3. L’histoire de deux petits cousins qui s’entendaient fort bien

3. L’histoire de deux petits cousins  qui s’entendaient fort bien

Ceci est  un conte qui nous vient de fort loin. L’histoire de  deux petits cousins issus de mères juives, elles-mêmes cousines… et assez spéciales! Ils vivaient dans l’arrière-pays de Galil. L’un  s’appelait Iohanân et l’autre Iéshoua. Iohanân était de six mois plus âgé que Iéshoua.  Iohanân était grand, fort, rude, parfois violent. Iéshoua était grand aussi pour son âge, mais doux et calme, un peu comme son père Iehosseph qui ne parlait pas beaucoup.

Les deux cousins habitaient des villages de montagne éloignés l’un de l’autre. Mais ils se visitaient plusieurs fois l’an. Dans ce temps-là, les visites n’étaient pas de quelques heures: “Bonjour! Ça va? Au revoir…!”  Non, elles duraient des jours, des semaines et parfois plus. On plantait sa tente, on partageait les vivres et l’on parlait beaucoup. On prenait le temps de vivre. Et les petits cousins trouvaient grand plaisir à jouer ensemble, de même qu’avec  les gamins du bourg.

Iohanân faisait toujours la loi et dirigeait le jeu. Et Iéshoua admirait beaucoup son cousin. On pratiquait alors un jeu qui se déroulait ainsi: les jeunes garçons quittaient leur grande robe légère et ne gardaient que le pagne qui leur serrait la ceinture; ils se tenaient sur le pied droit, retenant l’autre de la main gauche, dans le dos, et ils tentaient de se faire tomber l’un l’autre en  frappant de l’épaule. À cause de sa taille, Iéshoua avait souvent le dessus sur les autres. Mais quand Iohanân s’attaquait à lui, Iéshoua perdait toujours la partie et s’écroulait avec un grand éclat de rire. Les deux petits cousins aimaient beaucoup s’amuser.

À d’autres moments, et en vieillissant, Iohanân et Iéshoua se retiraient du jeu et allaient causer à l’écart. Ils aimaient parler ensemble de leur avenir. Iohanân était né de parents âgés et son père, Zekharyah, avait été  prêtre de la classe d’Abyah. Aussi Iohanân se demandait s’il devait suivre la voie de son père. Sa mère Èlishèba, qui l’avait mis au monde alors que les médecins la déclaraient  stérile, lui prédisait un avenir important. Quant à Iéshoua, il était né de parents modestes. Son père était charpentier au bourg de Nasèrèt. La famille possédait aussi une parcelle de terre où, le plus souvent, Iéshoua cultivait et moissonnait la nourriture pour tout un chacun. Volontiers, Iohanân partageait ses inquiétudes à Iéshoua qui l’écoutait avec beaucoup d’attention. Car les parents de Iéshoua lui avait dit, secrètement, que lui aussi était appelé à quelque chose de  spécial à cause d’une naissance tout aussi spéciale. Mais Iéshoua ne pouvait avoir l’ambition d’être prêtre, comme son cousin. Il espérait, avec le temps et beaucoup de prière, découvrir sa vocation.

Lorsqu’ils eurent atteint l’âge d’être intégrés dans la société des adultes, les deux cousins devinrent sérieux; le jeu ne les intéressa plus.  Ce qui se passait au pays de Galil les inquiétait beaucoup. Ils n’avaient que huit ou neuf ans quand la capitale de Galil, Séphoris, à huit kilomètres de Nasèrèt, fut objet de la répression romaine: tout le bourg fut  rasé et les habitants emmenés en esclavage. Ils savaient aussi que, plusieurs années auparavant, dans le sud du pays, on avait crucifié 6,000 juifs pour enseigner au peuple à se soumettre. Maintenant, ils se remémoraient tout cela  et prenaient conscience de la gravité des événements: répression policière, esclavage et ignorance,  injustice cruelle exercée sur le dos des petits  par les collecteurs d’impôts au service d’Hérode, ce roi de Iehouda qui allait régner durant 40 ans. Que devenait, en tout cela, le fameux “peuple élu” dont on leur avait tant conté la belle histoire?  Depuis l’âge de cinq ans, ils l’avaient apprise par coeur à l’école de la Tora. Aussi, devenus sérieux, les deux cousins  se sentaient vivement appelés par le Dieu de leurs pères, mais ils ne savaient à quoi. Il leur arrivait  de  prier ensemble, comme Miriâm l’avait appris  à son fils Iéshoua: “Notre père du ciel, que ton règne vienne, que ta volonté se fasse…”

