7. L’aventureuse histoire du Seigneur Esprit

7. L’aventureuse histoire du Seigneur Esprit

Pour entendre ce conte, il faut se fermer les yeux,  descendre au fond de son coeur et s’ouvrir à une  présence qui déploie un vaste horizon, devant nous, sans bruit. Car le Seigneur Esprit est comme un souffle, un vent qui passe. Il est le souffle divin qui veut respirer en nous,  et nous inspirer sa vie. Le Seigneur Esprit, c’est le Dieu de la modestie, du silence, du mouvement intérieur qui guide, parfois avec bourrasque, le plus souvent paisiblement. Il lui arrive de produire  des étincelles de  lumière là où il faut que  le jour paraisse.

Le Seigneur Esprit planait sur les eaux mouvantes de la première création. La Parole de Dieu parla fort; elle cria l’existence du monde comme un grand tourbillon lancé dans les espaces infinis. Mais l’Esprit planait, déposait son ombre, pour que l’ordre se fasse et que la vie surgisse. Le Seigneur Esprit a toujours travaillé dans l’ombre. Il est la patience de Dieu. Il est le mouvement inlassable de Dieu qui met de l’ordre dans les affaires du monde.

Aussi, après avoir longtemps laissé le monde s’organiser sous l’impulsion du souffle originel, et lorsque les temps furent bons, le Seigneur Esprit insuffla dans la matière ennoblie le souffle de l’être humain. Et il continua d’accompagner cette gent qui croissait en dispersion. Ce fut un long temps de croissance muette ou colérique, selon les cas, auquel l’Esprit demeura toujours attentif. Il était le souffle de  vie qui creuse son chemin pour croître à l’encontre des blessures, des désertions et de la mort. Écoutez  la très belle page de Jean d’Ormesson, “En l’honneur des hommes”. Et goûtez  cette lente montée des premiers humains vers l’accouchement de leur humanité.

Ils marchaient. Ils vivaient. Ils venaient de très loin. Ils avaient traversé des déserts et des forêts, des montagnes et des fleuves. Beaucoup étaient morts et les autres mourraient. Mais il y avait des enfants pour continuer à vivre et pour marcher encore. Il n’y avait pas d’écriture et il n’y avait pas d’histoire. Il n’y avait guère de langage. Ils mangeaient des herbes, du miel, des fruits sauvages, des animaux qu’ils tuaient avec des flèches de pierre et des piques de bois. Si les souvenirs et la mémoire avaient pu se transmettre de génération en génération, ils auraient su d’où ils venaient et le mystère des origines en aurait été éclairé. Mais des siècles et des siècles s’étaient succédé  presque sans fin. Ou plutôt: sans vrai début. Et la pensée, en ce temps-là, ne servait qu’à survivre. Avec leurs pièges et leurs armes grossières, à travers la lutte sans cesse recommencée contre le froid et la faim, ils survivaient…

(…) Ils venaient d’Afrique. Mais l’Afrique n’existait pas. Ils venaient d’Asie. Mais l’Asie n’existait pas. Certains se jetaient sur la mer et réussissaient à la vaincre. De formidables échecs menaient à des victoires inconnues et inouïes. Le langage, le feu, les rudiments d’agriculture et d’élevage, l’amour surgissaient peu à peu. L’homme accouchait de lui-même sous le regard du Dieu tout-puissant qui ne fait rien du tout, qui l’avait à peine créé  et qui le bénissait…

Le Seigneur Esprit accompagna de son souffle éternel la lente pérégrination de la caravane humaine, à travers les empires qui se mesurèrent aux jeux des guerres et se succédèrent au timon des nations. Des empires, cependant,   créèrent  des  cultures prodigieuses où croissait une humanité  plus consciente d’elle-même; des cultures accompagnées de balbutiements religieux adressés à des dieux avides de posséder le fief  humain. Alors les passions des hommes calquèrent celles des dieux sur qui ils projetaient leur indigence profonde. Et la confusion régna à travers des autocraties  qui, le plus souvent,  mutilaient  l’être humain. La condition de survie des longs débuts se poursuivait à d’autres  niveaux.

