12. La sombre histoire du beau roi déchu

12. La sombre histoire du beau roi déchu

L’histoire du “beau roi déchu”, c’est aussi l’histoire du mortel conflit entre le “politique” et le “mystique” qui marqua l’expérience du “peuple élu” et en changea le cours devant Dieu. Car il ne suffit pas d’être choisi pour être sûr de son destin. Il ne suffit pas d’avoir une belle “vocation”, un appel très spécial, pour garantir la fidélité à venir. Tel fut le sombre début de la Royauté en Israël.

Durant des siècles, Dieu avait conduit son Peuple par l’intermédiaire de personnes choisies, juges et prophètes, qui répondaient aux inspirations de son Souffle divin. Ainsi guidés, les Hébreux avaient conquis les terres de Kena‘ân qu’ils s’étaient partagées en autant de petites “provinces” qu’il y avait de “tribus” – exception faite de la tribu de Levi, que la fonction sacerdotale mettait au service de toutes les tribus: comme de bons curés dévoués que les fidèles, généreux, soutiennent de leurs deniers.

Mais, après quelques centaines d’années, le peuple se fatigua de ce régime où il fallait toujours consulter Dieu “sur le mode d’emploi” et recevoir, de ses intermédiaires autorisés, les instructions à suivre… De plus, comme toujours, il arriva que les intermédiaires n’étaient pas tellement à la hauteur, ce qui n’aida pas le “gouvernement de Dieu”. Un jour, la marmite renversa. Et, sans trop s’en rendre compte, le Peuple élu échangea Dieu pour des princes humains, très humains – encore plus humains que les intermédiaires accrédités qui ne furent pas toujours “à la hauteur”.

Shemouél fut le dernier intermédiaire entre Dieu et son peuple, juge sage et saint prophète à la fois. Ses fils, qui lui succédèrent, ne furent pas à la hauteur. Et voici ce qui arriva….

La Bible raconte textuellement qu’un jour les Chefs des Tribus – comme des Premiers Ministres de Provinces – se présentèrent devant le Gouvernement central divin, et demandèrent à rencontrer Shemouél, le grand Juge sortant. À cause de son âge, Shemouél avait décidé de prendre sa retraite de la politique active; mais il exerçait encore un pouvoir déterminant au Tribunal suprême du Seigneur. Et les Chefs, insatisfaits des deux juges nommés, présentèrent leur requête directement au vieux Prophète. La Bible écrit:

Lorsque Shemouél fut devenu vieux, il établit ses fils comme juges en Israël. Son fils aîné s’appelait Ioél et son cadet Abyah; ils étaient juges à Beér Shéba. Mais ses fils ne suivirent par son exemple: ils furent attirés par le lucre, acceptèrent des pots-de-vin et firent dévier le droit.

Corrompus et croches dans l’administration de la justice! Vous voyez ça, des curés échangent le spirituel pour le temporel et le politique. La cupidité fait émerger un esprit de calcul qui rend imperméable à l’Esprit divin.

Le texte continue:

Tous les anciens d’Israël [disons: les Ministres en place et leurs Sénateurs à vie] se réunirent et vinrent trouver Shemouél à Rama. Ils lui dirent: “Tu es devenu vieux et tes fils ne suivent pas ton exemple. Eh bien! Établis-nous un roi pour qu’il nous régisse, comme les autres nations”.

Ils en avaient assez de n’être pas comme les autres! Un peuple “saint”, selon la Bible, signifie un peuple mis à part par Dieu; et alors c’est Dieu qui pourvoit. Ils en avaient assez de ce régime après plus de huit cents ans d’exercice. C’est bien vrai que l’on s’habitue aux meilleures choses.

Cela déplut à Shemouél qu’ils aient dit: “ Donne-nous un roi, pour qu’il nous régisse” et il invoqua Yahvé. Comme prophète et véritable homme de l’Esprit, Shemouél s’en remit à Dieu, comme il l’avait toujours fait dans l’exercice de son gouvernement. Et voici ce que Dieu lui fit comprendre, du fond de sa prière et de son coeur attristé:

“Satisfais à tout ce que te dit le peuple, car ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, c’est moi qu’ils ont rejeté, ne voulant plus que je règne sur eux. Tout ce qu’ils m’ont fait depuis le jour où je les ai tirés d’Égypte jusqu’à maintenant, – ils m’ont abandonné et servi des dieux étrangers, – ils te le font aussi. Eh bien, satisfais à leur demande. Seulement, tu les avertiras solennellement et tu leur apprendras la règle du roi qui va régner sur eux”.

