15. Histoire du vieux pèlerin qui s’arrêta au bout du chemin

15. Histoire du vieux pèlerin qui s’arrêta au bout du chemin

Mes amis, je vais vous parler d’une pérégrination qui dura cent vingt ans. Elle débuta par une petite navigation forcée à la dérive d’un grand fleuve et se termina au sommet d’un haut mont d’où l’on pouvait voir un paysage à vous ravir le coeur. Il s’agit de la très belle histoire du grand chef Moshè. Le fleuve en question se nommait, en ce temps-là, le Ieor, qui traverse tout le pays de Misraîm, notre Égype contemporaine. Et le haut lieu d’observation se nomme Nebo, où se termina le pèlerinage patient et courageux de notre ami Moshè.

En ce temps-là, le peuple des Ibriot – ou mieux des Benéi Israël – vivait en esclave sous la férule de Misraîm. Ils étaient nombreux et vaillants. Alors, le Pharaon décida d’affaiblir cette populace servile qui se reproduisait vite et vigoureuse, et qui représentait une menace pour la stabilité de l’État. Le roi proclama: “Tout fils enfanté, jetez-le au Ieor. Laissez vivre toute fille!” Tel fut le destin des petits ibriot naissants. Or, un beau poupon naquit de la maison de Lévi. Sa mère le recéla durant trois lunes. Puis elle le mit dans un panier de papyrus et le déposa sur le Ieor. Heureusement – et comme par hasard -, la fille du Pharaon vint se baigner dans les mêmes eaux. Elle découvrit le petit, le trouva fort mignon et voulut le “sauver des eaux” en l’adoptant. Miriâm, la soeur du bébé, guettait sournoisement entre les joncs de la rive; elle s’offrit à trouver une nourrice pour la petite épave du grand Fleuve. C’est ainsi que l’enfant passa les premières années de sa pérégrination au sein de sa propre famille ibrit. Puis il passa à la cour du Pharaon.

Selon les calculs du Livre sacré, Moshè vécut quarante ans en Misraîm. Il fut éduqué à la cour, apprit les secrets de la sagesse misri et s’initia aux ruses politiques et militaires de l’Empire. On dit même qu’il aurait mené, avec succès, une petite incursion militaire au sud du pays.

Toutefois, traqué par le Pharaon, à l’occasion d’une échauffourée où Moshè tua un Misri, notre ami dut fuir au désert de Midiân. Il s’y installa, se maria à Sipora, fille de Re‘ouél – dit aussi Itro. Durant plusieurs années, il vécut là paissant les troupeaux de son beau-père. Il engendra un fils à qui il donna un nom qui signifie: “J’étais un métèque en terre étrangère”. Pauvre Moshè, aurait-il un jour une terre qui ne lui soit pas étrangère?

Mandaté par le Dieu de ses pères, qu’il découvrit au roncier de l’Horéb, Moshè dut s’embarquer dans une autre aventure fort ardue. Il revint en Misraîm trafiquer la libération de ses frères, les Benéi Israël. Ce fut un long et douloureux enfantement qui le reconduisit au désert, à la tête d’un peuple à la nuque raide. Il reprit les routes sèches désertiques où son Elohlîm lui demanda d’être à la fois guide, prophète et législateur du peuple durant quarante autres années. Une pérégrination essoufflante au contact d’ennemis qui barraient toujours le passage au peuple en marche. Quarante ans de marche où le pauvre Moshè, devant Dieu, devait croire pour tous en même temps afin de sauver l’Alliance toujours menacée…

Toutefois, à travers douleurs et épreuves, fidélités et lâchetés, le peuple parvint aux portes de la terre de la promesse. On se disposait à y entrer avec allégresse; la louange du Seigneur remplissait les coeurs. Alors, de façon inattendue, Dieu décréta pour Moshè la fin de son pèlerinage. Il appela son serviteur à la hauteur du mont Nebo pour lui faire connaître son ultime destin. Moshè adressa ses dernières paroles à tout Israël réuni: “J’ai cent vingt ans, moi-même, ce jour. Je ne pourrai plus sortir et venir. Yahvé m’a dit: Tu ne passeras pas ce Iardén. Yahvé ton Elohîm passera en face de toi…” La vraie raison de cette fin abrupte du pèlerinage de Moshé, malgré certains racontars que mentionne la Bible, demeure le secret de Dieu: sans doute que Moshè était mûr pour l’éternité, et Dieu procédait.

