Histoires

S’il est une question que nous devrions nous poser, c’est bien de savoir comment vivre notre croyance avec plus de profondeur et de crédibilité. Mais cette question, on peut se la poser d’une manière plus pratique : comment porter une attention contemplative au monde qui nous entoure? Au lieu de simplement nous adresser à Dieu dans la prière, pourquoi ne pas nous éveiller à sa présence incarnée dans le monde et dans les personnes autour de nousDans notre foi, portons-nous sur les circonstances et les événements de notre vie quotidienne une attention imaginative? 

Annie Dillard, une auteure riche en expérience et en sagesse, en vie vécue avec un sens profond de l’écoute priante, de l’attention et de l’imagination contemplative, se demande ce qu’on fait d’une journée. « J’ouvre les yeux. » Cultiver sa perception du monde est pour des poètes comme Annie Dillard ou Mary Oliver une forme de prière et un moyen de rencontrer Dieu. Ce que nous voyons, ce dont nous prenons conscience de manière altruiste façonne notre agir éthique dans le monde. Il est fondamental d’apprendre à regarder, de développer un regard contemplatif. « Ce que nous aimons, souligne Mary Oliver, nous lui donnons de la valeurCe que nous ressentons comme donnant un sens et une richesse à notre vie, nous le chérissons. Et ce que nous chérissons, nous allons le défendre. » Les choses que nous voyons, auxquelles nous sommes attentifs, façonnent notre façon d’agir. 

La prière ignatiennehéritée de l’esprit et de la sagesse de saint Ignace de Loyola (le fondateur de la Compagnie de Jésus), nous transmet une manière remarquablement affective de vivre cette imagination profonde et cette écoute de la présence incarnée de Dieu en toutes choses. En cultivant une attitude contemplative, le charisme ignatien nous guide vers une profondeur et une maturité spirituelles. Il nous aide aussi à prendre des décisions importantes dans la prière et le discernement. Le fait de cultiver en nous une attitude contemplative approfondit notre relation à Dieu, donne de la crédibilité à nos croyances et contribue à répandre dans notre monde une fécondité authentique. Selon la sagesse spirituelle de saint Ignace, qui est très proche des intuitions et des dispositions contemplatives de poètes comme Annie Dillard et Mary Oliver, voici quelques moyens de développer une attitude plus contemplative. 

1) La prière affective 

La prière affective implique toute la personne, c’est prier avec l’esprit et le corps. En plus de notre âme, notre chair aussi doit faire l’expérience de la présence de Dieu. Les difficultés que nous éprouvons à pratiquer la prière affective sont souvent liées au fait que nous sommes déconnectés des autres dimensions et aspects de notre vie. Cette déconnexion de la réalité qui nous entoure prend souvent racine dans un manque de connaissance de soi (self-awareness), à une approche trop cérébrale de la vie ou à une certaine réticence à accepter la réalité au lieu de nous y engager avec passion et détermination. 

Il est même possible que ce manque d’affectivité dans la prière ne soit pas une réflexion de notre déconnexion, mais plutôt du fait que nous soyons influencés par une conception déformée et perturbante de Dieu, des hypothèses erronées sur la prière, comme s’il fallait que chaque moment de prière soit affectif ou comme si les impulsions affectives que nous pouvons ressentir dans la prière étaient dangereuses. 

Pour prier affectivement, il nous faut ressembler davantage à Marie en présence du Christ, au lieu de nous affairer intérieurement. Prier comme Marie, c’est s’abandonner à la présence de Dieu avec patience et confiance, même si nous ne « sentons » pas affectivement sa présence… rester assis en silence, disposés à entendre sa voix discrète.  

2) La réflexion priante 

Les difficultés qu’il nous arrive d’éprouver dans notre relation de prière avec Dieu tiennent parfois beaucoup moins à notre méthode de prière qu’à notre façon de nous l’approprier et de l’intégrer à notre vie… au souvenir affectueux de la façon dont Dieu s’est rendu présent dans notre vie. C’est une chose d’être touché dans la prière, c’est une tout autre chose de rester touché et d’en tirer une croissance spirituelle. Si nous arrivons à demeurer dans notre prière en nous appropriant cette expérience avec Dieu et en l’intégrant à notre vie, c’est que nous avons la capacité et la maturité pour discerner un modèle et un plan dans notre relation à Dieu. Cette aptitude à discerner comment Dieu nous parle et se rend présent à nous de façon constante détermine notre comportement dans le monde à la suite du Christ. En nous appropriant et en intégrant notre expérience de Dieu par ce travail de réflexion personnelle et de remémoration, nous grandissons dans la foi. Un signe de notre croissance dans la foi, c’est que nous sommes vraiment appelés à témoigner de notre foi d’une manière crédible… en montrant simplement que nous sommes authentiquement affectés et touchés par notre relation à Dieu dans le Christ.   

3) Le discernement 

Tous les jours, nous sommes appelés à faire des choix. Certains sont plus modestes, comme notre réaction à une personne que nous rencontrons à l’improviste, d’autres plus graves et qui peuvent changer une vie, comme la carrière dans laquelle nous nous engageons. Une méthode pour faire ces choix à la lumière de notre amour de Dieu incarné, c’est le cadeau qu’a fait saint Ignace à notre Église… ce qu’on appelle communément le discernement ignatien. Pour faire dans notre vie des choix à la manière du Christ, il nous faut revêtir le cœur et la mentalité du Christ. On ne peut y arriver qu’en se réorientant vers la volonté de Dieu et en pénétrant la vie du Christ par la contemplation évangélique. En développant une amitié stable et profonde avec le Christ, nous en venons à penser et à faire des choix en harmonie avec lui et avec ce qu’il désire pour nous… un peu comme une danseuse et un danseur en arrivent à sentir et à vivre la musique qu’ils interprètent. En contemplant divers moments de la vie du Christ, en observant son attitude avec les personnes autour de lui, nous sommes pénétrés par la présence même du Christ qui nous guide aujourd’hui. Sentir, connaître intimement et affectivement, c’est essentiel pour le discernement ignatien. Cette connaissance affective de Dieu dans le Christ est le fondement qui nous permet de reconnaître les mouvements de l’Esprit en nous et d’y coopérer. En étant vraiment affectés par Dieu dans le Christ, nous grandirons en spiritualité et en discernement… enracinés dans notre relation contemplative et active avec le Christ. 

Les fruits de cette attitude contemplative en nous et dans notre comportement avec les autres ont été exprimés d’une manière saisissante par un ancien supérieur général de la Compagnie de Jésus, le père Pedro Arrupe. Je conclus sur cette image de l’attitude contemplative qui ravirait, j’en suis sûr, Annie Dillard, Mary Oliver et saint Ignace lui-même: 

Rien n’est plus simple que de trouver Dieu: 

C’est comme « tomber amoureux » 

en un sens absolu, définitif. 

Si vous êtes amoureux, 

ce qui saisit votre imagination 

détermine tout. 

Votre passion décide 

de vous faire sortir du lit le matin, 

de ce que vous ferez de vos soirées, 

de la façon dont vous passerez vos week-ends, 

de ce que vous lirez, 

de ce que vous saurez, 

ce qui vous brisera le cœur, 

ou ce qui vous émerveillera, 

ce qui vous comblera de joie et de gratitude. 

Acceptez de « tomber amoureux », 

demeurez dans l’amour, 

et l’amour décidera de tout. 

Joseph Whelan, SJ (souvent attribuée à Pedro Arrupe, SJ) 

Cet article a été publié dans le dernier numéro de Jésuites canadiens. Consultez-le en ligne pour d’autres textes sur la spiritualité.

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