Trois caractéristiques de la spiritualité ignatienne

Il est bon de vous rappeler que le chemin que saint Ignace a suivi depuis le retournement de son être vers Dieu à Loyola, aux abords de la trentaine, jusqu’à sa mort à Rome, à 65 ans, est balisé par des textes qui nous disent à la fois ce qu’a été son expérience de Dieu et comment cette expérience peut en rejoindre d’autres. Les Exercices spirituels tout d’abord qui sont comme un condensé de sa rencontre de Dieu et un traité de pédagogie à l’usage de ceux qui veulent en accompagner d’autres sur le chemin qui mène à Dieu. Puis le récit de l’itinéraire d’Ignace, raconté, peu avant sa mort (entre 1553 et 1555) à un compagnon d’origine portugaise, sous la forme d’un testament spirituel. Son journal spirituel ensuite, qui couvre un peu plus d’une année et qui illustre le désir du Général de la très petite Compagnie de Jésus d’épouser le plus près possible la volonté de Dieu sur une question déterminante à ses yeux: le modèle de pauvreté à proposer aux compagnons.

Les constitutions, enfin, qui sont une réflexion prolongée sur ce que lui et ses compagnons de la première heure ont vécu ensemble afin d’en faire « un chemin vers Dieu » pour un corps apostolique au service de l’Église et du monde. À ces documents, on peut ajouter sa volumineuse correspondance qui nous livre la façon dont il communiquait, au fil des jours et au gré des questions qu’on lui posait, sa vision de l’action apostolique qui était pour lui, selon la formule du P. Jean-Claude Dhotel, « un acte religieux au même titre que la prière ». Tous ces textes sont des reprises cent fois répétées de la même démarche, à savoir la relecture de l’expérience d’un homme habité par Dieu pour mieux voir où le conduit le Seigneur et pour en faire profiter les autres.

Ignace de Loyola a mené plus longtemps la vie d’un laïc que celle d’un religieux et d’un prêtre dans l’Église. Les Exercices spirituels, il les a portés comme le projet d’un chrétien hors de l’ordinaire qui voulait, à partir de son vécu, transformer la démarche de foi de chrétiens ordinaires. Il avait 43 ans quand il s’est engagé en privé, à Paris, avec six compagnons, à vivre chaste et pauvre, sans savoir où le mèneraient ces voeux. Il est ordonné prêtre, à 46 ans, à Venise. Et c’est à 50 ans, à Rome, le 22 avril 1541, investi déjà de la responsabilité de guider le petit groupe de ses compagnons, qu’il prononce avec eux les voeux d’obéissance, de chasteté et de pauvreté dans cette petite Compagnie de Jésus nouvellement constituée pour le service de l’Église universelle. Il meurt à Rome après avoir vécu durant quinze ans la vie de « missionnaire immobile » en se considérant toujours comme un chercheur de Dieu, même s’il ne s’était jamais senti loin de Celui qui s’était révélé à lui à Loyola.

Entre ces deux dates (1491-1556), écrit le P. Maurice Giuliani, il y a la lente évolution d’un homme qui découvrit par étapes vers quelle forme de vie il était       « suavement » emporté: une force l’habitait, venue d’ailleurs, qui le fit passer du service du roi au service de Dieu, de Jérusalem à Rome, des intérêts particuliers aux tâches universelles.

Dans mon exposé je vais parler de la manière d’Ignace plutôt que d’employer l’expression « spiritualité ignatienne ». Je le fais en fidélité à la formule qu’il employait lui-même, le « modo de proceder », qu’on peut traduire par sa manière « d’aller de l’avant » (autre formule qui lui était chère), sa façon d’agir et de réagir dans le concret de son existence. Ses premiers compagnons et ceux qui les ont suivis immédiatement recouraient à la formule « mens ignatiana » pour parler du véritable esprit de saint Ignace.

I. Trois traits

Il y a trois traits qu’on peut dégager de l’expérience de ce chevalier devenu ermite, puis vagabond, qui a eu la préoccupation, depuis sa conversion jusqu’à ses derniers moments, de partager avec d’autres ce qu’il avait reçu de Dieu dans la prière et dans sa vie. Ignace s’est vu lui-même comme un pèlerin, comme un compagnon de Jésus et comme un compagnon parmi des compagnons.