De son côté, après mûre réflexion, Iohanân  ne voyait pas comment  il pourrait vraiment aider le peuple en servant comme prêtre à la manière de son père. Il ne rejetait pas le service du culte, mais cela ne lui suffisait guère. Par le côté bouillant de son caractère, il fut tenté de s’inscrire au parti des Zélotes qui voulaient chasser l’occupant par la force de la guérilla; eux qu’on appelait aussi les “brigands”.  Iohanân compris vite que chasser la violence par la violence ne réglait rien. L’esprit de son Dieu, qu’il apprenait à discerner avec Iéshoua,  ne le confirmait pas dans cette voie. On pensa alors à la Communauté des Esséniens: la radicalité de leur engagement religieux les attirait, tous les deux, lui et Iéshoua.  Ils prirent informations et, après beaucoup de  prière, Iohanân  y discerna un appel de Dieu pour lui, et il entra au couvent très austère de Qumrân. Iéshoua demeura seul, perdant le grand confident de ses rêves. Des  rêves où se mêlaient le désir de Dieu, les souffrances du peuple et l’ouverture à une mission qu’il pressentait sans trop comprendre…

Or, un jour, Iehosseph se trouva sur le point de mourir. Selon la coutume sacrée  du peuple, il  appela son fils  Iéshoua pour le bénir, lui et son avenir. En présence de  Miriâm, il  lui confia le secret des événements qui avaient entouré sa naissance, à Béit-Lèhèm, 18 ans plus tôt; il lui dit pourquoi ils avaient dû séjourner quelques années au pays de Misraîm avant de revenir à Nasèrèt.  Iéshouha comprit  alors comment  son père de la terre et sa  mère Miriâm avaient été choisis afin de  préparer, avec toute la discrétion de l’Esprit et du temps,  la fameuse venue des temps messianiques. Le message venu  du Ciel précisait à Miriâm qu’on appellerait son fils “Bèn Éliôn – fils du Suprême”. Iehosseph recommanda à Iéshoua d’être plus que jamais aux choses de son  Père, comme il en avait eu fortement le pressentiment à l’âge de 12 ans, lors de son examen de la Bar Miztvah au Temple de Ieroushalaîm. Iehosseph lui dit qu’il devait attendre de Dieu lui-même l’importante  mission dont il lui incomberait, en union avec sa mère, de découvrir le quand et le comment: jusqu’ici personne n’en savait davantage Comme il le lui avait souvent répété,  Iehosseph lui dit en mourant: “Chaque chose en son temps!”

Depuis lors, Iéshoua s’occupa du négoce paternel  et prit soin de sa mère. Et cela dura de longues années encore. Avec Miriâm qui avait conservé tant  de choses dans la mémoire de son coeur, Iéshoua relisait son histoire en union avec celle du Peuple choisi, et il  cherchait patiemment les signes du Seigneur: d’où viendrait la libération du peuple? quelle chemin prendrait-elle? et comment devrait-il y travailler?  Ensemble, le fils et la mère attendaient l’heure marquée pour révéler au monde la présence active du Messie de Dieu. Iéshoua voyait clairement que cela se ferait en relation avec la situation de pauvreté et d’injustice qui régnait en Galil. De plus, ses visites régulières à Ieroushalaîm, au Temple de prière qu’il voyait transformé en antre de négoces, le préoccupaient beaucoup. Que devait-il faire? quand le faire? et, surtout,  avec quelle sorte d’adeptes était-il appelé à réaliser le projet de Dieu? Il aurait bien aimé parler de tout cela avec son cousin retiré au désert; lui, proche de Dieu, devait  en savoir quelque chose… Mais cela lui était impossible à cause de la règle très sévère du Couvent.

