Par Nader Nasralla, SJ
Récemment, un compagnon jésuite m’a confié qu’il avait souvent le sentiment que nous dépensions plus d’énergie à parler du Carême qu’à réellement vivre la joie de Pâques. Nous réfléchissons longuement à ce que nous pourrions changer pendant ce temps et envisageons quelles résolutions prendre. Pourtant, parfois, nous accordons moins d’attention à la joie qui suit.
En effet, si l’Église nous offre quarante jours de Carême pour préparer la célébration de la Résurrection du Christ, elle nous donne ensuite cinquante jours pour vivre le temps pascal comme une grande fête dans la joie du Seigneur Ressuscité. Cette proportion n’est pas accidentelle : la préparation est importante, mais la célébration l’est encore davantage.
Cependant, dans notre société contemporaine, nous investissons énormément d’énergie à préparer de grands événements, mais une fois l’événement passé, tout revient rapidement à l’ordinaire. La célébration devient alors un moment fugitif plutôt qu’un état durable. De même, souvent, quelques jours seulement après le dimanche de Pâques, la vie semble déjà reprendre son rythme habituel. Nous retournons à nos habitudes, espérant parfois que lors du Carême suivant, nous nous engagerons cette fois plus sérieusement et opérerons un véritable changement.
Pourtant, la liturgie de l’Église, avec le Carême et le temps pascal, nous rappelle une autre logique : celle de la conversion continue et d’une joie qui ne se limite pas à un seul jour, mais qui se déploie et s’approfondit dans notre vie quotidienne.
Alors concrètement, comment sommes-nous appelés à vivre ce temps de Carême ? Peut-être sommes-nous d’abord invités à prendre conscience qu’il ne s’agit pas seulement d’un temps de préparation, comme pour un grand événement, mais plus profondément d’un temps de transformation, d’approfondissement et de maturation dans notre relation avec le Seigneur Ressuscité. Car c’est en marchant avec Lui dès maintenant que nous apprenons à accueillir Sa Résurrection au plus profond de nos vies.
Il n’est pas secret que, lorsque le Carême commence, nos vies ne changent pas radicalement du jour au lendemain. Certes, un désir de changement vit dans nos cœurs, mais la transformation profonde prend du temps. Et c’est peut-être une bonne nouvelle. Saint Ignace de Loyola a un jour dit que Dieu le traitait « comme un maître d’école avec un enfant ». Selon lui, Dieu ne révèle pas tout d’un coup, mais pas à pas, en s’adaptant à sa capacité de comprendre, tout comme un enseignant guide patiemment un élève pour ne pas le décourager. Il en va sûrement de même pour nous.
Peut-être que, durant ce Carême, nous sommes simplement invités à porter une attention renouvelée à l’intention derrière chacune de nos actions. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Quelle est la source de nos paroles, de nos choix, de nos réactions ? Peu à peu, nous avons l’occasion de purifier cette intention, de la transformer si nécessaire, afin de vivre notre quotidien davantage à la manière de Jésus. C’est précisément ainsi que Dieu agit : en façonnant patiemment le cœur humain.
Nous sommes invités à nous arrêter, à prendre le temps de rester avec le Seigneur, à Lui présenter nos joies, nos questions, nos fragilités. Peu à peu, dans cette fidélité simple, notre relation avec Lui devient plus vivante, plus enracinée, plus réelle. Avec le temps, cela conduit à une maturation qui se manifeste souvent dans de petites choses : plus de patience envers les autres, une capacité accrue à pardonner, une attention plus délicate envers ceux qui souffrent, ou une constance plus discrète dans la prière, même lorsque nous ne ressentons rien de particulier. Ce sont là des signes silencieux, mais réels, d’un cœur que Dieu façonne progressivement.
En fin de compte, le but du Carême n’est pas seulement d’arriver à Pâques, mais de devenir peu à peu des personnes capables de vivre de la vie même du Seigneur Ressuscité. Ainsi, la joie de Pâques devient la joie de notre vie quotidienne – une joie durable.
