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Par Eric Clayton

« Parce que je suis juif israélien, prêtre jésuite catholique, arabophone amoureux du Moyen-Orient et membre honoraire d’une famille palestinienne, la promotion de la justice et de la paix n’est pas pour moi une option parmi d’autres, dit-il. C’est une composante essentielle de ce à quoi je dois m’attacher si je veux laisser vivre toute la richesse de mes multiples identités. »
Le père Neuhaus a grandi en Afrique du Sud, dans une famille de réfugiés juifs qui avaient fui l’Allemagne nazie et qui restaient hantés par l’Holocauste et les tragédies de la Seconde Guerre mondiale : la justice occupe une place fondamentale dans l’éducation du jeune homme alors que les exemples d’injustices abondent autour de lui.
L’éveil
« La réalité du régime sud-africain d’apartheid était constamment évoquée à la maison, et mes parents s’y opposaient fermement », dit-il. À l’école comme à la maison, le jeune Neuhaus apprend à reconnaître l’injustice systémique. Et il sent le besoin de réagir. « Quand j’ai eu quinze ans, mes parents m’ont envoyé en Israël pour me sortir du pétrin, se souvient-il. J’avais déjà parfaitement conscience de la situation et je m’exprimais. »
Une fois en Israël, David tombe amoureux de Jérusalem. Il décide d’y passer sa vie, mais ne tarde pas à comprendre que bon nombre des injustices qui prévalent en Afrique du Sud se retrouvent en Israël. Son départ de l’Afrique du Sud ne met pas David à l’abri des « ennuis » ; il hérite simplement d’un nouveau contexte où exprimer sa passion pour la justice.
« Promouvoir la justice et la paix n’est pas une option parmi d’autres ; c’est une dimension essentielle de ce à quoi j’aspire. »
« La discrimination contre les Palestiniens et l’occupation militaire des territoires conquis pendant la guerre ont fait d’Israël une société profondément perturbée, explique-t-il. La lutte pour la liberté est une réalité ici aussi. »
Des rencontres qui changent tout
Il y a quelques semaines à peine que David est en Israël lorsqu’il rencontre deux personnes qui vont changer la trajectoire de sa vie. La première s’appelle Oussama : ce Palestinien musulman devient et restera son ami ; lui et sa famille adoptent David. « Cela m’a donné une perspective sur la vie en Israël/Palestine que je n’aurais jamais eue si je m’étais intégré uniquement à la société juive israélienne », explique aujourd’hui le père Neuhaus.
La seconde, pour reprendre ses mots, est « une vieille religieuse orthodoxe russe estropiée » : « passionné par l’histoire de la Russie, j’ai passé plus de trois heures avec elle lors de notre première rencontre. Au cours de cette conversation, elle m’a parlé de sa vie et de son exil à la suite de la révolution et de sa décision de devenir religieuse. Elle rayonnait de joie. J’avais une longue promenade à faire pour rentrer au pensionnat ; en repassant notre entretien, j’ai compris que je venais de voir la personne la plus heureuse que j’eus jamais rencontrée. »
Lors d’une conversation ultérieure avec la même religieuse, David lui a posé une question toute simple : Pourquoi êtes-vous heureuse ? Sa réponse va le conduire à Jésus-Christ.
« Le rapprochement des mondes juif, chrétien et musulman n’a pas dilué ma foi, il l’a approfondie en me révélant l’appel universel à l’amour et à la justice, qui transcende toutes les frontières. »
Une voie nouvelle
David s’engage à devenir chrétien et, éventuellement, catholique. Ses parents sont stupéfaits (après tout, ce sont des chrétiens qui s’en sont pris aux Juifs pendant la Shoah). Le pontificat du saint pape Jean XXIII et les travaux du concile Vatican II exercent une attraction sur lui. En effet, « le concile a permis d’établir avec le peuple juif des relations fondées sur le profond regret d’un enseignement qui avait prôné le mépris et la violence et sur un vrai désir de respect mutuel », se rappelle le père Neuhaus. « Je savais que je me sentirais chez moi dans l’Église. »
« Le premier prêtre catholique que j’ai rencontré était un jésuite qui avait consacré sa vie au peuple palestinien, explique-t-il. C’est Oussama qui me l’a présenté. »
David se prépare à entrer dans l’Église catholique, puis dans la Compagnie de Jésus, mais tout autour de lui, le conflit fait rage. « C’est pendant la première Intifada, le soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, que je me suis impliqué plus directement dans l’activisme politique », explique-t-il. « Je ne participais pas seulement aux manifestations et aux veillées, mais j’interprétais de l’arabe à l’hébreu pour des Israéliens engagés dans des actes de solidarité avec les Palestiniens. »
Objecteur de conscience, il refuse le service militaire et se retrouve en prison. « La prison fut pour moi l’occasion de découvrir des couches de la société israélienne que je ne connaissais pas du tout. Six mois après ma libération, j’étais baptisé : la prison aura été comme une longue retraite spirituelle. »

David reçoit le baptême en 1988 et, après les trois années d’attente que prescrivent les Constitutions de la Compagnie de Jésus pour les récents convertis, il entre chez les Jésuites. Le ministère de la solidarité, qui consiste à créer des espaces inclusifs et sûrs pour tous, caractérise sa vie jésuite.
« En tant que chrétien sur cette terre, je fais partie d’une communauté qui a besoin de justice et de paix pour survivre et qui est appelée à incarner ces valeurs dans le microcosme de l’Église, dit-il. La diversité des membres de notre Église nous impose le défi d’être à la fois inclusifs et conscients de la différence. »
Vivre la mission
Le père Neuhaus est titulaire d’un doctorat en sciences politiques et de diplômes supérieurs en théologie et en Écriture sainte d’universités du monde entier. « Parce que j’ai étudié la science politique, j’ai toujours eu conscience de la façon dont on manipule la Bible pour propager des idéologies contraires au message biblique fondamental de justice, de paix, de réconciliation et d’amour », dit-il.
En fait, il est déterminé à faire en sorte que tout le monde sache que la Bible est « une bonne nouvelle pour tous, qui traite du plan de Dieu pour la libération et l’égalité ».
Ces valeurs ont toujours animé le père Neuhaus dans son travail et, au lendemain des horreurs du 7 octobre, elles ne font que renforcer sa détermination. « Notre combat consiste désormais, comme cela a toujours été le cas, à trouver une manière de dire que la justice et la paix sont possibles, dit-il. Nous avons toujours lutté pour créer des espaces de sécurité et d’inclusion en promouvant l’égalité et la liberté. »
« En tant que chrétiens, nous pourrions être tentés de nous replier sur nous-mêmes pour nous protéger de cet environnement toxique où le danger et la mort sont omniprésents, dit-il. Mais notre identité chrétienne, notre vocation et notre mission ne nous le permettent pas. »
C’est vrai pour le père Neuhaus, mais c’est vrai pour chacune et chacun de nous : dans notre milieu, comment sommes-nous appelés à créer des espaces sûrs et inclusifs pour tout le monde ?