Shemouél communiqua aux émissaires du peuple le fruit de sa prière et de son discernement de l’Esprit divin. Il savait comment cela se passait dans les régimes voisins, et, le pauvre, il ne se faisait pas d’illusion:

“Voici la règle du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à sa charrerie et à ses chevaux et ils courront devant son char. Ils les emploiera comme chefs de mille et comme chefs de cinquante: il leur fera labourer son labour, moissonner sa moisson, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars. Ils prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliveraies les meilleures et les donnera à ses officiers. Sur vos cultures et vos vignes, il prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses officiers. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos boeufs, et vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Il prélèvera la dîme sur vos troupeaux et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous vous serez choisi, mais Yahvé ne vous répondra pas, ce jour-là!”

Les pauvres gueux, ils avaient tellement envie d’un roi – un roi c’est beau, ça parade, ça trône, ça règne – qu’ils ont dû se dire: “Il radote le vieux, il exagère pour nous faire peur”. Aussi la Bible écrit:

Le peuple refusa d’écouter Shemouél et dit: “Non! Nous aurons un roi et nous serons, nous aussi, comme toutes les nations: notre roi nous jugera [en d’autres mots: finies les décisions qui nous viennent des “juges de Dieu”; le roi sera notre décideur], il sortira à notre tête et combattra nos combats”.

La seule concession qu’ils firent au vieux Prophète fut celle de le missionner pour trouver le candidat-roi qui, espéraient-ils, serait à la hauteur des visées de Dieu sur son peuple. Aussi Shémouél les renvoya-t-il chez eux en leur disant qu’il partirait à la recherche du choisi de Dieu, et qu’il le leur introniserait le moment venu.

Shemouél se mit à scruter les signes afin de discerner qui Dieu pouvait bien favoriser comme “premier roi” des futures dynasties en Israël. Les événements lui firent rencontrer un grand jeune homme qui avait beaucoup d’allure. Parmi les Benjamites, il y avait un nommé Qish, “homme de condition” (on ne prend pas un quelconque citoyen pour en faire un roi), “qui avait un fils nommé Shaoul qui était dans la fleur de l’âge et beau. Nul parmi les Israélites n’était plus beau que lui: de l’épaule et au-dessus, il dépassait tout le monde”.Voilà qui impressionnera, dut se dire le Voyant en quête d’un sujet de choix. Par un concours de circonstances, le beau Shaoul aboutit, de lui-même, chez le Voyant pour lui demander un service. Or, la veille, Shemouél avait saisi, dans son intercession dirigée au Ciel, que l’envoyé de Dieu viendrait le visiter. Aussi quand il rencontra Shaoul – qui venait lui parler simplement d’ânesses perdues (était-ce un présage!) – Shemouél n’hésita pas. Il l’enveloppa de tout un rituel, auquel Shaoul ne comprit pas grand-chose; et tout à coup il le sacra roi en lui versant sur la tête la fiole d’huile qu’il gardait à cet effet. “Voilà, le jeune, tu es Roi de par Dieu!” Tout se fit dans le plus grand secret, sans le moindre témoin, et le secret devait être gardé jusqu’au moment où le Prophète ferait connaître son élu au peuple rassemblé. Ce que Shemouél réalisa comme par un tour de magie… Voyez comment cela se passa.

Shemouél convoqua tout le peuple, fit approcher toutes les tribus d’Israël, “et la tribu de Benjamin fut désignée par le sort”, rien de moins! Puis il fit approcher la tribu de Benjamin clan par clan, et le sort une fois de plus désigna le clan de Matri. Tout allait pour le mieux. Alors Shemouél “fit approcher le clan de Matri homme par homme; et Shaoul, fils de Qish, fut désigné”. À savoir qui avait pipé les dés? qui fut derrière le sort qui fonctionna si bien? La Bible dit seulement que l’on courut chercher Shaoul qui s’était “caché parmi les bagages” – peut-être parce que, lui, il savait dans quelle direction soufflerait le vent du sort! Son apparition fit choc. “… il se présenta au milieu du peuple: de l’épaule et au-dessus, il dépassait tout le monde. Shemouél joua de surprise et dit à tout le peuple: “Avez-vous vu celui qu’a choisi Yahvé? Il n’a pas son pareil dans tout le peuple”. Et tous poussèrent des acclamations et crièrent: “Vive le roi!” Pour la première fois de toute l’histoire sacrée du peuple choisi, on cria “vive le roi”, adressant cette appellation à un autre qu’à Yahvé l’Éternel. Je me demande comment les Israélites ont pu continuer à chanter:

Portes, levez vos frontons,
élevez-vous, portes éternelles:
qu’il entre le roi de gloire!