Vers l’âge de 21 ans (en l’an 18 de notre ère), Iéshoua se rendait souvent sur une haute montagne voisine d’où il pouvait observer la construction en marche de la nouvelle capitale de Galil. Cela le faisait souffrir. Il y voyait s’élever  une riche cité,  nommée “Tiberias”  en l’honneur de l’empereur romain Tiberius: une ville païenne avec son amphithéâtre, ses thermes et son palais royal.  Le roi Hérode  se payait  une ville à l’image des cités romaines, pour les aristocrates du haut-pays, dont le luxe extravagant  se payait à même les impôts qui ruinaient  paysans et  pêcheurs en Galil. Et Iéshoua était triste. Des questions lui revenaient  sans cesse, comme leitmotiv de prière: “quand, Seigneur, prendrais-je la parole pour dénoncer, comme les prophètes antérieurs, et  pour appeler à la conversion?” Avec Miriâm, il scrutait les signes du temps et priait Dieu de l’éclairer.

Ce fut un événement majeur qui le détermina. Un jour, un commerçant du village, rentrant  de Ieroushalaîm, lui annonça que son cousin Iohanân était sorti de religion, qu’il se tenait aux abords du fleuve du Iardén, à la hauteur de Béit-Hananyah; que, là, il immergeait les gens dans l’eau, comme on faisait au Couvent,  les invitant à la conversion de leurs péchés. Il lui dit que Iohanân se  déclarait “la voix du crieur dans le désert” qui annonce que “le temps est accompli” et que “le royaume de l’Elohîm est proche”.

En entendant cela,  Iéshoua reçut un grand coup au coeur. Il se rappela la parole du prophète Iesha‘yahou qu’il avait apprise par coeur à l’école du rabbin: Voix du crieur: “Au désert, frayez la route de Adonaï; redressez dans la steppe un sentier pour notre Elohîm! Tout val sera relevé, toute montagne et colline seront rabaissées; la sinuosité sera plane, les crêtes, une trouée. La gloire de Adonaï se découvre; toute chair ensemble, ils voient; oui, la bouche de Adonaï parle”.  Iéshoua y discerna  le signe qu’il attendait.  Il ferma boutique, partit résolument vers le Iardén et  se dit qu’il devait avoir  une bonne conversation avec son cousin Iohanân.

De fait, durant ces années de mûrissement, Iohanân avait suivi strictement la règle de Qumrân. Appliqué au scriptorium du Couvent,  il recopiait avec minutie les écritures du prophète  Iesha‘yahou. Pourtant, malgré ses trois ans de probation pour être accepté comme qumranite, il demeurait très sensible à l’intervention du Souffle de Dieu, se remémorant les souvenirs et les inquiétudes partagés avec Iéshoua: il sentait qu’il n’avait pas fini de découvrir  la volonté de Dieu sur lui. Un jour, ce fut clair: il était passé par le désert pour se préparer… et non pour y rester! Animé du Souffle de son Elohîm, il tint tête aux autorités rigides de Qumrân qui le vouaient aux enfers s’il quittait la Communauté: on n’entrait pas au couvent pour en sortir! Il partit cependant, dénudé de tout,  à peine vêtu de poil de chameau. Et il commença à proclamer avec  la virulence qui l’avait toujours animé: “Il est accompli, le temps, et proche, le Royaume d’Elohîm. Convertissez-vous, adhérez à l’annonce”. Et les gens accouraient de tout le pays de Iehouda et même de la cité de Ieroushalaîm.

