Pâques arrive cette année dans un monde qui semble instable et sous tension. À travers les cultures et entre les nations, la confiance est de plus en plus fragile. Le discours public est plus virulent, nos relations personnelles sont plus fragiles, et nombreux sont ceux qui se demandent sur quoi ils peuvent vraiment compter. Même dans notre entourage proche, nous sentons à quel point les malentendus peuvent facilement s’installer et à quelle rapidité la peur peut se transformer en suspicion. Ces circonstances influencent le regard que nous portons les uns sur les autres, notre écoute et notre disposition à être présents lorsque les choses deviennent difficiles.
Le carême est l’occasion d’exprimer cette réalité. C’est une période où l’on ne cherche pas à réparer à la hâte ce qui est brisé ni à prétendre que les fissures sont superficielles. Au contraire, ce temps nous invite à observer comment la méfiance s’infiltre progressivement dans nos pensées et nos actions. Lorsque la confiance est ébranlée, nous réagissons souvent en nous protégeant ou en nous accrochant à ce qui nous est familier. Nous simplifions, catégorisons et durcissons nos positions. Le carême nous demande de faire attention à ces mouvements, non pas pour nous condamner ou condamner les autres, mais pour reconnaître comment la peur limite notre liberté.
Le récit de la Semaine sainte nous conduit à un moment où la confiance semble avoir complètement échoué. Jésus est trahi par ses proches, il est soumis à la violence des autorités, et on le laisse mourir publiquement, dans le déshonneur. La croix est bien plus qu’un moment de souffrance : c’est un instant où toutes les structures sûres semblent s’effondrer. L’espoir des disciples se désagrège et leur compréhension de Dieu est ébranlée. Même Jésus, dans sa prière, exprime son sentiment d’abandon. Face à ces scènes poignantes, nous sommes appelés à ne pas détourner le regard.

En tant que catholiques, notre foi dans la résurrection ne nie pas cette violence. Elle n’efface pas la croix et ne prétend pas qu’elle n’a jamais eu lieu. D’ailleurs, Jésus ressuscité portait encore ses blessures, et les disciples, eux, avaient peur. La relation ne s’est pas rétablie en un instant. Elle s’est reconstruite lentement, par la présence : un nom prononcé, du pain rompu, une blessure montrée, et la paix offerte sans condition. Il a fallu du courage pour aller vers l’autre, même si les cicatrices du passé étaient visibles et l’avenir était incertain.
Ce message est important pour nous aujourd’hui. Nous vivons à une époque où nombreux sont ceux qui sont tentés de rechercher des solutions rapides ou des gestes décisifs qui promettent de supprimer toute complexité. Le temps pascal nous offre quelque chose de différent. Il nous suggère que nous ne renaissons pas à la vie en gagnant des débats ou en assurant le contrôle, mais plutôt en restant fidèles et inébranlables lorsque l’incertitude nous incite à battre en retraite, et en écoutant lorsque la certitude nous incite à parler trop vite.
La résurrection se déroule plus discrètement que nous ne le pensons, elle prend forme dans de petits actes d’honnêteté et de patience.
Pour nous, Canadiens, ce message résonne d’une manière particulière. Nous sommes une société qui valorise la civilité et la coopération, mais nous ressentons les tensions sous la surface. Il y a une fatigue croissante à l’égard des institutions et une incertitude quant à ce qui nous unit. Pâques n’offre pas de programme politique pour réparer ces réalités. Il nous propose plutôt une manière d’être façonnés par une espérance qui ne dépend pas du succès immédiat. On ne nous promet pas que les divisions disparaîtront aujourd’hui ; on nous assure qu’elles n’auront pas le dernier mot.
Le mystère de Pâques est celui d’une lente restauration. Il nous demande de vivre moins sur la défensive, d’oser la générosité et de savoir qu’une vie nouvelle, même fragile, est déjà en train de naître en nous.