Qui donc est ce ce roi de gloire?
C’est le Seigneur, Dieu de l’univers;
c’est lui, le roi de gloire.

Mais il y eut des gens pour se moquer royalement du jeune Shaoul sacré roi. Sans doute était-il de mise que se manifesta une opposition officielle – politique oblige! – car, pendant que tous se réjouissaient à l’unisson, entourant le Roi et le couvrant de cadeaux, la Bible parle de “ vauriens… qui le méprisèrent et ne lui offrirent pas de présent”.

Que pensez-vous de cette histoire, de cette élection royale où interviennent Dieu, son Prophète, l’humain tout court et le sort arrangé? Peut-être présage-t-elle de l’histoire à venir de la Monarchie en Israël, car la carrière du premier roi, oint de Dieu par un authentique prophète, fut plutôt tumultueuse et finit par un suicide.

Peu de temps après cette cérémonie d’investiture – un mois seulement, selon Flavius Josèphe, historien juif du premier siècle de notre ère -, les guerres se déclarèrent: ammonites et philistins tentèrent de s’emparer de territoires israélites. Shaoul, qui était jeune et ne savait pas trop commander, recourait au Prophète pour agir selon l’esprit de Dieu. Mais il eut beaucoup de difficulté à mobiliser le peuple qui ne voulait pas se battre. Il intervint alors de façon drastique, selon Flavius, “faisant couper les jarrets d’une centaines de boeufs de ceux qui préféraient labourer la terre [plutôt que de faire la guerre] et il menaça le reste de la population de faire subir le même sort à leurs animaux”. Or l’armée des Philistins était immense et menaçait sérieusement à la porte du royaume. Shaoul convoqua donc Shemouél pour célébrer un sacrifice à Yahvé et pour réconforter ses hommes d’armes. Comme le Prophète tardait à venir, l’armée se dispersa et voulut fuir le Roi. Alors Shaoul se fit apporter l’holocauste et offrit lui-même le sacrifice de communion. Il achevait à peine de célébrer, quand Shemouél survint. Le récit biblique nous rapporte la sainte colère de Shemouél. Le Prophète dit au Roi:

Tu as agi en insensé! Si tu avais observé l’ordre que Yahvé ton Dieu t’a donné, Yahvé aurait affermi pour toujours ta royauté sur Israël. Mais maintenant, ta royauté ne tiendra pas: Yahvé s’est cherché un homme selon son coeur et il l’a désigné comme chef de son peuple, parce que tu n’as pas observé ce que Yahvé t’avait commandé”. “

À partir de ce moment, une ombre sombre commença de planer sur la vie de Shaoul qui s’aperçut qu’il n’était pas de tout repos de suivre le Prophète et l’Esprit dans son gouvernement. Shemouél l’abandonna. Quand il fit la revue des troupes pour engager le combat, Shaoul constata qu’il ne lui restait plus que six cents hommes… Il imposa alors l’abstinence, ce jour-là, à tous ses hommes, comme hommage à Yahvé afin de gagner sa faveur: au nom de Yahvé, il était interdit à tous – sous peine de mort – de toucher à quelque nourriture que ce soit. Le combat eu lieu et les Israélites vainquirent. Aussitôt, les hommes de Shaoul se ruèrent sur le butin des ennemis et l’on dévora à belles dents tout ce qui se consommait. Sans doute en esprit de réparation (ou peut-être pour se venger), Shaoul construisit un autel pour rendre un sacrifice à Dieu, et obligea chaque homme à venir y immoler qui son boeuf qui son mouton, et le manger avec le sang. Où était Dieu dans cet exercice de l’autorité…?