Le pèlerin 
Pèlerin, c’est ainsi qu’il se présente dans le récit qu’il a fait de sa vie au Père Camara. Qu’est-ce qu’indique ce trait ? Être pèlerin, c’est se savoir en chemin et, pour Ignace c’est être intimement convaincu que Dieu a tout choisi pour lui. Vivre quotidiennement de cette vision qui embrasse toute la personne et toute la vie, cela suppose qu’on se mette dans une attitude permanente d’écoute de la volonté de Dieu. C’est ce qu’a compris Ignace, dès Manrèse, et qu’il traduit ainsi dans le Récit: « Dieu se comportait avec lui de la même manière qu’un maître d’école se comporte avec un enfant: il l’enseignait » (no 27). Ainsi a-t-il appris à chercher au long des jours et des années ce que Dieu voulait pour lui. Dans la pratique, cela s’est exprimé dans « une foi d’une intensité et d’une fermeté exceptionnelles », note André Ravier, dans l’acceptation résolue « d’avoir Dieu pour refuge » (Récit no 35), comme il le dit lui-même, au moment où il s’apprête à se rendre à Jérusalem, pour y vivre et y mourir, après sa longue retraite à Manrèse.

Si c’est Dieu qui le conduit, il est donc important qu’il apprenne la manière de conformer sa vie à la volonté divine. Dans le Récit, il nous révèle comment il est arrivé à prendre une décision qui aura une influence déterminante sur toutes les autres décisions de sa vie. Le pèlerin aurait voulu demeurer en permanence à Jérusalem, en 1523; mais comme il doit se plier à l’ordre du supérieur des Franciscains, qui représente à ses yeux l’Église hiérarchique, il se résigne à rentrer en Europe. Je cite le texte du Récit:

“Une fois que ledit pèlerin comprit que c’était la volonté de Dieu qu’il ne se trouve pas à Jérusalem, il en vint à se demander sans cesse en lui-même: quid agendum (quoi faire) ? À la fin, il inclinait davantage à étudier quelque temps pour pouvoir aider les âmes et décidait d’aller à Barcelone.”

Ignace est aux prises avec une volonté extérieure à lui, qui vient contrer son projet de s’installer en terre sainte et avec un désir qui a déjà commencé à prendre forme, mais qui pourrait avoir plus de consistance: « aider les âmes ». Mais avant d’en arriver à une décision, il juge nécessaire de consulter des personnes qui le connaissent, car il est préoccupé de parvenir à la solution qui soit la meilleure selon Dieu. Le P. André Ravier qui s’est intéressé à ce passage de la vie du pèlerin, dans un article récent, montre que le processus du discernement est déjà intégré à sa façon habituelle d’agir. Voici ce qu’il écrit :

“En ce court épisode, Ignace nous livre son secret « pour avoir le sens de la très sainte volonté de Dieu »: à l’origine d’un désir fondamental, une « grâce » foncière: progresser dans l’amour de Jésus et « aider les âmes »; puis l’obéissance aux représentants légitimes du « vicaire du Christ en terre »; puis réflexion « en soi-même »; puis prise de conscience d’un mouvement de l’esprit; puis consultations de personnes spirituelles; puis recherche de la solution la plus conforme au désir fondamental; enfin l’événement clair, providentiel, net: alors décision. Une décision prise dans de telles conditions de prudence naturelle et surnaturelle est pour Ignace, volonté de Dieu. “

Je voudrais maintenant reprendre et résumer ce que je mets sous cette attitude ignatienne condensée dans l’expression « être pèlerin ».

D’abord, une manière de se situer par rapport à Dieu – c’est Dieu qui le choisit, qui intervient dans sa vie. Le Dieu créateur et sauveur; le Dieu de sagesse et de bonté; le Dieu fidèle. Lui Ignace, de son côté, a à accepter que Dieu le rejoigne dans son désir purifié et que son Seigneur ait l’initiative de le conduire.

Ensuite, une exigence de liberté intérieure: cette liberté qu’on retrouve affirmée, avant même que commencent les Exercices spirituels, comme une condition nécessaire pour celui ou celle qui veut cheminer vers Dieu.

