19. L’édifiante histoire du jeune Rabbí condamné à marcher à l’envers

19. L’édifiante histoire du jeune Rabbí condamné à marcher à l’envers

Il arrive que les enfants de la rue s’amusent à tournoyer sur les mains, la tête en bas les pieds en l’air. Des gymnastes le font aussi, de façon plus déliée, pour le plaisir et le spectacle. Mais ça ne dure jamais longtemps, sinon le sang monte – ou descend – au cerveau et menace l’asphyxie. Or il y eut quelqu’un qui dut apprendre à le faire couramment pour voir et vivre le monde à l’envers. C’est Iéshoua bèn Éliôn, jeune rabbí en Israël, venu annoncer le Salut de l’Elohîm. Ne pensez pas que ce lui fut facile d’apprendre à sauver le monde à la manière de Dieu et non à celle du Monde. Bien éduqué par ses parents ouverts à cette dimension de leur existence, il s’était appliqué à cet apprentissage durant ses longues années de maturation, d’adolescence et de jeunesse, pratiquant ses pirouettes mystiques devant Dieu et devant les hommes.

Pourtant! Quand il commença sa pérégrination missionnaire à travers le pays, il lui en coûta beaucoup de continuer ce marcher d’équilibriste à l’envers. Maître Iéshoua s’en confessa un jour à ses disciples, un peu comme on n’avoue quelque chose de très intime qu’à de proches amis. Il leur raconta comment il avait eu à exercer fortement sa vison du monde à l’envers lors de l’assaut de tentations majeures aux mains du Malin. C’est en pirouettant, la tête en-bas, qu’il s’en était sorti; sinon il y laissait sa peau et la nôtre.

Le groupuscule des choisis faisait route vers Ieroushalaîm, une route montante et difficile, et tous avaient le souffle court, car le Maître avait allongé le pas. Il semblait pressé, et eux ne savaient pas pour quoi. Le moment crucial de sa mission approchait, et Iéshoua le savait; il le disait à mots voilés, pour ceux qui peuvent comprendre, avec son histoire de vignerons qui tuent le fils unique du propriétaire afin de s’emparer de l’héritage. Mais, comme alors les gens ne comprenaient pas vite (comme aujourd’hui!), il décida d’être plus explicite afin de préparer ses disciples au scandale prochain de son horrible “passion”. Tout en marchant, mine de rien et comme si tout allait de soi, il leur dit: “Écoutez, les amis, nous allons à Ieroushalaîm. Ne vous surprenez pas car, selon les Écritures, le Fils de l’homme – il s’attribuait souvent ce titre depuis quelque temps – le Fils de l’homme va beaucoup souffrir. Les Anciens, les Desservants du Temple et les Sopherîm attitrés vont le rejeter, le condamner et le mettre à mort; mais lui ressuscitera après trois jours”. Les dernières paroles tombèrent dans le vide. Car le groupe, interdit, le souffle coupé (qui était déjà court), s’arrêta net sur la route. Petros, chef subalterne en titre et homme à la main forte, bondit, coupa la parole à Ieshoua, et lui administra une remontrance bien servie: “Écoute, Monseigneur, ça ne se passera pas ainsi. Nous allons y voir. Ils ne te mettront pas la main dessus. Tu parles tout de même au nom de notre Elohîm… Et nous tes disciples, allons, on va te défendre!” Il s’époumonait encore quand Iéshoua le foudroya d’un regard qui prit tout le monde par surprise. Il dit fort: “Éloigne-toi, Satân!” Puis il dit à Petros, plus calmement: “Tu parles en humain, tu tiens des raisonnements mondains. Satân tente de me tenter par toi!” Ils demeurèrent stupéfaits, sans mot dire, atterrés, comme si tout s’écroulait d’un coup. Iéshoua reprit son souffle et les invita à s’asseoir dans un pré voisin, tout vert et frais comme au temps de la Pâque. Et il leur confia l’un des plus grands secrets de sa courte existence.

Vraiment, je vous le dis, il m’en a coûté de ne pas suivre les tactiques du Monde pour vous révéler le Salut de Dieu. Le Monde, vous le savez du fond de vos entrailles, s’affirme par le pouvoir, la séduction, la richesse, la domination. C’est comme ça qu’il s’impose et impose sa loi. Mais pas Dieu, mes agneaux! Écoutez bien ce que je vais vous raconter. Ça vous servira plus tard!

Quand je vous ai connus, il y a quelque trois ans, je rentrais du désert. J’y étais allé à la suggestion de mon cousin, le prophète Iohanân, pour me préparer au combat qui venait. “Par le jeûne, me disait Iohanân, par le jeûne! Car il y a des démons qui ne se vainquent que par beaucoup de jeûne et de prière”. Le combat, c’est là que je le subis de plein fouet, au désert. L’Adversaire m’attendait et me fit miroiter les choses les plus formidables qu’un réformateur peut imaginer. Mais je me rappelais les quarante ans de désert de nos aïeux. Ils y ont laissé leur peau, et il s’en fallut de peu, sans leur exemple qui me revenait en mémoire, que j’y laisse aussi la mienne. Ce n’est pas pour rire que tente Satân; il connaît l’instinct humain, l’instinct du monde, et il sait où frapper.