En affirmant que le Royaume était proche, Iohanân se savait mandaté de par Dieu pour en annoncer la venue  imminente… Mais il ignorait  QUI serait ce grand Messie dont il proclamait la venue avec  la certitude que lui donnait le Souffle divin –  lequel  ne manquerait pas d’agir en son  temps pour  lui en dire davantage!  Iohanân avait conscience qu’il répondait à un appel exceptionnel, après une absence de prophètes en Israël de près de cinq cents ans. Aussi déclarait-il fermement  aux gens qui le prenaient pour le prophète Élyahou revenu parmi eux, ou pour quelque autre inspiré du passé: “Moi? la voix du crieur dans le désert”, rappelant l’annonce d’ Iesha‘yahou. Et il ajoutait: “Moi, j’immerge dans l’eau. Parmi vous se tient celui que vous ne connaissez pas. Il vient après moi et je ne vaux pas pour délier la lanière de sa sandale”.

Un jour, dans la foule des gens qui se pressaient autour de lui, Iohanân reconnut  Iéshoua qui s’approchait, et qu’il n’avait pas revu depuis toutes ces années. Il l’accueillit avec beaucoup d’empressement.  Mais, comme il allait l’embrasser,  un effroi soudain le saisit: le Souffle de Dieu lui faisait comprendre que Iéshoua était Celui qu’il attendait sans savoir. Il dit à Iéshoua: “Mais, ami, est-ce possible?” Et Iéshoua comprit que Iohanân comprenait. Il lui dit simplement: “Faisons la volonté de notre Père du ciel”. Et Iohanân, avec beaucoup de respect,  immergea Iéshoua dans l’eau du Iardén. Aussitôt la confirmation tomba sur eux avec une force telle qu’elle les  bouleversa: ils entendirent comme une voix, celle de “notre Père du ciel”, qui affirmait que Iéshoua était son bien-aimé et qu’il le oignait de son Esprit.

Très émus, Iéshoua et Iohanân s’excusèrent auprès des gens,  et ils se retirèrent à l’écart comme autrefois. Ils causèrent avec fébrilité du Royaume de leur Elohîm qui se manifestait à eux de telle façon. Iéshoua demanda alors à Iohanân de le conseiller pour découvrir  la suite de sa mission. Toujours à l’écoute de l’Esprit, Iohanân lui suggéra de se retirer au désert, pour un temps,  afin de se livrer à toute la force du  Souffle de Dieu; lui, cependant,  continuerait de proclamer la venue, très  très proche, du Royaume. “Tu ne viendras pas avec moi?” lui dit Iéshoua, étonné. “Non, répondit Iohanân… Tu trouveras sans moi; je ne suis que le crieur du désert, et je dois disparaître pendant que toi tu croîtras, suivant le rythme de l’Esprit”. Iéshoua fut triste à la pensée que Iohanân devait “disparaître”; il venait à peine de le retrouver! Il le lui dit et Iohanân se moqua un peu en disant: “Mon Iéshoua, c’est toi maintenant le Fort. Tu verras… Moi, je donnerai ma vie pour toi comme déjà je la donne pour notre Elohîm.”  Et, avec beaucoup de tendresse,  ils s’embrassèrent longuement comme s’ils ne devaient jamais se revoir.

C’est ainsi que les deux petits cousins d’autrefois, maintenant grands et forts dans l’Esprit, comprirent que le dessein de Dieu prenait forme définitive et qu’ils auraient, à l’instar des prophètes antérieurs, à payer de leur vie:  pour que la Vie l’emporte sur la Mort.

Lectures

Bible –Isaïe chapitre 40; Ben Sirach chapitre 48.
– Matthieu chapitre 3; Marc chapitres 1 et 9; Luc chapitre 3; Jean chapitre 3.

Autre – Carlos Mesters, Suivre Jésus à contre courant, Éd. Paulines. 1995, chapitres 1 et 2.