ne sont pas confortables avec l’histoire des jésuites comme fondateurs de la communauté et la rejettent ». La présence jésuite qui s’est fait sentir le plus a été, selon elle, les manuscrits linguistiques des missionnaires qui ont longtemps été gardés dans l’église. Utilisés par des membres de la communauté pour étudier leur langue, ils sont désormais pour la plupart dans les Archives des jésuites au Canada.

Pour John Meehan, même si la communauté de Kahnawake est divisée entre catholiques, protestants et traditionalistes, les paroissiens gardent un lien très fort avec la Compagnie de Jésus, même 15 ans après le départ du dernier jésuite. « Beaucoup de paroissiens gardent une bonne mémoire des jésuites qui ont œuvré à la mission et certains connaissent d’autres œuvres jésuites auprès des autochtones, surtout l’Anishinabe Spirituality Centre à Espanola, près de l’Ile Manitoulin. Leur diacre, Ron Boyer, vient de cette région et il a été formé par les jésuites à ce centre pastoral. » L’inverse est aussi vrai, à savoir que les jésuites de Montréal souhaitent approfondir leur collaboration avec les Kanien’keha:ka. « Depuis longtemps, Loyola High School offre des bourses aux étudiants de cette communauté. Au Collège Brébeuf, les élèves lisent des écrivains autochtones dans leurs cours et s’intéressent à approfondir leurs connaissances des peuples autochtones », ajoute le P. Meehan.

Même si les relations entre les Kanien’keha:ka et les colons ont été et sont parfois encore conflictuelles, l’histoire de l’église Saint-François-Xavier et du sanctuaire de Sainte Kateri Tekakwitha est une histoire de rencontre qui se poursuit encore aujourd’hui. La visite de la ville, de l’église et du sanctuaire, riches en histoire, vaut réellement le détour. Pour visiter le sanctuaire ou y faire un pèlerinage, les renseignements sont ici.

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