21. L’histoire d’une seconde lune miel qui donna grand fruit

21. L’histoire d’une seconde lune miel qui donna grand fruit

Ils avaient vieilli tous les deux avec un peu d’amertume au coeur. Élisabeth cachait l’infamie de sa stérilité, comme on disait en ce temps-là. Elle marchait la tête basse par les rues étroites d’Ein Karem. Un peu comme une pauvre femme qui a vieilli trop tôt. Et son époux Zacharie, prêtre de la classe d’Abyah, souffrait en silence de la souffrance de sa chère Bebeth. Chez eux, la vie s’écoulait sans les cris et pleurs d’enfants qu’ils entendaient partout dans les foyers du village. Il y avait de longs silences pesants dans leur foyer; ils ne pouvaient en vouloir à Dieu mais ils ne comprenaient pas. Maintenant, quand c’était le tour de Zacharie de célébrer au Temple, Élisabeth ne le pressait plus de prier beaucoup pour elle, la stérile abandonnée. Car elle avait amplement passé le temps d’espérer. Et vous savez comme c’est triste de ne plus espérer…

Cette année-là, Zacharie partit pour le Temple, sans le dynamisme des fois précédentes, un peu comme un désabusé qui n’agit que par devoir. De la ferveur, il en avait tant mis au service… et puis, quoi? Mais cette fois, dit le Livre sacré, Zacharie fut “désigné par le sort, selon la coutume des desservants, pour faire brûler l’encens”. Il entra ainsi au Sanctuaire des sanctuaires de Yahvé.

Bien décidé à faire de son mieux, épousseter tant bien que mal le lieu sacré et les péchés du peuple, il tentait de se concentrer sur les paroles à réciter et les gestes rituels à poser, quand une lumière vive envahit l’endroit. Une sorte d’ange blanc, rayonnant, le salua affablement. Ne sachant ce qui se passait, Zacharie se tint coi. Allait-on lui jouer un tour en plein Temple de Dieu? Mais l’étrange petit messager, sur un ton qui lui parut narquois, lui dit: “Ne crains pas, vieux Zacharie, vous allez l’avoir notre fiston! Va de nouveau vers ta femme, elle te donnera un beau rejeton que tu nommeras Jean”. Et l’ange lui tint tout un discours sur l’avenir du petit, mais Zacharie n’entendait plus rien. Il se demandait si c’était une suggestion de Satan changé en ange de lumière. Il s’était si souvent fait prendre à espérer en vain. Il douta. Aussi dit-il au messager: “Qui me dit que cela est vrai? Je suis vieux et ma femme plus encore…” Alors l’ange le morigéna; il n’avait pas envie de rire. Il lui dit: “Écoute, moi je suis Gabriel, et je me tiens debout en face d’Elohim. J’ai été envoyé pour te parler, pour t’annoncer la nouvelle. Voici donc que tu te tairas, tu ne pourras parler jusqu’au jour où cela surviendra, parce que tu n’as pas adhéré à mes paroles qui s’accompliront en leur temps”. Puis l’ange disparut. Zacharie resta un long moment accroupi dans ses prières; il ne savait plus s’il devait se repentir ou se réjouir, rire ou pleurer. Quand il s’essaya à prononcer un mot ou deux, il ne sortait même pas de son de sa gorge. Il comprit et accepta.

Il sortit devant le peuple qui attendait. On commençait à trouver la séance d’époussetage une peu longue, et le feu d’encens avait eu le temps de se consumer deux fois. Et au lieu de sortir avec les grands gestes d’un alléluia charismatique, il avait les deux bras collés au corps et ne faisait que de petits gestes timides, du bout des mains tremblantes, indiquant qu’il ne pouvait parler. Les gens comprirent qu’il s’était passé quelque chose d’étrange venant du Seigneur Yahvé; et tout le monde eut peur. Le prêtre Zacharie levait le bout des mains et les abaissait lentement, comme pour dire: “Du calme, du clame, mes aïeux!” Son visage se fit rassurant et l’on continua les offices de la liturgie avec calme et perplexité. Zacharie avait bien hâte de retourner à son patelin: quelle face lui ferait sa vieille Élisabeth quand elle saurait?

De fait, en arrivant à Ein Karem, Zacharie embrassa tendrement sa chère Bebeth, plus tendrement qu’à l’accoutumée. Mais devant les signes muets de son époux, Élisabeth fut prise de peur: des voleurs de grands chemins – ou de sentiers perdus – lui auraient-ils coupé la langue? Zacharie la calma par des gestes plus tendres et il demanda les tablettes pour lui décrire l’invraisemblable rêve dont il sortait. Il commença son récit par des mots qui retentirent, à leur façon, sur le parchemin frais:: “Ma vieille, tiens-toi bien, on recommence!” Aux dits de l’ange et du mari, Élisabeth ajouta foi sans se plaindre. Ils s’essayèrent, en effet, mais comme on ne faisait pas d’analyse de grossesse dans ce temps-là, la lune de miel dura bon temps. Et un jour, Élisabeth, toute pimpante, avisa son vieil époux que c’était réussi: elle était enceinte. Et, grâce à l’ange, on savait que ce serait un gentil poupon qui promettait.