Un jour de notre temps humain,  au milieu des foules grouillantes et terreuses, Dieu discerna  l’ombre d’un  homme où planait l’Esprit… Un homme à la fois quelconque et prodigieux d’humilité et de disponibilité. Avec lui – et avec l’Esprit naviguant qui le conduisait en douceur à travers les arrachements  inévitables de la mue divine – Dieu initia une nouvelle étape de son projet créateur. Un projet difficile de partenariat  humain-divin où l’Esprit s’ingénierait, avec le plus grand respect de  l’humaine volonté, à recréer sans cesse l’harmonie de la première alliance de Dieu avec sa création. Cet homme s’appela Abraham…  Puis Jacob, Joseph, Moïse, Samuel, David, Élie, Isaïe, Amos, Jérémie, Ézékiel. Le Seigneur Esprit, au nom et à l’heure de Dieu,  s’emparait de chacun et lui insufflait sa mission auprès du peuple en marche: il se fit bourrasque violente, douce plainte et brise du soir, lamentation incessante, urgence et réconfort. À travers ces hommes, le Seigneur Esprit n’abandonna jamais le peuple qui, hélas, courait encore à ses idoles frivoles. L’Esprit de Dieu veillait, redoublait d’intensité en son labeur, car s’approchait le temps de construire à neuf un Royaume de Dieu pour les humains de bonne volonté. Il fut même l’Esprit d’un peuple en exil où la purification humiliante retapait l’image de Dieu au coeur humain transpercé. Il en sortit le Serviteur de Yahvé, un Serviteur souffrant qui annonçait l’imminence du temps divin.

Voici mon serviteur que je soutiens,
mon élu, que préfère mon âme.
J’ai mis sur lui mon esprit
pour qu’il apporte aux nations le droit.

Il ne crie pas, il n’élève pas le ton,
il ne fait pas entendre sa voix dans les rues.
Il ne rompt pas le roseau broyé,
il n’éteint pas la flamme vacillante.

Fidèlement, il apporte le droit,
il ne vacille ni n’est broyé
jusqu’à ce que le droit soit établi sur terre,
car les îles attendent ses instructions.

Ainsi parle Yahvé, Dieu,
lui qui a créé les cieux et les a déployés,
qui a solidifié la terre et produit sa végétation,                
qui a donné l’haleine au peuple qui l’habite
et le souffle aux êtres qui s’y meuvent.

Moi, Yahvé, je t’ai appelé dans la justice,
je t’ai pris par la main et je t’ai formé,
je t’ai désigné comme alliance du peuple et lumière des nations,
pour ouvrir les yeux des aveugles,
pour faire sortir de prison les captifs
et du cachot ceux qui habitent les ténèbres.

Encore quelques siècles de tâtonnement et de déchirement, puis “vint la plénitude des temps”, tel que  Dieu l’avait déterminé en sa Sagesse éternelle. La Parole qui avait créé les mondes, sous le souffle de l’Esprit générateur,  entra elle-même en création humaine. Mystère insondable où l’éternel incréé se fait créature faillible, où la vie éternelle s’assujettit à la mort temporelle.

Dieu appelle Marie, une jeune vierge d’un pauvre pays du peuple choisi. Elle vivait du Ciel en son coeur. Et le Ciel lui rendit visite. L’Esprit la couvrit de son ombre, et la Parole prit chair en son sein. Un enfant d’homme, fils de Dieu, naquit d’elle afin que soient rachetés ses frères du pouvoir de la mort, et  proclamé le Pacte Nouveau, l’alliance éternelle de  Dieu avec le monde.

Jésus, le bien-aimé,  fut marqué et conduit toute sa vie par l’Esprit. Que ce soit dans l’humble attente du signe de Dieu, durant trente ans de vie ordinaire en  l’échoppe du menuisier. Que ce soit pour livrer combat aux forces des Ténèbres au désert, ou annoncer la Bonne Nouvelle au peuple d’Israël.  Aux gens de son bourg, un jour de sabbat, il lut l’écrit du Prophète: “L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres…”  Et, les  yeux tournés vers le chemin intérieur de son coeur, il dit simplement: “Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture”.

