16. L’histoire d’un petit-prince roi qui fit un “citoyen modèle

16. L’histoire d’un petit-prince roi qui fit un “citoyen modèle

Oui, ce fut une drôle de lignée royale dont nous parle le Livre sacré de la Bible. Pas très édifiante! Imaginez, après David, le saint roi, pécheur et repentant ad vitam æternam, après son fils Salomon qui commença bien et finit plutôt mal, il y eut quelque chose comme 400 ans de royauté en Israël. Et sur environ 35 rois, répartis dans les deux royaumes (du nord et du sud), à part David, on en compte seulement deux dont la Bible nous fait un éloge sans restriction: “il fit ce qui est agréable à Yahvé, imitant ce qu’avait fait David, son ancêtre”. Cinq ou six autres furent fidèles au Dieu de l’Alliance, mais ne supprimèrent pas les hauts lieux où l’on pratiquait le culte des idoles, ce qui déplût à Yahvé. La balance, près de 25 rois et reines? eh bien, tout à fait historique: des corrompus, des voleurs, des assassins, des persécuteurs de prophètes, qui servirent les idoles des cultes voisins. On n’a qu’à prononcer des noms comme: Achab, Jézabel, Athalie et Ochozias pour qu’il vous passe des frisson! De chacun de ces monarques la Bible dit: “Il fit ce qui déplaît à Yahvé, tout comme avaient fait ses pères”. Oui, une histoire peu édifiante…

Les deux qui émergent, de cette “histoire sainte” plutôt sale, se nomment Ézéchias et Josias. Ézéchias vécut de 716 à 687, au temps du prophète Isaïe avec qui il s’entendit fort bien. Il fut l’arrière grand-père de Josias.

Josias, dont je veux raconter l’histoire, fut le deuxième “bon roi” de cette courte liste. Il vécut quarante et quelques années plus tard que son arrière-grand-père Ézéchias, de 640 à 609. Le père de Josias – Amon de son nom et petit-fils d’Ézéchias -, avait suivi les traces de son propre père Manassé, fils d’Ézéchias et grand-père de Josias. Tu me suis? Mais Amon, petit-fils d’Ézéchias et, par le fait même, père de Josias, ne régna que deux ans car il fut assassiné par ses propres officiers. La Bible dit de lui: “Il suivit en tout la conduite de son père [c’est-à-dire Manassé], rendit un culte aux idoles qu’il avait servies et se prosterna devant elles. Il abandonna Yahvé, Dieu de ses ancêtres, et ne suivit pas la voie de Yahvé”.

C’est ainsi que le petit prince de huit ans, Josias (fils d’Amon, petit-fils de Manassé et arrière-petit-fils d’Ézéchias), fut sacré roi pour occuper le trône de David. Le jugement de la Bible sur sa vie ne peut être plus clair: “… Il fit ce qui est agréable à Yahvé et imita en tout la conduite de son ancêtre David, sans dévier ni à droite ni à gauche”. Un roi centriste, quoi! Ou mieux: équilibré, en bonne santé morale et spirituelle, qui va opérer une réforme au goût du Dieu de l’Alliance, et soulager le peuple de tant d’intrigues princières, en lui parlant d’amour à l’instar des prophètes du temps qu’il sut écouter. La Bible nous dit que “le peuple du pays frappa tous ceux qui avaient conspiré contre le roi Amon [fils de Manassé et père de Josias] et proclama roi à sa place son fils Josias” {petit-fils de Manassé et arrière- petit-fils d’Ézéchias].

Comment Josias fut-il éduqué? Qui fut son régent ou sa régente? Quelle influence l’arrière-grand-père Ézechias, fidèle descendant de David, eut-il sur lui? La Bible n’en parle pas. Mais elle nous dit qu’il prit vite ses responsabilités: “n’étant encore qu’un jeune homme, il commença à rechercher le Dieu de David son père”. À douze ans, il entreprit de purifier Juda et Jérusalem – rappelez-vous que le royaume du nord était parti en exil – de purifier, dis-je, Juda et Jérusalem des hauts lieux, des pieux sacrés, des idoles sculptées et fondues. On démolit devant lui les autels des Baals, il arracha les autels à encens qui étaient placés devant eux… et cætera, et cætera… Ainsi à douze ans, Josias secouait l’idolâtrie du pays, se mêlant de collaborer directement au grand ménage. Il espérait le retour du peuple à une Alliance plus fidèle envers son Dieu Yahvé. Et, d’abord, il fit place nette, car la conversion commence par la purification.

