Histoires

«C’est un défi pour les croyants de pouvoir formuler les idées de manière que les non-croyants puissent entendre et vice-versa. On a montré que c’était possible, nourrissant et inventif», de dire Jean-Claude Ravet, ancien rédacteur en chef de la revue Relationspubliée par le Centre justice et foi. Libre et indépendante, cette revue pose un regard critique sur les enjeux sociaux, culturels, économiques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque, soit en dialogue avec la société sécularisée du Québec. Comment une revue fondée par les jésuites peut-elle se présenter comme une voix pertinente aujourd’hui?

M. Ravet traite ici de l’importance des ponts entre la foi et la société sécularisée. Selon lui, on peut les construire en apportant des points de vue pertinents et uniques au débat social.

Quelle est la place de la foi dans la société aujourd’hui? 

Un grand défi, c’est d’être proche de tout ce qui se passe dans le monde. La foi est fondamentalement tournée vers le monde, mais le monde nous bouscule dans notre foi, nous fait grandir dans des enjeux, nous pousse à être attentifs.

Ainsi, je pense que la foi chrétienne a toute sa pertinence dans la société et dans l’analyse sociale. Et dans les convulsions du monde actuel, l’importance de maintenir vivant cette pertinence de la foi est un enjeu fondamental.

On est dans une société où un certain cynisme — ou à l’opposé une certaine impuissance ou indifférence — prend forme par rapport aux différentes crises qui se manifestent. La foi a des choses à dire dans ce contexte-là. L’espoir et l’espérance inscrite dans ses fibres tout comme son engagement pour la vie. Il s’agit de se maintenir debout contre la fatalité, contre des forces dans la société qui apparaissent immuables, de donner une attention aux pauvres, à la vie, et ce, même quand c’est la mort qui prend forme ou que les structures qui étouffent semblent intouchables. Car c’est à ce moment que les germes de vie doivent maintenir leur vitalité et la foi a beaucoup à dire sur ça.

Quelle est la pertinence de se positionner comme oeuvre religieuse dans une société sécularisée?

Dans la société, il y a une mouvance qui voudrait opposer croyants et non-croyants dans une caricature du religieux où ce dernier serait archaïque, dépassé, sans intérêt pour la vie sociale et politique. Cette caricature est triste pour une société, mais elle fait son chemin et c’est un défi. Un autre défi est d’être dans la société et de donner une voix à ceux qui n’en ont pas. On travaille à ces défis, par exemple, à Relations.

D’une part, une dimension fondamentale de Relations est qu’elle est la seule revue d’une communauté religieuse présente dans les kiosques au Québec. Il est nécessaire de maintenir cette présence, cette crédibilité, de maintenir aussi le lien avec les médias, qui sont attentifs à la voix de Relations parce qu’on est une voix sociale qui émane d’un terreau de l’Évangile. Par exemple Le Devoir nous réclame à chaque nouveau numéro pour une chronique «Les idées en revue». C’est intéressant de sentir cette sensibilité, cette reconnaissance de l’œuvre jésuite dans la société québécoise. Même si des fois certains qui aiment la revue Relations ressentent encore un malaise du fait que c’est jésuite (puisqu’on est dans un climat de ressentiment vis-à-vis du religieux), ils savent reconnaître la valeur et l’apport essentiel de la revue au débat public.

D’autre part, un des objectifs de Relations est de rendre visible ceux qu’on invisibilise. Il faut rapprocher les intellectuels qui ont une sensibilité aux marginalisés de ceux qui sont l’objet de notre attention particulière afin que ces derniers soient des protagonistes de la revue.

