Histoires

Par Gordon Rixon, S.J. – Regis College, Université de Toronto 

Le pape François salue la foule alors qu’il dirige l’Angélus depuis la fenêtre de son studio qui donne sur la place St Pierre au Vatican, le 1er novembre 2021, jour de la Toussaint. (Photo CNS/Vatican Media)

Le jour où Jorge Mario Bergoglio a été élu pape, les réseaux de télévision cherchaient des jésuites pour commenter la nouvelle. Je me suis retrouvé devant le chef d’antenne du bulletin de 18 heures d’un réseau national. « Que va faire le pape François dans les cent premiers jours de son pontificat pour préserver sa popularité? », m’a-t-il demandé. « Je n’ai pas l’impression, ai-je répondu, que François s’inquiète beaucoup de sa popularité. Que nous soyons catholiques, chrétiens d’une autre confession, fidèles d’une autre religion, ou simplement hommes ou femmes de bonne volonté, il va nous rappeler, je pense, que nous sommes tous artisans d’une humanité nouvelle ».

Avec un peu de recul, j’estime que tel est bien le principe dont s’est inspiré le pape François : développer nos capacités humaines afin de contribuer à un projet plus grand que nous et qui outrepasse sans doute la portée d’une tradition religieuse particulière. 

En suivant cette approche, François a parfois été critiqué pour avoir indiqué de nouvelles possibilités d’inclusion et de compassion. Il évite ce qui divise et ce qui isole. Et malgré la perplexité qu’il provoque chez certains, François est loin de dériver. Son approche est solidement ancrée dans le Principe et Fondement des Exercices spirituels de saint Ignace.  Il en dégage trois filons: la gratitude de la créature envers le créateur, la liberté dans l’utilisation des dons et des talents, et l’engagement à louer, respecter et servir Dieu et le prochain.  

La clé, le facteur de libération dans la pensée de François et dans les Exercices spirituels, c’est l’idée qu’en tant qu’humains, nous ne sommes pas le centre de l’univers. Nous sommes néanmoins aimés de Dieu et invités à participer au projet divin: construire un monde plus juste qui préserve, cultive et célèbre la beauté de toute la création, dans toute la luxuriante diversité de ses peuples et de leurs cultures.

Nous touchons à nos racines les plus profondes et à notre sommet véritable quand notre vie devient libre, expression créatrice de l’Artiste divin. 

Pourtant, nous le voyons, les agressions contre l’environnement, le scandale de la faim, l’exclusion sociale, la corruption politique, l’arrogance culturelle et l’idolâtrie religieuse frappent la planète et ses habitants. Le racisme, le colonialisme et la violence sexuelle altèrent les possibilités d’épanouissement de l’être humain. Ces distorsions déforment nos attirances et nos aversions spontanées et elles faussent nos modèles d’interaction sociale pour travestir l’interdépendance mutuelle en exploitation et en domination. Même les beaux discours sur le bien commun masquent parfois l’exclusion de groupes entiers de personnes, refoulées de la communauté de ceux et celles qui contribuent à la création et en bénéficient. 

Dans la « Méditation des Deux Étendards », Ignace nous invite à réfléchir aux déviations de notre engagement par rapport au projet divin.

par Ignasi Flores

Déviations qui bernent souvent notre bonne volonté, non sans éloquence, car elles déplacent subtilement l’origine et la finalité divines de nos désirs et de nos actions en déformant notre moi véritable et son orientation authentique, laquelle transcende l’individu et l’espèce. Après avoir fait ressortir l’opposition entre orientations célestes et orientations mondaines sous les étendards du Christ et de Satan, Ignace nous invite à examiner les mouvements de nos pensées et de nos sentiments. Pour nous aider à effectuer cet examen, il distingue deux modèles. 

Le mouvement négatif nous éloigne d’une participation plus complète à la source et à la finalité divines, et il est plus facile à observer et à décrire. Ce mouvement de désolation peut commencer par installer un bien limité au centre de nos préoccupations. Ce bien limité s’arroge une place qui n’est pas la sienne : il devient une fausse possession, fragile et précaire parce que dissociée du Donateur. Mensonge profond qui cherche à éviter d’être démasqué en se tournant vers les autres en quête de leur admiration. Or la perte éventuelle des honneurs menace ce mensonge vulnérable qui se réfugie alors dans l’autosuffisance de l’orgueil. Bref, le mouvement de la désolation va de la richesse mal placée à une fausse conception de l’honneur puis à l’isolement de l’orgueil. 

Par contraste, le mouvement positif vers une participation plus complète au projet divin exige une attention particulière pour être bien discerné. Ce mouvement de consolation part de l’expérience de la pauvreté. Le centre même de mon être et de mon désir ne se concentre pas sur la possession, mais sur la relation au Donateur, relation que je ne contrôle pas.

L’amour divin est offert gratuitement, sans qu’on puisse y prétendre. Vivre dans cet état de vulnérabilité expose la personne au mépris des autres, qui protègent leur fragilité en humiliant ceux qu’ils perçoivent comme faibles. En revanche, la personne qui accepte le don dans une simplicité transparente vit dans la liberté et la vérité, ce qui l’unit au Christ dans l’humilité. Le mouvement de consolation naît de la pauvreté et conduit de l’humiliation à l’humilité. 

En pratique, le fait de cheminer avec les exclus est une entreprise complexe qui gagne à rendre explicite ce qui la rattache au développement du soi en lien avec l’origine et la finalité du projet divin. Mais la perception que nous en avons est imparfaite, subjective.

Les sentiments et les perceptions qui façonnent notre engagement face à la société civile, aux institutions religieuses, aux privilégiés et à ceux qui sont simplement différents de nous sur le plan social refont souvent surface et sont rarement entièrement résolus. Mais la réflexion autocritique guidée par la méditation des Deux Étendards nous aide à relever et à évaluer les attractions et les aversions spontanées qui façonnent nos perceptions et elle nous invite à aller à la rencontre du monde en dépassant notre intérêt personnel. 

Nous sommes placés devant un double défi. Le premier consiste à développer la liberté affective, la flexibilité intellectuelle et l’engagement social nécessaires pour rencontrer et accompagner ceux et celles qui vivent dans des univers d’expérience et de sens différents du nôtre. Le second concerne les cas flagrants d’injustice systémique qui s’expriment dans les déterminants sociaux du bien-être : les modèles discriminatoires de sécurité alimentaire, le harcèlement policier et l’accès limité à l’éducation, aux soins de santé et à l’emploi. Ces deux défis sont considérables, voire écrasants. Le Principe et Fondement et les Deux Étendards apportent le soulagement et l’espoir d’une orientation générale et d’une formation précise qui marient une capacité humaine croissante à un projet divin plus vaste que la personne et la collectivité. Ensemble, ils nous équipent pour devenir les artisans d’une humanité nouvelle. 

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