En poursuivant une profonde réforme du culte à rendre à Yahvé, le jeune roi manifesta une grande conscience de ce qui caractérisait le peuple élu: il faisait appel autant aux individus qu’à l’ensemble du peuple; il visait les plans tant politique que religieux. En Israël, l’unité nationale a toujours été à la fois politique et religieuse. L’époque antérieure à l’avènement de Josias, je vous le rappelle, avait été marquée par le crime et l’idolâtrie; or, en ce temps-là , les prophètes parlaient plus fort que jamais pour dénoncer l’errement du peuple et rappeler à l’ordre. Durant la minorité de Josias, un prophète s’était fait surtout remarquer, Sophonie qui, tout en dénonçant le culte des faux dieux et les injustices des grands, avait une parole inspirée qui invitait à une nouvelle spiritualité, celle des “pauvres de Yahvé” – qui ne seraient toujours qu’un “petit reste” en Israël. De plus, il est notable qu’à l’époque des grands prophètes, l’Alliance de Dieu avec son peuple était présentée moins comme une histoire de Loi qu’une alliance d’Amour. Le royaume du nord tombé, le royaume du sud se sentait fortement menacé. La situation nationale, politique et religieuse, exigeait une grande réforme, un retour profond au Dieu des ancêtres. Le jeune roi était au fait de ces urgences et désirait fermement y répondre. Il était à l’écoute de la voix des prophètes et de l’enseignement des prêtres restés fidèles.

C’est dans ce contexte qu’il s’appliqua à la restauration du Temple qui avait été profané.

Il avait seize ans quand un événement vint le confirmer dans son aspiration profonde. Il avait envoyé son secrétaire, Shaphân bèn Açalyahu, avec deux collègues, porter l’argent recueilli auprès du peuple pour la restauration du Temple. Lorsque les trois hommes remirent l’argent au prêtre Hilqiyya, celui-ci leur confia que, à l’occasion des travaux de restauration, on avait “trouvé le Livre de la Loi dans le Temple de Yahvé”. Shaphân rapporta le livre au jeune roi qui lui demanda aussitôt d’en faire la lecture. Josias écouta tout ce qu’avait édicté Moïse pour le peuple. Il découvrit à quel point on s’était éloigné de l’alliance de Dieu, et fut terrifié. Il eut peur de la colère divine qui devait s’être enflammée à bon droit contre Israël et Juda: n’en voyait-il pas la preuve par la menace constante de l’empire de Babylone sur le pays? Il déchira ses vêtements et supplia ses gens de prier Dieu pour lui et pour ce qui restait des peuples d’Israël et de Juda.

Il y avait à Jérusalem, dans la ville neuve, une prophétesse, femme de Dieu, du nom de Hulda; le roi envoya ses gens, avec le prêtre Hilqiyya, la consulter en son nom. La réponse de la prophétesse fut tranchante: tous les malheurs annoncés par Dieu se réaliseront pour Israël et Juda qui ont trahi l’alliance divine; quant à Josias, pour s’être humilié, avoir déchiré ses vêtements et pleuré des larmes de chagrin devant son Dieu, Yahvé en a pris connaissance, il a entendu sa supplication et lui promet qu’il ne verra pas ces malheurs de son vivant.

Josias décida cependant de faire tout en son pouvoir, comme roi responsable et comme frère de ses frères, pour renouer l’Alliance de son peuple avec Dieu. Il convoqua une grande assemblée de tous les anciens de Juda et de Jérusalem, avec les prêtres, les lévites et “tout le peuple du plus grand au plus petit”. Et debout “à son poste” dit Bible, c’est-à-dire avec toute la jeune autorité politique et religieuse dont il était investi, il lut à voix forte et solennelle le Livre de la Loi – qu’on appelle aussi la Seconde Loi, et encore Deutéronome selon l’usage de notre Bible. Tout comme au temps de la première proclamation par Moïse à l’Horeb, comme au temps du renouvellement de l’Alliance avec Josué à Siquem, et comme l’avait entrepris son arrière-grand-père Ézéchias au siècle précédent, à son tour Josias invita le peuple à renouveler l’Alliance avec le Dieu de ses pères. Le Livre sacré raconte que le roi “conclut devant Yahvé l’alliance qui l’obligeait à suivre Yahvé, à garder ses commandements, ses instructions et ses lois, de tout son coeur et de toute son âme, et à mettre en pratique les clauses de l’alliance écrites dans ce livre”. Les paroles du Code édicté insistaient sur l’amour comme essence de la Loi; des paroles qui correspondaient aux grandes révélations des prophètes du temps:

Écoute, Israël: Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent gravées dans ton coeur. Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison qu’en marchant sur la route, couché aussi bien que debout; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes.

Fruit d’une longue élaboration, qui n’est pas étrangère à l’esprit de Josias, cette Seconde Loi (Deutéronome) proclama des choses fort nouvelles par rapport à la première Loi. On l’attribua à Moïse pour bien montrer qu’elle s’inspirait du grand Législateur d’Israël; mais cette Loi avait profité des expériences de Moïse, de Josué, des Juges, puis des efforts de réforme d’Ézéchias et, enfin, de Josias. Surtout la Seconde Loi mettait l’accent sur l’amour du Dieu de l’Alliance dont les prophètes avait révélé la tendresse, et qui appelait le peuple à “aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces”. C’était là le grand nouveau de la Loi, exigeant des réformes qui allaient bien au-delà de la justice et du respect.

