Par le père Jean-Marc Laporte, SJ
Dans sa vie terrestre, Jésus était un homme de relations, principalement avec son Père, mais aussi avec ses disciples, avec les personnes qu’il allait chercher, et avec celles qui venaient à lui pour demander de l’aide. Parfois il réagissait très rapidement, mais à d’autres moments, il était un modèle de patience. De nombreux textes liturgiques du Carême me parlent de sa patience. Elle m’attire, mais je dois lutter contre la tendance opposée en moi – reflet du monde dans lequel nous vivons – à vouloir faire les choses rapidement. Une fois réglées, je les retire de mon agenda, mais seulement pour voir mon agenda se remplir de nouveau – et rapidement. J’ai encore besoin de la grâce d’attendre avec patience et de prendre mon temps.
Le texte principal qui me parle de patience porte sur la deuxième tentation de Jésus dans le désert. Il est au sommet du temple et Satan le tente. Il y aurait pour lui une meilleure manière d’agir que de passer du temps avec ses quelques disciples, de les gagner à sa cause et de les former progressivement. S’il sautait du sommet, les anges de Dieu veilleraient à ce qu’il ne soit pas blessé. Ce miracle ferait de lui un héros instantanément acclamé par la foule. Mais l’enthousiasme d’aujourd’hui est fragile. Demain il sera mis de côté. Des difficultés et des distractions surgiront, et la foule cherchera un autre héros. Comme nous le savons, Jésus acclamé aux rameaux s’est vite transformé en Jésus conspué et rejeté. Pas Jésus, mais Barabbas !
Immédiatement, Jésus dit non à Satan. En suivant les rythmes du temps humain, il gagnera le cœur de ses disciples, les transformant pour leur mission à venir. Il affrontera de profonds malentendus et de nombreuses frustrations, persévérant dans sa tâche. Il y aura des échecs, y compris l’échec de la croix, mais à la fin, cet échec finira par être un triomphe.
Un autre exemple vient du récit de l’homme né aveugle dans l’Évangile de Jean. Jésus répondait souvent par une guérison à ceux qui cherchaient son aide, mais il s’intéressait bien davantage à leur donner la foi : la guérison était donc à la fois physique et, spirituelle. Mais nous voyons dans la guérison de cet homme la gradualité qui marque aussi l’action de Jésus. Il rencontre l’homme deux fois, la première fois pour sa guérison physique, la seconde fois pour sa guérison spirituelle. Entre les deux guérisons, Jésus laisse l’homme suivre le cours normal de la vie. Ce dernier rencontre des personnes de plus en plus hostiles, il apprend à parler avec sa propre voix, proclamant sa guérison, affirmant que Jésus est un prophète, quelqu’un indéniablement venu de Dieu. Il défie les pharisiens qui lui sont hostiles. Ceci le prépare pour le moment de sa seconde rencontre, où il pourra dire de tout cœur à Jésus : « Seigneur, je crois. »
La hâte plutôt que la patience caractérise notre monde, qui tourbillonne de plus en plus vite, mais reste sur place. Combien de voitures doivent être rappelées parce que l’entreprise n’a pas pu résister à l’envie de les lancer trop vite sur le marché ? Combien d’avancées proclamées dans les logiciels sont pleines de bogues et inutilement compliquées ? Combien de fois les dirigeants politiques ne voient-ils rien au-delà des perspectives de leur réélection très prochaine, avec des résultats désastreux à long terme ? Pourquoi est-ce que je me sens plus en sécurité en vivant dans une maison vieille de 100 ans que dans une maison de 20 ans ? Et ainsi de suite… La médiocrité et l’obsolescence prématurée sont à l’ordre du jour.
Une leçon pour le Carême est d’être patients avec nous-mêmes et avec les autres, de laisser les choses se déployer progressivement plutôt que de les forcer, sachant que Dieu est l’artisan suprême à l’œuvre dans notre propre action. Souvent nous devons prendre le temps de faire quelque chose qui nous donne de la joie : une mission qui rassemble les gens, une nouvelle amitié, un nouvel équilibre dans nos propres vies. Le Carême est un temps pour ralentir, pour suivre le rythme de Jésus et pour y trouver un nouvel élan de vie.