Pour celui qui reçoit les Exercices, il est très profitable d’y entrer avec un coeur large et une grande générosité envers son Créateur et Seigneur, lui offrant tout son vouloir et toute sa liberté pour que sa divine Majesté se serve de sa personne aussi bien que de tout ce qu’il possède conformément à sa très sainte volonté.
Cette liberté à conquérir, elle est rappelée dans les attitudes variées, tout au long des Exercices, en commençant par le « nous rendre indifférents » du Principe et Fondement, en passant par le renoncement à « l’amour charnel et mondain » de la Contemplation du « Règne » qui ouvre la 2e Semaine dans les Exercices spirituels et en s’achevant dans l’offrande de la Contemplation finale (pour obtenir l’amour): « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté… » Mais de quelle liberté s’agit-il : « de la liberté d’être tout entier, à chaque instant, disponible aux initiatives de Dieu, donc de n’avoir au coeur qu’un seul amour, Dieu… ».

Puis, une manière de prier qui s’exprime dans le « chercher et trouver Dieu en toutes choses » et qui emprunte les modalités de l’examen et du discernement spirituel dans les occasions qui comportent des décisions importantes pour l’orientation de la vie. Dans ce modèle, la relecture de la vie porte sur tout ce qui a pu ou peut avoir une répercussion au plus profond de l’être, « dans l’accueil de la grâce de Dieu travaillant au coeur de l’homme ».

Enfin, une manière de concevoir son rapport avec Dieu qui aura des répercussions sur sa vision de la vie religieuse. Pour reprendre les mots du P. Giuliani: « sa référence n’est pas la succession monastique des heures canoniales, qui scandaient le rythme de la nature et du cosmos, mais la suite des moments intérieurs dans l’histoire d’une conscience. Le travail lui-même est vu comme un acte religieux parce qu’il est l’oeuvre de Dieu qui s’accomplit en lui, Ignace, et dont il contribue à l’accomplissement dans les autres, selon le mouvement de l’Amour de Dieu et en Dieu, décrit dans la contemplation finale des Exercices spirituels.

Le compagnon de Jésus 
Après avoir parlé du pèlerin, je voudrais m’arrêter au compagnon de Jésus, à la manière dont Ignace a vécu sa relation avec le Christ: c’est une perspective essentiel de la spiritualité ignatienne.

Jésus pour lui est médiateur, selon l’angle où nous le découvre l’épître aux Hébreux (He 8, 1). Mais le mot «médiateur» ne renvoie pas à une figure abstraite. Dans les Exercices spirituels, dès la contemplation du Règne, on voit surgir devant nos yeux une personne bien vivante: «Le Christ notre Seigneur qui prêche dans les synagogues et qui parcourt les villes et les bourgades » (Ex no 91). Les détails abondent sur l’humanité de Jésus dans les 2′ et 3′ Semaines des Exercices pour nous aider à entrer dans la grâce de « connaître intérieurement le Seigneur qui pour moi s’est fait homme, pour que je l’aime et le suive davantage » (Ex no 104). « Pour Jésus Médiateur », écrit le P. Ravier, pour Jésus missionnaire du Père parmi les hommes à la plus grande gloire de Dieu, Ignace éprouve une véritable passion d’amour. Il est, selon son expression, « épris »… L’amour le plus ardent enveloppe toutes ces visions dont Ignace est abondamment favorisé. « À tous ces moments, note-t-il dans son journal, il y avait en moi tant d’amour, à sentir ou voir Jésus, qu’il me semblait que désormais plus rien ne pouvait advenir qui pût me séparer de lui ». Pourtant, il ne serait pas juste de dire que la vision ignatienne de Jésus est christocentrique. Ce Christ qui est bien vivant est l’envoyé, le missionnaire du projet bienveillant du Père. Le Christ en croix, qui nous est présenté aux moments déterminants des Exercices pour que nous recourrions à son intercession, nous conduit toujours vers celui dont il est la manifestation de l’Amour infini. Mais Ignace, s’il a appris, au début de sa conversion, à renoncer à tout modèle humain, même les plus dignes d’imitation à ses yeux (comme saint François et saint Dominique) dans son cheminement vers Dieu, a continué par la suite à porter en lui le désir d’être le plus près possible du Christ en croix au point qu’il obtint du Père « d’être mis avec le Fils » et de le servir. Cette grâce d’être appelé à être le serviteur du Fils et du Père l’habitera tout au long de ses années de service à Rome, jusqu’à sa mort. Et ce nom de compagnon de Jésus, qui est en quelque sorte proposé à tous ceux qui vont jusqu’au bout dans les Exercices, ne nous invite-t-il pas, en empruntant les pas du Christ et en nous faisant proches de lui, à aller vers le Père ?