Shaoul connut beaucoup d’autres guerres et d’aussi nombreuses victoires: contre Moab, les Ammonites, Édom, Bet-Rehob, le roi de Çoba, et les Philistins. Shemouél lui communiquait, à l’occasion, les desseins de Dieu. Or, au sujet des Amalécites, l’Esprit divin insista pour qu’on leur fasse la guerre qui s’imposait, mais qu’on ne retienne aucun butin de l’ennemi (comme au temps d’Abraham et Lot). Ainsi l’exigeait le discernement, mais Shaoul n’était pas expert dans le discernement des esprits qui le mouvaient. Il négligea cette clause qui lui parut sans importance; et ses hommes rentrèrent avec des troupeaux de boeufs et de moutons, ravis à l’ennemi. Au reproche du Prophète, Shaoul prétexta que l’on avait pris les troupeaux en vue d’offrir des sacrifices à Dieu! Alors Shemouél lui servit une semonce restée classique dans les annales royales d’Israël, qui garde toujours son sens spirituel profond: “l’obéissance vaut mieux que les sacrifices”. Shemouél dit:

Yahvé se plaît-il aux holocaustes et aux sacrifice comme dans l’obéissance à la parole de Yahvé?
Oui, l’obéissance est autre chose que le meilleur sacrifice,
la docilité, autre chose que la graisse des béliers.

Face aux problèmes accumulés de son gouvernement, Shaoul s’éloigna de plus en plus du Prophète et de Dieu. On dit qu’il devint neurasthénique, qu’il broyait du noir. On lui procura les services du jeune David pour lui faire la musique et le détendre. Il se prit d’attachement pour le jeune homme et en fit son écuyer. Puis David connut des succès militaires qui éveillèrent le jalousie du Roi. Shaoul se rappelait la parole du Prophète, à savoir que Dieu avait déjà choisi “un homme selon son coeur” pour le remplacer. Il soupçonna David, sans savoir que le Prophète l’avait déjà oint en secret. Il fit tout pour supprimer David – ce qui n’était certes pas pour lui gagner la faveur de Yahvé.

Il y eut une nouvelle guerre contre les Philistins. Et la Bible raconte que “lorsque Shaoul vit le camp philistin, il eut peur et son coeur trembla fort. Shaoul consulta Yahvé [une petite prière de dernière heure, avant de passer l’examen!], mais Yahvé ne lui répondit pas, ni par les songes, ni par les oracles, ni par les prophètes. Shaoul dit alors à ses serviteurs:”Cherchez-moi une nécromancienne, que j’aille chez elle et que je la consulte”. Le roi rendit une visite dramatique à une sorcière d’En-Dor, qui lui annonça que tout finirait mal. La guerre eut lieu, à Gelboé, les trois fils de Shaoul y périrent, et Shaoul, désespéré, tira son épée et se jeta sur elle. Le découvrant mort, les Philistins le décapitèrent et exposèrent son corps au rempart de Bet-Shân”.

Lorsque les habitants de Yabesh de Galaad apprirent ce que les Philistins avaient fait à Shaoul, tous les braves se mirent en route et, après avoir marché toute la nuit, ils enlevèrent du rempart de Bet-Shân les corps de Shaoul et de ses fils et, les ayant apportés à Yabesh, ils les y brûlèrent. Puis ils prirent les ossements, les ensevelirent sous le tamaris de Yabesh et jeûnèrent pendant sept jours.

Tel fut le triste sort du premier roi en Israël. De toute la lignée des rois qui se succédèrent, durant près de 500 ans, très peu furent des hommes de Dieu, des hommes de l’Esprit, tels David, Shelomo (Salomon), Hizquyahou (Ézechias) et Ioshyahou (Josias). Les autres exercèrent des politiques de corruption, d’oppression et de meurtres. Le couple “du politique et du mystique” eut toujours difficulté à faire bon ménage. Les rois qui réussirent cet exploit, le durent à des hommes de l’Esprit qui les accompagnaient dans leurs décisions. Ces hommes furent les Prophètes de Dieu, qui eurent fort à faire. Les autres rois n’écoutèrent pas les prophètes, les persécutèrent et, souvent, les tuèrent.

Lectures

Bible – 1 Samuel chapitres 8 et suivants; 1 Chroniques chapitre 10; Psaumes 23(24).Autre – Flavius Josèphe, cf. internet: hhtp://www.historel.net/flavius/herode7.htm.