par Michel Lessard, SJ
Étant une personne qui a redécouvert sa foi et son attachement au Christ à travers les Exercices spirituels, je ne peux pas imaginer le sens que ma vie aurait aujourd’hui sans la dimension spirituelle. La vision spirituelle que propose saint Ignace est d’une actualité étonnante pour notre monde en quête de sens.
Pour vous en convaincre, permettez-moi de vous livrer une réflexion découlant du praesupponendum, c’est-à-dire du ‘présupposé’, du ‘préalable’ que saint Ignace place au tout début de son livret des Exercices spirituels. Il s’agit, en d’autres termes, des dispositions dans lesquelles nous devons être au moment d’entrer dans une retraite spirituelle basée sur les Exercices spirituels. En y regardant de près, je trouve que c’est une disposition intérieure qui devrait être la nôtre tout au long de notre vie.
Pour que celui qui donne les Exercices spirituels aussi bien que celui qui les reçoit y trouvent davantage d’aide et de profit, il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à interpréter en bien les paroles de son prochain qu’à les condamner. S’il ne peut les interpréter en bien, qu’il lui demande comment il les comprend (…) (Exercice spirituel no 22, 1-3).
Il m’arrive de repenser à un événement s’étant produit lorsque j’étais enseignant, en régence au Collège des Jésuites de Québec. Un jour, un élève arriva au cours sans avoir complété le devoir demandé. J’ai immédiatement sauté à la conclusion qu’il était paresseux et nonchalant ! Et pourtant, derrière ce manquement banal se cachait la fatigue d’un jeune qui avait dû veiller plus tard que d’habitude, un soir où les parents étaient absents de la maison ; bref, un moment d’égarement ordinaire. Nous étions loin de la nonchalance dont je l’avais préalablement étiqueté… Rien d’extraordinaire, si ce n’est cette leçon silencieuse : comprendre au lieu de juger, accueillir au lieu d’étiqueter, « être plus prompt à interpréter en bien les paroles de son prochain qu’à les condamner ».
Je me dis que cette attitude est un art à cultiver, non seulement à l’école, mais partout où l’on se rencontre. Je suis ramené à cette vérité simple : toute personne est créée, voulue, aimée par Dieu. Si je crois à cela, alors la bienveillance devient ce ‘présupposé’ intérieur qui oriente le regard, le ton de la voix, la manière d’écouter.
Et si c’était là une mission universelle – pour les enseignants, les parents, les conjoints, les collègues, les amis – que de donner à l’autre le droit d’exister sans crainte d’être jugé trop vite ? Dans notre époque de réaction immédiate, de méfiance spontanée, peut-être sommes-nous appelés à redécouvrir la lenteur du cœur : celle qui cherche à comprendre avant de parler, à questionner au lieu de condamner. Quand quelqu’un se sent regardé avec respect, il devient libre d’apprendre, d’aimer, de se relever. C’est vrai d’un enfant, mais aussi d’un adulte. Et moi-même, je découvre chaque jour que je dépends de ce regard-là : celui qui me rappelle que je suis, avant tout, une création voulue et aimée de Dieu, non pas une performance à corriger, mais une personne capable d’aimer et d’être aimée.