Le pouvoir royal lui-même trouvait une mesure nouvelle dans la Seconde Loi. Et Josias proclama haut et fort que le Roi n’était pas au-dessus de la Loi et du Législateur, mais un frère parmi ses frères, dont le principal devoir consistait à observer la Loi et à être un citoyen modèle pour ses concitoyens. On était loin de l’absolu des pouvoirs précédents qui opprimaient le peuple, spoliaient les pauvres et pratiquaient le crime impunément pour parvenir à ses fins: le luxe et la domination.

Un autre aspect incroyable de la nouvelle Loi était d’accorder une importance capitale au rôle des prophètes dans le gouvernement du peuple. Les prophètes y étaient considérés comme les hommes de l’Esprit qui aident à discerner l’avenir du peuple, à éclairer les gouvernants pour prendre des décisions en conséquence des intentions de Dieu sur le destin du peuple. On dirait aujourd’hui qu’ils étaient des hommes de discernement qui devaient inspirer le gouvernement spirituel de l’autorité en place, consciente de ses limites.

Hélas! cette réforme vint tard en Israël. Déjà le royaume du nord était aux mains de Babylone et la menace s’appesantissait sur le royaume de Juda. Josias lui-même se prit au jeu des envahisseurs et alla à la rencontre de Neko, roi d’Égypte, à Meggido, afin de lui bloquer la route vers l’Euphrate. Il y eut combat et Josias fut blessé aux mains des archers. Le Livre raconte: “ Le roi dit à ses serviteurs: ‘Emportez-moi car je me sens très mal’. Ses serviteurs le tirèrent hors de son char. Le firent monter sur un autre de ses chars et le ramenèrent à Jérusalem où il mourut”. Le Livre dit encore: “On l’enterra dans la sépulture de ses pères. Tout Juda et Jérusalem firent un deuil pour Josias; Jérémie composa une lamentation sur Josias, que tous les chanteurs et les chanteuses récitent encore aujourd’hui dans leurs lamentations sur Josias; on en a fait une règle en Israël, et on trouve ces chants consignés dans les Lamentations”. C’est ainsi que vécut et mourut le dernier grand roi d’Israël, Josias. Il n’avait que trente-neuf ans et avait régné trente et un ans en Juda.

Joachaz succéda à son père Josias, et fut sacré roi à l’âge de 23 ans. La Bible dit: “Il fit ce qui déplaît à Yahvé…” ; il fut pris par le même Pharaon Neko et exécuté. Un autre fils de Josias lui succéda, Joiaqim, qui livra à Neko l’or et l’argent du Temple et imposa le peuple “pour livrer la somme exigée par le Pharaon” . Il régna onze ans et “fit ce qui déplaît à Yahvé”. Un oncle de Joiaqim lui succéda, Mattanya, dont le roi de Babylone changea le nom en celui de Sédécias, dernier prince régnant sur Israël. La Bible dit de lui: “Il régna onze ans à Jérusalem. Il ne s’humilia pas devant le prophète Jérémie venu sur l’ordre de Yahvé. Il se révolta en outre contre le roi Nabuchodonosor auquel il avait prêté serment par Dieu. Il raidit sa nuque et endurcit son coeur au lieu de revenir à Yahvé, le Dieu d’Israël”. Le Temple fut à nouveau souillé par l’idolâtrie; le peuple et les prêtres multiplièrent leurs infidélités.

Le Livre conclut tristement l’histoire de cette drôle de lignée royale:

Yahvé, le Dieu de leurs pères, leur envoya sans se lasser des messagers, car il voulait épargner son peuple et sa Demeure. Mais ils tournaient en dérision les envoyés de Dieu, ils méprisaient ses paroles, ils se moquaient de ses prophètes, tant qu’enfin la colère de Yahvé contre son peuple fut telle qu’il n’y eut plus de remède”.

Jérusalem fut assiégée, le Temple détruit, les palais brûlés, et le peuple en grande partie emmené en exil à Babylone. On croit toutefois, et à bon droit, que c’est sur la pensée profonde et renouvelée de la Seconde Loi, oeuvre des prêtres, des prophètes et du roi Josias, que les exilés réfléchirent longuement durant leur captivité à Babylone. Des Prophètes, comme Ézéchiel et le second Isaïe, les Prêtres et les Lévites, et surtout les Sages convertis au Yahvisme, préparèrent par là le retour florissant du Judaïsme, à Jérusalem. Ce qui se produisit, après cinquante ans d’exil, lors de la libération que Cyrus, roi des Perses, octroya généreusement au peuple juif.

Lectures

Bible – II Rois chapitres 22 à 25; II Chroniques chapitres 34 à 36; Deutéronome chapitres 16 à 18.

Autres – J.-M. Carrière, “Le cadre où se forme la décision politique. Lecture de Deutéronome 16,18-18,22″ in Nouvelle Revue Théologique 121 (1999) pp. 529-542.