9. L’histoire d’un simple charpentier qui aimait tout le monde

9. L’histoire d’un simple charpentier qui aimait tout le monde

C’est la très belle histoire d’un simple charpentier dont le destin fut tellement humain, si profondément humain qu’il en devint gracieusement divin. Il s’appelait Iehosseph bèn Ia‘acob et naquit au pays de Galil. Écoutez bien ce qui suit.

Iehosseph avait appris les rudiments de la menuiserie au service de son père Ia‘acob bèn Matân, lointain descendant du roi David. À dix-huit ans, à l’âge de la chuppa traditionnelle, Iehosseph se disait trop occupé pour penser à se marier: il allait poursuivre des études, en vue d’un brevet de maître-charpentier, auprès de la Corporation de Ieroshalaîm. Durant son séjour dans la Cité sainte, il occupait ses heures libres à prier dans la grande Maison de Dieu, ce qui l’enchantait, car cela correspondait à un rêve intérieur qu’il nourrissait depuis toujours. Il avait souvent prié avec ferveur un psaume qu’il chérissait: “J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche: habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie”. Et il ajoutait modestement:”Ne pourrais-je pas, Seigneur, devenir moi-même ta maison de silence et d’amour?”

Il obtint avec succès le brevet de maître-charpentier, car il était très adroit et appliqué. Mais cela ne lui monta pas à la tête; il revint au pays de Galil et se mit au service de ses concitoyens. Tout le monde l’aimait, Iehosseph. Il était un homme simple, humble en paroles et en actes. Surtout, il avait reçu le don extraordinaire d’aimer tout le monde. Il aimait tellement tout le monde, et son Elohîm par-dessus tout, que secrètement il avait décidé de ne pas se marier. Son coeur voulait rester ouvert à tous et non se refermer sur une ou quelques personnes. Il dépassait alors la trentaine et sa mère désespérait de le voir enfin prendre femme…

Un jour, il entendit parler d’une jeune fille de son patelin qui vivait une aventure spirituelle semblable à la sienne; la mère de l’une en avait parlé à la mère de l’autre – car toutes les deux étaient préoccupées par ces décisions d’entêtés! On ne vivait pas facilement le célibat volontaire en ces temps, à moins d’adhérer aux doctrines sévères des moines Esséniens. Aussi Iehosseph décida-t-il de s’approcher doucement de la jeune Miriâm (elle s’appelait ainsi) afin de savoir ce qui en était. Ils s’entendirent profondément sur leur amour de l’Elohîm et sur le sens à donner, ensemble, à leur amour et à leur vie. Iehosseph protégerait Miriâm qui avait seulement quinze ans et que les prétendants de tous âges courtisaient déjà: elle était tellement belle et douce. Ils se promirent l’un à l’autre et annoncèrent que leur destin serait scellé à la fin de l’année traditionnelle des fiançailles. Cela arrangea bien des affaires dans le village, et surtout nos deux oiseaux mûrissaient ensemble leur projet de consécration de leur vie à Dieu … et, imaginez, à deux! Et ainsi fila la vie, douce et belle … pour quelques temps.

Un jour en effet – ou plutôt au petit matin de ce jour – Iehosseph allait se mettre au travail dans son échoppe quand il vit arriver sa fiancée en tenue de voyage, des paniers aux deux bras, l’air très affairé. Elle lui confia qu’elle partait pour Ein Karem, un petit hameau perdu dans les montagnes de Iehouda. Elle lui demanda de lui faire confiance et, à son retour, elle lui ferait part d’un plus grand secret. Car elle avait reçu une visite du Ciel, durant son oraison de nuit, et elle devait tout de suite se rendre auprès de sa vieille cousine Élishèba qui était enceinte. Iehosseph demeura bouche bée, se demandant que pouvait signifier cette histoire de visite du Ciel et de cousine enceinte…

Et il resta ainsi durant trois mois: pensif, rabotant son bois jour après jour, et gardant silence sur les motifs du départ rapide de sa fiancée. Des voisins le taquinaient en passant, lui disant: “Maître Iehosseph, dis-nous: qu’as tu fait de ta jeune fiancée? Tu ne crains pas de la perdre en la laissant courir par les montagnes?” Mais Iehosseph ne craignait pas; il savait que Miriâm vivait de Dieu comme lui, et il était sûr d’elle. Toutefois, cette histoire de “Ciel en visite sur la terre” et de “vieille cousine enceinte” l’intriguait beaucoup. Surtout que, entre temps, la rumeur courut que le vieux couple Zekharyah et Élishèba d’Ein Karem mettait au monde un fils mâle, et cela dans des circonstances exceptionnelles. Iehosseph se demandait: “Se pourrait-il que le Messie nous vienne d’Ein Karem? et que ma fiancée en eût vent de par le Ciel lui-même?” Si c’est cela, il pouvait s’attendre à tout, pensait-il. Il se reprochait de ne pas s’être imposé pour accompagner sa fiancée par la route des montagnes. Et surtout il avait bien hâte qu’elle revienne au village.