Moshè appela Iehoshoua et lui confia la gouverne du peuple ainsi que son installation en la de terre de promesse. Et voici ce qui se passa, selon le Livre sacré, traduction Chouraqui:

Moshè monte des steppes de Moab au mont Nebo, tête du Pisga, en face de Ieriho. Yahvé lui fait voir toute la terre, de Guil‘ad jusqu’a Dân, tout Naphtali, la terre d’Éphraîm et de Menashè, toute la terre de Iehouda, jusqu’à la Mer ultime; le Nèguèb, le Cirque, le ravin de Ieriho, la ville des dattiers, jusqu’à So‘ar. Yahvé lui dit: “Voici la terre que j’ai jurée, à Abrahâm, à Is’hac et à Ja‘acob pour dire: ‘Je la donnerai à ta semence’. Je te la fais voir de tes yeux; mais tu ne passeras pas là.”

Moshè contempla. Et nous ne savons pas ce qu’il advint de lui.

Qu’embrasse aujourd’hui cette vue panoramique depuis le haut du mont Nebo? Qu’a pu contempler le regard du vieux Moshè privé de la dernière étape du pèlerinage de son peuple et de sa vie? Pour vous en donner une idée, je vous lis le texte d’un auteur bien connu pour ses “atlas bibliques”, monsieur Grollenberg. Voici ce qu’il écrit:

Après un séjour d’un an près de Cadès, à la pointe méridionale de la Palestine, Moïse emmena ses Hébreux en direction du Nord-Est, dans les plaines jordaniennes de Moab, en face de Jéricho… Sûrement Moïse a traversé la faille, appelée par la Bible le “torrent d’Arnon”, qui coupe les hauts plateaux de Jordanie. Le Deutéronome localise aussi ses adieux et sa mort sur le sommet du mont Nébo. En effet, du sommet occupé [aujourd’hui] par les ruines d’une église et d’un couvent du VIe siècle, en dépassant la spacieuse vallée du Jourdain dessinée à 1100 mètres en contre-bas, le regard embrasse toute la chaîne centrale de Palestine, d’Hébron à la Galilée y compris le Carmel. Vers le sud, il pourra contempler un grand morceau de la mer Morte tandis qu’à l’opposé, il repérera, par temps clair, la mer de Galilée devant l’Hermon enneigé distant du Nébo de 180 kilomètres. Voilà le pays, que pendant de longues années Moïse avait eu présent à l’esprit comme but final de son oeuvre: de ce sommet, il le voyait à ses pieds, dans toute son étendue. Mais le bonheur d’y faire entrer son peuple lui était refusé: c’est à Josué qu’était dévolue cette tâche.

Ainsi s’acheva le long pèlerinage terrestre du saint vieillard: juste au bout du chemin de la Promesse… et au pas de l’Éternité où l’attendait le Dieu du roncier de l’Horéb, Yahvé-Adonaï le Très-Haut.

Lectures

Bible – Le livre de l’Exode en entier; Nombres chapitres 1, 9 à 14, 20 à 24, 33 à 36; Deutéronome chapitres 31 à 34.

Autres – L. Grollenberg, Atlas biblique pour tous. Éd. Sequoria,1961.

– Octavio Puche Riart, “Las teofanías y la geomitología” in Proyección – teología y mundo actual (Revista de la Facultad de Teología de Granada), vol XLVIII, 2001, nº 202, pp. 235-259.