Le langage de l’Esprit habitait le discours de Jésus. À Nicodème, son visiteur de nuit, il dit qu’il fallait renaître de l’eau et de l’ Esprit, pour entrer dans le Royaume du Père. Aux gens de Jérusalem, qui l’écoutaient au Temple, Jésus, debout, dit l’Évangile, lança à pleine voix:

Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi
et qu’il boive, celui qui croit en moi!
selon les Écritures: De son sein couleront des fleuves d’eau vive.
Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui;
car il n’y avait pas encore d’Esprit,
parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.

Être glorifié et communiquer l’Esprit qui l’animait en tout, telle fut la tâche ardue de la sainte Passion de Jésus. Par sa mort il vainquit le Prince de ce monde, par sa  résurrection il renversa le pouvoir de la Mort. Sortie du tombeau, la mort n’est plus la mort; elle est devenue passage vers la Vie en Jésus glorifié.  Or, cet immense  passage de vie est l’oeuvre de l’Esprit livré par le Fils du haut de la croix. “Père, entre tes mains, je remets mon Esprit”.  Et la tornade-effusion de l’Esprit qui suivit le retour du Fils vers le Père, Jésus l’avait annoncée aux siens: “Je vous enverrai l’Esprit qui vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Par lui, vous ferez ce que j’ai fait, et des choses plus grandes encore”.

Ainsi vint l’Heure de l’Esprit… qui dure à ce jour. Par la brusque tourmente du cinquantième jour,  le Seigneur Esprit, Souffle divin passé en tempête,  sortait de l’ombre et s’emparait de l’Église naissante.  L’effusion de  Pentecôte fut la  plus grande bourrasque que l’Esprit déclencha, qu’il retenait depuis des siècles – sinon de toute éternité comme le désir du Père d’habiter le coeur humain – et qui s’empara des disciples pour en faire des langues de feu adressées à toutes les nations. Le Livre des Actes de la primitive église est rempli de son action dévorante. Qu’il s’agisse de l’Assemblée de Jérusalem, de Pierre, Jacques, Étienne,  Philippe, Paul, Barnabé, Apollos  et de la foule des petites gens qui savouraient la fervente venue de la Vie…tous se revendiquent  de l’infatigable présence du Seigneur Esprit…

Sommes-nous toujours à  l’heure du Seigneur Esprit? De ce  grand souffle vigilant du Père et du Fils qui ne s’essoufflera tant que tout ne sera UN selon l’heure de Dieu, que Dieu lui-même sera tout en tous et que régnera la Vie éternellement.

Si tu veux  prier ce conte de l’aventureuse équipée du Seigneur Esprit, et confier à sa puissance de vie le monde  en transes d’accouchement,  voici quelques strophes d’une hymne que l’Église adresse encore à l’Esprit:

Viens, Esprit Saint, en nos coeurs
et envoie du haut du ciel
le rayon de ta lumière…

Lave ce qui est souillé,
baigne ce qui est aride,
guéris ce qui est blessé.

Assouplis ce qui est raide,
réchauffe ce qui est froid,
rends droit ce qui est faussé…

Ô lumière bienheureuse,
viens remplir jusqu’à l’intime
le coeur de tous tes fidèles.

Lectures

Bible – Genèse chapitres 1 et 2; Isaïe chapitre 42.

         – Marc chapitre 1; Luc chapitres 1 et 4: Jean chapitres 3, 7 et 18.

         – Actes des apôtres: tout le livre, surtout les chapitres 1, 2, 5, 8, 9, 11, 13, 15 et 16.     

         – Romains chapitre 8; Galates chapitres 4 et 5.

Autres – Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son oeuvre, NRF, Gallimard, 1980, ch. XIV, “À l’honneur des     hommes”, pp. 147-149.

             – Jacques Guillet, article “Esprit” in Vocabulaire de Théologie Biblique.