Elle revint après trois mois d’absence. Elle était enceinte, à son tour, la petite Miriâm, précisément de trois mois! Elle s’en ouvrit à Iehosseph, lui racontant la fameuse visite du Ciel à laquelle elle avait fait allusion lors son départ en flèche, trois mois plus tôt. Et Miriâm lui demanda si elle pouvait venir habiter chez lui avant la date prévue pour la noce: elle voulait protéger son secret et aussi éviter les commérages du village. En ce temps-là, dès que les fiançailles avaient lieu, la promise était déjà considérée comme épouse devant la loi, et les fiancés pouvaient cohabiter s’ils le voulaient, en attendant la célébration du mariage – laquelle demandait de longs préparatifs parce tout le monde du canton pouvaient y assister et boire du bon vin. Le mariage n’était pas seulement l’affaire d’une ou deux familles, mais de tout le village et des alentours, et l’époux en assumait la charge; la loi lui donnait un an afin de pourvoir à tout.

Quand Miriâm proposa à son fiancé de la prendre chez lui, Iehosseph demeura perplexe. Ce n’était pas la cohabitation qui le préoccupait, mais bien cette fameuse intervention du Ciel qui dépassait les normes de toute vie mystique; on n’avait encore jamais vu rien de pareil, même dans le Livre sacré des Écritures. Sans dire pourquoi, il demanda à Miriâm de lui laisser le temps de réfléchir, en toute discrétion. La discrétion était encore possible puisque l’événement mystérieux se dérobait aux yeux des curieux grâce au vêtement ample de la fiancée.

Iehosseph se questionnait: que faire? Si la chose s’ébruitait, avant qu’ils n’habitent ensemble, on concluerait que Miriâm a trompé son époux; et elle encourrait le châtiment des adultères. Cela Iehosseph ne pouvait l’accepter. Et il comprenait la hâte de Miriâm à joindre le foyer nuptial. Mais, homme de profonde vie intérieure, Iehosseph percevait la grandeur du mystère que Miriâm lui avait révélé. Un respect immense de l’oeuvre de Dieu s’était emparé de lui. Un respect qui lui commandait de se taire, de ne pas intervenir en ce que Dieu lui-même réalisait. Il ne se voyait pas disant au monde: “Moi, Iehosseph bèn Ia‘acob bèn Matân et caetera (jusqu’à David!), je suis le père du Messie de Dieu”. C’était une irrévérence qu’il ne pourrait se permettre; et tout s’embrouillait dans son esprit. Une chose demeurait claire: en toute justice, devant Dieu et devant les hommes, il devait abandonner l’affaire à Dieu qui, lui, continuerait son oeuvre comme il l’avait commencée. Il ne se sentait pas appelé à s’entremettre dans des voies divines exceptionnelles. Aussi “cherchait-il le moyen de renvoyer Miriâm en secret, pour ne pas la diffamer”.

Cette nuit-là, Iehosseph mit beaucoup de temps à s’endormir. Il y parvint toutefois en se répétant paisiblement que Dieu savait ce qu’il voulait et saurait parvenir à ses fins. Que c’était son affaire! Et c’est alors que, en songe, un Messager du Ciel s’adressa à lui, en le saluant de la sorte: “Iehosseph bèn David”. Quoi? fils de David? Mais son père ne s’appelait-il pas Ia‘acob bèn Matân, et lui-même Iehosseph bèn Ia‘acob? Que signifiait cette salutation? Alors l’Envoyé le lui dit:”Ne crains pas de prendre chez toi Miriâm, ton épouse. Car ce qui est le fruit du Souffle sacré en elle, toi Iehosseph bèn David, tu lui donneras un nom qui l’inscrira au lignage humain du Grand Roi. C’est toi qui en sera la garant devant la Loi, tandis que Miriâm, en le mettant au monde, lui transmettra le sang du roi David, votre ancêtre commun – et l’ancêtre humain de Iéshoua”.

Iehosseph se réveilla, ce matin-là, rempli de paix et d’une grande joie. Il sentait profondément que Dieu lui avait parlé dans son rêve, et qu’il l’appelait à collaborer modestement et indispensablement à son projet de salut. Dans le silence de son être et aux yeux du monde. Iehosseph était heureux de consentir au projet de Dieu. Le Livre sacré de l’Annonce termine ainsi son récit avec la sobriété qu’on lui connaît:

“Une fois réveillé, Iehosseph fit comme le Messager du Seigneur lui avait prescrit:
il prit chez lui son épouse; et, sans qu’il l’eût connue, elle enfanta un fils auquel
il donna le nom de Iéshoua”.

Ainsi commença une vie nouvelle pour Iehosseph et pour Miriâm. Ils avaient beaucoup désiré vivre tout près de Dieu: leur prière fut super exaucée. Ils avaient désiré la tranquillité du quotidien fidèle: cela s’avérait le moins sûr du monde pour la petite famille déjà mise en route. De fait, le bébé n’était pas encore né qu’ils entreprenaient un long chemin, fort terreux, qui les mènerait beaucoup plus loin qu’ils ne s’attendaient. Mais cela est une autre histoire… que je vous raconterai peut-être un jour.

Lectures

Bible – Matthieu chapitres 1 et 2; Luc chapitres 1 et 2.

– Psaumes 27(26).

Autre – Xavier León-Dufour, “Le juste Joseph” in Nouvelle Revue Théologique, nº 81, 1959, pp. 225-231.