J’avais décidé de jeûner autant que je pourrais et de me garder en présence du Père qui m’assistait. Je repassais devant lui tout ce qui m’avait passé par la tête durant les longues années de patience précédant ma venue au fleuve du Iardén. Je m’étais fait bien des plans pour répondre aux misères du monde opprimé qui m’entourait. Je connaissais l’histoire de Shéphoris, la capitale de notre Galil bien-aimée, rasée, et nos concitoyens emmenés en esclavage. Et je voyais la nouvelle capitale de Tiberias s’ériger sur les dépouilles des pauvres, vidés du peu qu’ils tenaient. Je vous assure que j’en voyais des interventions – en paroles et en actes – , des grands moyens à prendre pour que ça change. Et j’étalai tout mon intérieur devant le Père, dans le silence du désert. Mais je sentis qu’il me purifiait l’esprit et le coeur pour m’amener à penser comme lui, plus dans son sens qui est bien à l’envers du nôtre. Il m’a pris du temps pour me libérer des mes pensées trop humaines, fondées sur l’illusion de la puissance. Et je me pensai prêt à partir, à aborder la mission de proclamer en public la présence du Messie, à la manière de Dieu…

J’avais jeûné sérieusement durant toute la quarantaine. Quand je sortis de mon voyage intérieur où s’étaient affrontés les anges de lumière et les esprits de ténèbres, je sentis une faim dévorante en moi… à en défaillir. C’est là que le Démon m’attendait avec ses coups bas les plus mortels: la relation de ma mission au pouvoir de Dieu déposé en moi! Imaginez, Satân contre Dieu en mon être profond sur le terrain le plus glissant qui soit: le mandat divin de “sauver le monde”. Il m’a attaqué me disant: “Pour qui te prends-tu?” Je pensai à nos ancêtres qui connurent ses assauts au désert, au coeur même de leur prétention à être le “peuple élu” pour qui Dieu ferait tout. Ils n’avaient qu’à se laisser faire, et tout leur arriverait cuit dans la bouche. Dieu ne pouvait certes pas déshonorer sa parole! Pourtant, ils ont tous failli. Leur exemple, que j’avais souvent médité, me réconforta et je livrai le combat de ma vie.

La première stratégie du Malin fut de me prendre par l’affreuse faim creusée en mon estomac; il le fit comme on lance un appât à la mer pour attraper le poisson – vous en savez quelques choses, vous, les gars du Lac! Mais pour être bon appât, il faut quelque chose qui miroite au bout de la pêche. Aussi, devant les défaillances de mon ventre en souffrance, Satân tenta le coup du divin. « Si tu es le fils de Dieu, transforme donc ses pierres en pain, et mange, reprends des forces…. car, si j’ai bien compris, tu t’en vas et il y aura beaucoup de pain sur la planche!”. Des pierres, il y en avait en abondance, et le pain, s’il pouvait advenir facilement, ne privait certainement personne. Pourquoi s’en priver… quand on a le ventre vide qui crie et qu’on veut survivre jusqu’au prochain détour? Je me suis rappelé que, au désert, les nôtres avaient eu faim et avaient reproché à Dieu de ne pas tenir parole: ne s’était-il pas engagé à les accompagner et à pourvoir à leurs besoins? Dieu vit, à ce doute intérieur et aux représailles qui s’ensuivirent, qu’il y avait en eux manque total de foi, c’est-à-dire d’abandon à sa prévoyance divine: on croit en lui tant que ça fonctionne! Je me suis rappelé aussi comment, au Livre des Origines, le premier péché fut de se méfier de Dieu, de ne pas se fier à la sécurité qu’il promettait pour l’avenir. Les premiers parents voulurent régler le problème par eux-mêmes. Ils se firent un pain, bien amer, gagné à la sueur de leur front. Alors j’ai dit simplement au Tentateur, qui était sûr de gagner le gros lot: “Retire-toi, Satân. Tu sais bien que l’homme vit d’abord de la Parole de Dieu qui s’engage envers lui, et non du pain que font ses mains. Si Dieu le veut, il me confiera des fournées de bon pain; et avec Lui, je suis confiant de multiplier tous les pains qu’il voudra…. Mais si sa Parole décide autrement, je reste sûr de Lui. Je ne dicterai pas ma volonté en agissant contre la sienne. Je le prie régulièrement: donne-nous aujourd’hui le pain de ce jour. Et je ne doute en rien de son vouloir à mon égard”.