Le compagnon avec des compagnons 
Le troisième et dernier aspect d’Ignace auquel je veux vous sensibiliser est celui du compagnon avec des compagnons. L’expérience personnelle de Dieu vécue dans le contexte de la spiritualité ignatienne (et plus spécifiquement des Exercices spirituels) conduit irrésistiblement à la rencontre et au partage. C’est une affirmation qui pourrait être appuyée par plusieurs d’entre vous qui l’avez vécue: après avoir fait les Exercices spirituels (dans la vie courante), vous avez souhaité faire vivre à d’autres la même expérience en donnant les Exercices. Est-ce que cela tient à la personnalité rayonnante de celui qui est à l’origine de cette manière d’entrer en relation avec Dieu ? Toujours est-il que l’on voit très tôt le pèlerin Ignace, lancé sur les chemins du monde, « le coeur brûlant d’aider les âmes » : « Tout au long de son existence, écrit le P. Ravier, il regardera tout homme qu’il rencontre comme quelqu’un qui lui est envoyé par Dieu ou, si vous préférez, quelqu’un vers qui Dieu l’envoie ».

Mais ce zèle apostolique ne mène pas nécessairement au compagnonnage. Pourtant, dans le coeur d’Ignace les deux désirs cohabitent. Presque en même temps qu’il commence à s’entretenir de Dieu avec les personnes qu’il rencontre, il éprouve le besoin d’avoir des compagnons avec qui partager. Dès 1524, à Barcelone, l’étudiant qui n’en est qu’au balbutiement des connaissances s’essaie à regrouper autour de lui des étudiants qu’il côtoie… Cette tentative se solde par un échec. Ce n’est qu’à Paris que le Seigneur lui enverra des compagnons avec lesquels il s’engagera devant Dieu, en 1534, à vivre pauvre et chaste… Ce qu’il recherche, c’est un vrai partage, partage des expériences spirituelles, «car Ignace accepte, désire être aidé de son compagnon autant qu’il l’aide». On comprend que la rencontre à Paris des compagnons d’origine, de culture et de langue diverses, est interprétée par lui comme «un signe vivant qui exprime et confirme le désir… d’aller ‘en tout lieu du monde’».

Voici comment Ignace a vécu sa relation avec ceux qui seront avec lui les premiers Compagnons de Jésus:

  • Ignace engendre ses compagnons à la vie de l’Esprit.
  • Tous ses compagnons deviennent pour lui des « amis dans le Seigneur ».
  • Il laisse ses compagnons prendre à leur compte ce qui est l’expression la plus profonde de son cheminement vers Dieu (les Exercices spirituels) et il a le souci de leur laisser continuer l’oeuvre qu’il a commencée (la Compagnie de Jésus et les Constitutions).

II. Trois éléments de la spiritualité ignatienne

Je vous ai présenté un peu longuement l’initiateur d’une spiritualité à travers trois attitudes -celle du pèlerin, celle du compagnon de Jésus et celle du compagnon avec d’autres compagnons -qui révèlent déjà des caractéristiques d’une manière de s’approprier la parole de l’Évangile. Dans cette tradition toujours vivante, qu’est-ce qui nous touche et nous rejoint particulièrement après plus de quatre siècles, nous qui avons choisi de nous engager à la suite du Christ ?

Dans la mesure même où il est uni avec Dieu « pour bien se laisser conduire par la main divine » (Const., 813), le compagnon de Jésus est un « homme envoyé ». Ainsi arrivera-t-il qu’il trouve Dieu en tout, ce Dieu présent dans ce monde où se livre le combat entre le bien et le mal, entre la foi et l’injustice, entre le désir de justice et de paix et les injustices et les divisions toujours croissantes (no 11).

Le deuxième de ces éléments est une pédagogie de la liberté apostolique qui s’appuie sur le discernement spirituel, personnel et communautaire. Ce qui suppose que quelqu’un accepte d’être comme un « instrument dans la main de Dieu » (Const., 813) et qu’il apprenne à reconnaître l’action de l’Esprit dans sa vie. Pour y arriver, il est nécessaire de passer par l’expérience des Exercices spirituels où l’on découvre peu à pet comment Dieu travaille patiemment en nous par le jeu des consolations et des désolations en vue de forger notre sensibilité spirituelle.

