In Memoriam

Le Jésuite Hervé Carrier, décédé le 2 août dernier à lâge de 92 ans, fut notre premier sociologue québécois de réputation internationale. Il le fut à plusieurs titres : par sa formation, par son enseignement, par ses collaborations, par sa participation à des congrès et colloques et par ses travaux. 

Le P. Carrier reçut dabord une formation à la Catholic University of America (Washington) en 1951 et 1952 avant de senvoler pour la France de 1957 à 1959 afin dy suivre des séminaires à la Sorbonne sous la supervision de Jean Stoetzel. Il tira de son séjour à Paris une impressionnante thèse de doctorat publiée sous le titre Psycho-sociologie de lappartenance religieuse, un ouvrage qui inspira la préparation de la Conférence internationale de sociologie religieuse qui se tint à Königstein, en Allemagne, en 1962. 

Cest fort de ce premier travail que le P. Carrier se vit offrir un poste comme professeur de sociologie à lUniversité Grégorienne de Rome, à un moment où les Jésuites et les universités catholiques commençaient à souvrir à lenseignement des sciences sociales. Cest dans ce milieu académique stimulant quil fit la connaissance détudiants venus des quatre coins de la planète dont les futurs sociologues québécois Jean-Guy Vaillancourt, François Routhier, Bernard Poisson et Jacques GrandMaison. Ces étudiants le familiarisaient avec les aspirations et les problèmes concrets vécus par les générations montantes, autant de lhémisphère nord que de lhémisphère sud. Leurs travaux de recherche, qui portaient sur lItalie, la France, le Brésil, le Cameroun, le Japon, faisaient parcourir à Carrier une vaste littérature et lobligeaient à ne pas se confiner à un horizon borné de la science sociale occidentale. 

Le fait dhabiter Rome, capitale du monde catholique, le mettait aussi en contact avec des collègues dun peu partout. Rappelons que la Grégorienne constitue à elle seule une petite Société des Nations, avec ses 2000 étudiants venant de 75 pays différents et son corps professoral appartenant à de multiples cultures. 

Hervé Carrier était aussi appelé à donner chaque année, durant un mois, un cours intensif de sciences sociales à lInstitut catholique de Paris. Il fréquentait lÉcole pratique des Hautes études, à linvitation de Gabriel Le Bras. Il travaillait notamment en étroite collaboration avec Émile Jean Pin, S. J., qui fut professeur à la Grégorienne et secrétaire général de la Conférence internationale de sociologie de la religion, ainsi que Philippe Laurent, S. J., futur directeur de la revue Projet. 

Orateur réputé et recherché, il donnait de nombreuses conférences, en Europe et en Amérique, et publiait dans des revues et des maisons dédition prestigieuses (Aubier-Montaigne, Desclée, SPES). 

En 1966, après sept ans passé à lInstitut de sciences sociales, le P. Carrier apprenait quil venait dêtre nommé recteur de lUniversité Grégorienne, par décision papale (poste quil occupera jusquen 1978). Président de la Fédération internationale des Universités Catholiques (F.I.U.C.) de 1970 à 1980, membre de lAcadémie des Lettres et des Sciences humaines de la Société Royale du Canada, Hervé Carrier a aussi occupé le poste prestigieux de Secrétaire du Conseil Pontifical pour la Culture, organe du Saint-Siège créé par le Pape Jean-Paul II en 1982. 

Membre de lAcadémie européenne des sciences et des arts, Officier de la Légion dhonneur de France, ayant reçu des doctorats honoris causa des universités Sogan, en Corée, et Fu Jen University, à Taiwan, le P. Carrier mérite amplement le titre de premier sociologue québécois de réputation internationale. Que lhistoire de la sociologie québécoise ne lui ait pas encore accordé la place quil lui revient ne fait, malheureusement, que confirmer ladage selon lequel nul nest prophète en son pays. 

Jean-Philippe Warren, sociologue (Université Concordia) – avec la collaboration de Marco Veilleux (délégué à l’apostolat social de la Province jésuite du Canada français) 

 

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