Elle avait six mois de faits, quand Élisabeth, papotant dans son potager, entendit des pas pressés sur les graviers du sentier, et un petit “hou! hou!” qui lui était familier. C’était bien sa cousine Marie qui arrivait à fine épouvante. Elle alla aussitôt au devant de la jeune parente et, s’approchant, elle ressentit comme un coup vigoureux du bébé qui attirait l’attention en son petit nid chaud: comme s’il voulait aussi être de la fête. Un coup qu’Élisabeth jugea fort joyeux, au point qu’elle se sentit remplie d’une joie enivrante, absolument nouvelle. Le Livre dit qu’à ce moment-là le Souffle divin s’empara d’elle pour lui faire dire des choses qu’elle ne savait même pas avant: “Tu es bénie entre toutes les femmes du monde, petite Marie. Et sacré est le fruit de ton ventre! Se peut-il que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi. À la voix de ta salutation, mon petit a tressailli de joie dans mon ventre!” Alors, voyant que l’Esprit avait divulgué son secret à sa vieille parente, Marie exulta à son tour et laissa exploser la joie qui l’habitait depuis la visite de l’ange, une certaine nuit, et qui avait porté ses pas sur la route des montagnes, vers Ein Karem de Juda. Elle chanta de fort belles choses que l’on chante encore de nos jours, des choses qui célèbrent l’oeuvre de Dieu réalisée dans le ventre des vierges et des stériles, et qui vont bouleverser l’ordre du monde: où les petits auront la première place, comme dans le coeur de Dieu.

La lune de miel des nouveaux promis de Dieu dura trois autres mois. Marie était aux petits soins avec ses vieux amis, les dorlotant, les choyant de tout ce qu’elle savait faire de mieux. Elle les invitaient sans cesse à se reposer, car Zacharie n’était pas moins nerveux que sa Bebeth: le silence lui pesait presqu’autant que le doux poids pesait au ventre de son épouse. Quant à elle, Élisabeth, elle avait repris l’habitude de sortir de sa prison miteuse, de se promener à l’air libre des ruelles du village. Elle avait relevé la tête, et les épaules se carraient dans la mesure où le bedon grossissait. C’était tellement beau de les voir cheminer, bras dessus bras dessous. De quoi faire rêver une cinéaste comme celle du Québec qui a tourné le très beau film “Les dernières fiançailles”.

Puis vint le temps des couches. Marie releva ses manches, seconda les efforts de sa cousine et le poupon apparut tel qu’attendu, à la joie de tous. Huit jours après la naissance, le peuple se réunit pour la fête de la circoncision, petite opération que le poupon ne sembla guère apprécier car il rua vigoureusement dans les bas de la porteuse. Et ce fut le moment solennel attendu, celui de l’imposition du nom. On était sûr qu’on allait le dénommer Zacharie, comme son père qui avait enfin un rejeton susceptible de poursuivre son oeuvre de prêtre de la classe d’Abyah. “Non, dit Élisabeth au rabbin consterné. Il s’appellera Jean”. Alors on s’en remit au père qui avait toujours le dernier mot dans ces sortes d’affaires (pour ne pas dire en tout!). Il demanda une tablette, et écrit en gros caractères victorieux: “JEAN EST SON NOM”. Aussitôt la langue du vieux se délia, et il se mit à louer Dieu. Les gens furent saisis d’une sainte frayeur et ils se disaient entre eux, comme le rapporte le Livre: “Que sera donc ce petit enfant? Oui, la main d’Adonaï est avec lui! Zacharie, son père, est rempli du souffle sacré”. Car, à son tour, Zacharie fredonna un très beau cantique inspiré, comme celui de Marie à son arrivée; un cantique que l’on chante encore aujourd’hui…

Ayant terminé son précieux office, Marie s’empressa de reprendre la route pour Nazareth. Elle avait bien hâte d’aller raconter à son fiancé Joseph les fort belles choses qu’elle venait de vivre. Et surtout de lui annoncer la merveilleuse nouvelle du mystère des naissances auxquelles le Seigneur les invitait à participer pour la venue de son Règne. Pauvre Joseph, il ne se doutait pas de ce qui l’attendait!

Lectures

Bible – 1 Samuel chapitres 1 et 2; Luc chapitres 1 et 2.

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