Enfin, un autre aspect particulier de la revue est notre lien avec les artistes et les écrivains. C’est l’intuition qu’a eu le rédacteur en chef Jean Pichette en 2000 et qui nous mobilise encore: avoir une articulation de la revue avec la sensibilité artistique et littéraire. Il y en a peu comme nous qui font cette alliance entre analyse politique et création, comme une autre manière de voir le monde. Être sensible à la bonté, l’entraide, et l’art est un élément fondamental dans cette empathie, cette sensibilité. La réponse des artistes est encourageante, car même si on n’a pas les moyens de les rétribuer à leur juste valeur, ils le font en reconnaissance du travail de Relations et parce que pour eux c’est aussi une façon de s’engager dans la société. Ça montre que l’art a quelque chose à dire pour l’ensemble de la société.

Comment bâtir ces ponts justement entre la religion et la société sécularisée?

À Relations, on fait ce travail par exemple avec la chronique «sur les pas d’Ignace», où des collaborateurs jésuites ont une parole ouvertement jésuite qui rend concrets leurs engagements. C’est une façon de montrer qu’ils continuent d’être présents dans le débat public et d’œuvrer pour le bien commun avec dévouement.

Également, nous faisons des liens avec des questions de société. On a parlé récemment du projet de loi sur les commissions scolaires, dans lequel on parle de plein de choses, mais pas de la marginalisation de la dimension spirituelle. Nos positions ne se font pas sans heurt. On a été écorché par rapport à notre position sur la laïcité de l’État: certains se sont désabonnés ou ont exprimé leur désaccord. Il faut du courage pour quand même garder une parole qui sort un peu du lot, notre voix particulière de croyants de gauche qui bousculent la gauche.

Enfin, comment des gens de foi différente peuvent-ils collaborer à un même projet?

Notre équipe est un peu le laboratoire de ce qu’on propose dans l’espace public. Ce qui nous unit est précisément ce qu’on projette dans notre revue: cette solidarité fondamentale entre des gens qui ont une foi, croyants et non-croyants (« autrement croyants », disait le jésuite Michel de Certeau) et qui dans leurs différences se trouvent des similarités de pensée, parce qu’on est tous dans une même sensibilité par rapport aux enjeux, par rapport aux projets de société, aux rapports humains et sociaux qu’on veut promouvoir et qui nous paraissent fondamentaux de développer. Il y a des affinités et à travers différents points de vue, on est capable de former une même communauté de pensée.

Jean-Claude Ravet (second from the left) with Amélie Descheneau, Céline Lafontaine and Nicolas Le Dévédec | photo: Gilles Pillete

Comment vous sentez-vous comme laïc travaillant pour et avec des jésuites?

Je suis rentré dans l’équipe de la revue (il y a 20 ans) à un moment où il y avait peu de jésuites. La revue, je la sentais comme un fruit mûr entre les mains des laïcs. Toute l’histoire de Relations a été construite par des jésuites, des artisans engagés, puis elle a été prise en main par des laïcs, dont des femmes dans les années 80. Ça montre l’ouverture des jésuites aux sensibilités de la société québécoise, une ouverture aux mouvements sociaux qui pénètrent Relations. Ça mettait la table à une revue qui est dirigée par des laïcs, mais dans une sensibilité qui assume ce qui avait été fait historiquement, soit avec un profond attachement à la justice, une attention évangélique aux marginalisés et un regard sur la société à travers cette sensibilité. Quand je suis arrivé, je me suis senti partie prenante de ce projet jésuite visant à animer un débat social. Même aujourd’hui, Relations reste une œuvre jésuite fondamentale.

Ce lien entre projet laïc et projet jésuite est donc très intéressant, ça montre que les jésuites sont sensibles à cette proximité avec la société québécoise, même s’il est difficile de trouver comment dialoguer et de maintenir vivant une parole religieuse dans une société dont certains éléments sont encore très braqués contre la religion.

Je crois que le rôle des jésuites, à travers les laïcs, est de porter cette parole au-delà des murs qui se construisent parfois de manière un peu arbitraire. Il faut briser les préjugés, les réticences et continuer ce lien avec la société. Tout le défi est de remettre Relations dans la place publique, la proposer aux nouvelles générations comme un lieu de débat, un outil de compréhension du monde.

 

 

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