Le troisième de ces éléments concerne la façon d’être disciple dans laquelle la contemplation de l’humanité de Jésus-Christ joue un rôle central. Mais pour que cette perspective soit vraiment ignatienne, il est nécessaire de la développer à partir de la contemplation de l’Incarnation dans les Exercices spirituels et de la porter jusqu’à la «contemplation pour obtenir l’amour». C’est dans cette trajectoire qu’on peut découvrir que le Christ de la spiritualité ignatienne est l’envoyé du Père, et qu’il nous invite à marcher à sa suite en oeuvrant avec lui pour conduire le monde au Père.

III. Conclusion

Quelle conclusion pouvons-nous tirer au terme de cette réflexion sur les caractéristiques de la spiritualité ignatienne ?

Posons-nous quelques questions. La première a une allure radicale: Y a-t-il un aspect dans la manière de rencontrer Dieu qui soit tout à fait propre à saint Ignace ? Je réponds par une histoire qui nous vient des Jésuites de la première heure et qui est citée par le P. André Ravier:

Un jour, Canisius exhortait ses compagnons à imiter le Père Ignace. Son exhortation comprenait trois parties – 1. Il y a des choses en notre Père Ignace que nous ne pouvons imiter, comme ses extases, ses larmes, etc. 2. Il y a des choses que nous ne devons pas imiter: comme ses pénitences à se rendre malade ou… la fondation d’un ordre religieux. 3. Il y a des choses qu’il importe extrêmement que nous imitions: comme son amour pour Jésus portant sa croix, son zèle à « aider les âmes ». Et Canisius d’exhorter ses frères à demander à Ignace « l’esprit (la « mens ») qu’il avait lui-même reçu de Dieu ».
Au sujet de ce propos de Pierre Canisius, André Ravier a, à mon sens, une interprétation minimale qui comporte quand même un accent ignatien:

“Une telle spiritualité n’est-elle pas tout simplement l’Évangile, l’esprit de Jésus missionnant parmi les hommes pour accomplir le plan de son Père ?”

La deuxième question nous permet d’entrer plus profondément dans l’esprit de saint Ignace. N’y a-t-il pas quelque chose que l’auteur des Exercices spirituels a voulu nous révéler de son esprit en se présentant lui-même comme un pèlerin ? La route est un espace ouvert devant celui qui marche. Ignace a appris en cheminant vers Dieu à ne rien garder pour lui. Il va même jusqu’à renoncer à ne pas finir son oeuvre (les Constitutions) pour que d’autres après lui reprennent le projet où il l’a abandonné et qu’ils l’assument en le continuant et en l’incarnant dans leur milieu et à leur époque. Maurice Giuliani cite une réflexion attribuée à saint Ignace qui confirme cette volonté de laisser à d’autres de poursuivre ce que le Seigneur lui a inspiré:

Il y a quelque humour, mais aussi beaucoup de vérité, en ces mots que, d’après ses premiers biographes, il répéta plus d’une fois – « Ceux qui doivent venir après les premiers compagnons seront meilleurs et feront davantage. Quant à nous, nous avons fait ce que nous avons pu ».
N’est-ce pas une manière toute ignatienne de nous dire comment vivre le mystère de l’Incarnation de Dieu, aujourd’hui comme hier et demain? Une tradition, c’est aussi un projet que nous sommes invités à transmettre à ceux et celles qui nous suivent. « C’est à partir du présent et dans la fidélité au présent que nous devons explorer le passé, en recueillant certes un héritage, mais seulement pour ouvrir un chemin.

Une dernière question. N’y aurait-il pas des attitudes qui conviendraient particulièrement pour aujourd’hui et qui nous seraient dévoilées dans l’expérience de Dieu vécue par Ignace lui-même ?

À la suite de l’illumination du Cardoner, au moment de l’époque mystique de Manrèse, le nouveau converti a été amené à découvrir que le regard de Dieu se porte sur toutes les dimensions de la personne: « Rien n’est laissé au bord du chemin, note Jean-Claude Dhôtel, surtout par l’effort de l’humanité dans sa  culture » .

Si nous comprenons avec saint Ignace que Dieu est au coeur de l’histoire de l’humanité, nous ne pouvons consentir ni à enfouir la Parole de Dieu au plus secret de notre être ni à réduire le christianisme à une pratique réservée à la vie privée.

Si nous croyons que la Parole de Dieu est porteuse de vie (pour nous et pour les autres), nous avons à en devenir les témoins sur la place publique et à participer aux grands débats de la société « où chaque partie donne et reçoit de l’autre, créant peu à peu un réseau de communications à l’image des relations des trois personnes divines ».