par P. Sami Helewa, SJ
J’ai le privilège, cette année, d’être en congé administratif après sept années à la direction du Campion College, à Regina. Je profite de ce temps pour m’adonner à l’art, aux voyages et à la recherche universitaire sur le thème de l’« appartenance ». Ce thème s’est imposé à moi à travers les nouvelles que j’ai écrites au cours des trois dernières années – des histoires que j’ai vues naître d’une simple trame de mots. Je suis à un tournant de ma vie : j’aurai 65 ans ce mois-ci, dont 28 ans consacrés à la vie jésuite et 20 ans à la prêtrise ; j’en rends grâce.
Le Carême fait partie de mon parcours de foi, et cette année, je réfléchis aux hauts et aux bas d’une vie marquée par l’apatridie, la guerre civile, l’immigration, la citoyenneté, la carrière professionnelle et le ministère, ainsi que par une éducation rigoureuse et une vocation religieuse. Chacune de ces expériences, toutes initiées par Dieu, soutenues par de solides amitiés et portées par la santé et la fraternité, constitue une pièce du casse-tête d’une appartenance affirmée et assumée. Notre foi chrétienne exprime la réalité de l’appartenance au Corps du Christ et à la Communion des Saints. Le Carême me rapproche également du Sacré-Cœur de Jésus souffrant, refuge véritable pour ceux qui aspirent à l’appartenance.
Pourquoi ai-je choisi l’appartenance comme thème du Carême ? La souffrance que nous ressentons est le signe d’une aliénation profonde, qui nous piège dans un monde d’isolement alimenté par l’individualisme. Les relations humaines sont devenues toujours plus superficielles, et même les personnes de bonne foi ont du mal à participer pleinement à la guérison de notre monde. Les guerres persistent à travers le monde, gaspillant les des vies et des ressources et montrant à quel point les dirigeants mondiaux sont devenus inefficaces. Les services dans presque tous les secteurs se font rares ; la seule réponse semble être désormais : « Faites-le vous-même. »
Nous devons redynamiser le tissu des relations humaines dans notre politique, dans notre économie, dans nos institutions et dans nos vies. Sans cet esprit communautaire, ce sont les plus démunis qui souffrent le plus, car ils ne bénéficient pas de la prospérité stable et du partage des ressources qui leur sont promis. Même si cela semble peu réaliste, chaque Carême, les paroles de Jésus me rappellent que ce sont les pauvres qui ouvrent la voie à la guérison. En exprimant leur souffrance, ils témoignent qu’ils savent à qui ils appartiennent : au Christ souffrant, qui place la douleur au cœur de sa mission de prière et de ministère. L’amour a une mission envers la douleur.
Le premier dimanche de Carême, on rencontre Jésus dans sa déchirante tentation dans le désert. Pour moi, la tentation, en ces moments de vulnérabilité, prend le visage de deux régions, Gaza et l’Ukraine, qui saignent devant lui, tandis qu’il se tient seul sur la colline de sa compassion. Je dis seul, parce que l’aide humanitaire ne peut pas arriver. Il dit la vérité au pouvoir du mal : « Va-t’en, Satan ! Car l’Écriture déclare : “Adore le Seigneur ton Dieu et ne rends de culte qu’à lui seul.” »
Les paroles de Jésus sont une déclaration collective d’appartenance empreinte de sagesse : celui que nous adorons façonne notre sentiment d’appartenance, et celui que nous servons le confirme. L’identité et la mission sont enracinées dans la réalité de l’appartenance. Nous appartenons, par la diversité de nos vocations, par la connaissance que le mal gaspille des ressources précieuses et par le fait que la véritable pauvreté nous réoriente vers une bonté magnifiée. Les deux étendards des Exercices spirituels distinguent les alliances et relient, de manière stratégique, la compréhension de notre monde aux fondements humains de la domination abusive, par opposition à celle d’un leadership qui sert et qui guérit.
Pour en revenir à la trame des mots, la structure littéraire de l’Évangile de Matthieu modèle notre Carême : Jésus prononce son enseignement sur la montagne après avoir affronté Satan. Cette chronologie est aussi la nôtre, elle nous invite à parler avec audace contre les forces obscures de notre époque afin d’ouvrir la voie à la reconstruction d’un monde assoiffé de relations humaines. Courage.