Ne croyez pas que le Tentateur a lâché prise. Oh non! Il me lança, comme un cri de victoire: “Ah! tu me réponds par vos Écritures; je les connais moi aussi, d’un bout à l’autre. Tu te fies totalement à la parole de ton dieu, tu es sûr de lui. Eh bien! je te mets au défi de le tester, ton dieu, en ma présence, car moi je n’y crois pas, et j’ai toutes raisons de le faire!” En esprit, le Tentateur me transporta au faîte du Temple de Ieroushalaîm (on ne peut plus haut!), et il me dit: “Il est aussi écrit, mon vieux, qu’il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront dans leurs mains de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre”. Et il ajouta sur un ton de magistrale sommation: “Si tu es Fils de Dieu, comme tu le prétends, jette-toi en bas, et l’on verra bien la pertinence de ces paroles!” Le piège était gros: ou je ne me jetais pas et il croirait que je n’étais pas si sûr de la parole de mon Dieu, ou je me jetais et je revenais à la case de départ en imposant ma volonté à Dieu. Aussi, je lui répondis de nouveau par nos Saintes Écritures: “Il est encore écrit: Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu”. Nos pères l’avaient tenté au désert, à Massá de Meribá, et vous savez comment il leur en a coûté de marche essoufflée au désert. Je me suis retrouvé seul, assis sur le sable rude du désert. Et je pensais que le combat était terminé…

J’allais reprendre mon chemin vers la civilisation, quand le Tentateur revint à la charge avec l’arme fatale du messianisme temporel, de la victoire par le pouvoir. Il réunit toutes ses forces et toutes ses armes; je crois bien qu’ils étaient “légion” à m’assaillir. Il me conduisit de nouveau en esprit au faîte de la plus haute montagne du lieu, plus haut encore, comme au-dessus du monde. Et il me fit voir un monde brillant de splendeurs, des foules délirantes d’acclamation, qui criaient, les bras tendus vers moi: Hosanna , fils de David, nous sommes à toi, tout est à toi, dicte-nous tes volontés”. Et Satân me dit: “J’ai tout pouvoir sur ces foules bebêtes. Tout cela sera à toi, si tu me choisis comme Maître. Nous le ferons le salut du monde, et tu seras le plus fameux des dieux du monde”. Je me rappelai encore nos pères au désert, juste à l’entrée de la Terre promise, quand Yahvé leur dit à peu près ceci par la bouche du Prophète:“Vous allez entrer dans un pays que je vous donne, où coulent lait et miel. Vous aurez des villes et des maisons que vous n’avez pas construites, des puits que vous n’avez pas creusés, des vergers, des vignes et des oliviers que vous n’avez pas plantés; vous mangerez à en être rassasiés. Attention, le peuple! vous n’aurez pas d’autre Maître que moi!” Textuellement dit le Livre: “C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, c’est à lui seul que tu rendras un culte”. À ces mots que je citai avec un ton tranchant de décision, le Tentateur fit une culbute, et je ne l’ai pas revu. Satân sait bien qu’à travers tous les cultes d’idoles, c’est finalement lui que servent les gens; ils lui rendent des cultes qui dégénèrent en toutes sortes de concupiscences. Sa suprême tentation envers moi fut celle de m’accommoder de ses services, de le servir à mon tour, de me servir de lui pour sauver le monde à la manière du Monde. Le Père m’assistait de son Esprit, et j’optai irrévocablement pour la manière de Dieu: voir le monde et le salut à l’envers de la manière des humains.

Les paroles du Maître furent écoutées avec une attention consternée, et suivies d’un profond silence. Iéshoua priait, en son coeur, le Dieu de la confirmation, tandis que les apôtres se sentaient dépassés, comprenant bien peu ces propos, et paraissaient très abattus. Iéshoua les regarda avec tendresse et dit:”Tu comprends maintenant, mon vieux Petros? Si non, vous comprendrez plus tard. J’ai prié pour que votre foi ne défaille pas et vous serez confirmés dans l’Esprit.”

Puis il se leva, secoua les herbes vertes collées à sa tunique blanche, et dit aux disciples: “Allons, amis, courage. Suivez-moi jusqu’au bout”. Seul Thomas eut le front de dire: “Allons, et nous mourrons avec lui”. Le reste de la route se parcourut en silence; les disciples cheminaient, tête basse, comme des ruminants qui n’ont pas fini de digérer la pâture, et que l’on met en route vers l’enclos fermé du mas… Iéshoua marchait devant, d’un pas rapide et déterminé. Ils montaient à Ieroushalaîm, la ville qui tue les prophètes.

Lectures

Bible – Genèse chapitre 3; Exode chapitre 17; Deutéronome chapitres 6 et 8; Daniel chapitre 7; Psaumes 91(90).

– Matthieu chapitres 4 et 20; Marc chapitres 1, 2, 8 à 12 et 14; Luc chapitres 4, 18 et 20; Jean chapitre 11.

Autre – Carlos Mesters, Suivre Jésus à contre courant. Éd. Paulines, 1997, chapitre 5