Histoires

Je suis fatigué de voir tout ce qu’on raconte sur Haïti c’est les problèmes. On a des problèmes, mais on n’est pas un problème. C’est ce cri du coeur qu’a lancé le supérieur des Jésuites d’Haïti, Jean-Denis Saint-Félix, SJ, lors d’une entrevue à l’occasion du 10e anniversaire du tremblement de terre qui a gravement secoué le pays le 12 janvier 2010. Le P. Saint-Félix est revenu sur ses espoirs pour son pays et la Compagnie de Jésus, la reconstruction d’Haïti ainsi que la situation politique et sociale actuelle.

Aujourd’hui, dix ans après le tremblement de terre, quel est votre espoir pour Haïti et pour la Compagnie de Jésus au pays?

Mon espoir se fonde sur la quantité de jeunes que je vois dans ce pays. Et ça correspond bien aux préférences apostoliques universelles, notamment la troisième: accompagner les jeunes dans la création d’un avenir porteur d’espérance. Il faut savoir que 50% de la population d’Haïti a moins de 25 ans. Ce qui fait mon bonheur ces derniers temps c’est de voir l’engouement de ces jeunes pour apprendre. Mais en même temps, c’est très dangereux, car nous savons que 85% de nos diplômés vivent en dehors du pays. Mon espérance est là: des jeunes qui veulent se dépasser, apprendre, qui aimeraient faire une différence, qui luttent pour un lendemain meilleur.

Mais aussi au milieu de cette crise que l’on vit, il y a une créativité qui s’exprime dans plusieurs domaines, dans le domaine de la musique, de l’art, de l’écriture. Ce sont des lieux très vibrants, d’une très grande production. Je ne sais pas si c’est à cause de la crise, mais cette production est extraordinaire, c’est comme si la crise prête à ça. Et si on est dans la production, on est dans la vie. Haïti c’est un peuple qui aime vivre, c’est curieux de voir que dès qu’ils ont la possibilité de sortir, les gens sortent parce qu’ils veulent vivre, ils défient la mort, la paralysie, les pronostics.

Du côté de la Compagnie, je pense qu’il y a beaucoup d’attente du pays par rapport à nous. Déjà, nous faisons une contribution non négligeable dans beaucoup de domaines, surtout le domaine de la spiritualité. Nous sommes très demandés à tous les niveaux pour des retraites et des accompagnements. Voilà pourquoi nous faisons un plaidoyer pour avoir plus d’espace d’accueil, pour que les gens puissent être accompagnés spirituellement. Notre présence dans le domaine de la migration, accompagner les migrants, les personnes déplacées, et le travail normal de tous les jours que nous faisons sur la frontière est aussi très apprécié. Nous sommes également présents dans le domaine de l’éducation par nos écoles du réseau Foi et Joie, même si nous avons beaucoup de difficulté avec nos écoles parce que c’est l’état qui devrait en principe payer les professeurs, mais il ne le fait pas. C’est une grande crise, mais c’est un endroit important parce que la logique de Foi et Joie c’est d’offrir une éducation de qualité aux plus démunis. Nous essayons d’être à la hauteur de cette philosophie. Nous avons aussi une présence au niveau universitaire, à l’université Notre-Dame d’Haïti, c’est un jésuite qui est le recteur. Il y a un collège aussi qui se développe pas mal. Mais les gens demandent plus, parce qu’il y a une demande réelle au niveau de l’éducation.

Les gens attendent plus et les jeunes jésuites aussi veulent voir se développer, se construire des œuvres qui soient de plus en plus représentatives de la Compagnie en Haïti. Nous parlons beaucoup de la visibilité des jésuites en Haïti. On sait qu’on est là, mais on est pas assez visibles. Ça s’explique par les processus historiques et la question du nombre, mais nous sommes de plus en plus nombreux et notre présence doit se faire mieux ressentir. Jusqu’ici on est à Port-au-Prince et dans le nord-est, on aimerait voir notre présence se multiplier dans d’autres zones du pays.

Que peut-on faire pour soutenir Haïti et les efforts de la Compagnie de Jésus en Haïti?

Avec autant de crises un peu partout dans le monde, dont en Amérique latine, je pense qu’Haïti tend un peu à être oublié. Je pense que l’un des services que l’on peut nous rendre, c’est de nous rendre visibles dans la tête des gens, au niveau mondial. Par rapport à nos œuvres, on a quand même des difficultés énormes. On se rend compte que les ONG s’en vont du pays. Ça peut être une bonne nouvelle, car parfois l’argent des ONG n’arrive pas à la population, mais il y a de moins en moins de moyens pour réaliser les œuvres que nous voulons faire. Ça prend cette sympathie pour Haïti, mais aussi une collaboration concrète pour que nos œuvres puissent se réaliser. Une chose n’est pas plus importante que l’autre.

Aussi, ce qui fonctionne c’est quand les gens viennent voir. Les Haïtiens sont un peuple très hospitalier au milieu de sa pauvreté et de sa misère. C’est un peuple qui accueille, qui sourit, qui célèbre et qui aime être visité. Je crois beaucoup dans la rencontre. Et les gens ordinaires ont besoin de dire le tremblement de terre, de raconter leur propre histoire. Et à partir de cette rencontre, des choses peuvent surgir.

Enfin, il faut changer le discours sur Haïti. De notre part, mais aussi de la part de la presse qui s’intéresse surtout à ce qui ne marche pas. J’ai envie de voir le projecteur sur autre chose que les problèmes et ailleurs qu’à Port-au-Prince. Parler des gens, des talents. Il y a des gens qui se dévouent corps et âme pour faire la différence dans la vie des gens et on n’en parle pas assez. On parle trop de la laideur, on ne parle pas assez de la beauté de ce pays. Et on parle de l’aide dont le pays a besoin, on ne dit pas assez comment ce pays a contribué à faire de l’humanité un espace beaucoup plus vivable en matière de droits et libertés, de luttes, de solidarité, de poésie, de littérature. On fait un effort en ce sens: dans notre enseignement, on essaie de montrer aux jeunes le positif du pays, pour que ça devienne une façon de vivre, qu’ils soient conscients de la richesse du pays.

Et pour que les lecteurs puissent eux-mêmes se faire une autre image d’Haïti, les livres que je suggère toujours sont Gouverneurs de la Rosée par Jacques Roumain ou encore Fille d’Haïti de Marie Vieux-chauvet.

Dix ans après tremblement de terre dévastateur qui a frappé Haïti, comment se passe la reconstruction et quel rôle y jouent les jésuites?

Je pense que ça se joue à plusieurs niveaux. Il y a un effort au niveau de certains bâtiments publics qui logeaient certains ministères, mais la majorité n’est toujours pas fonctionnelle.

À un deuxième niveau, il y a ce qui touche la vie des gens concrètement. Il y a des initiatives ici et là, mais cette grande attente que nourrissaient les gens par rapport à une relocalisation, elle n’a pas été comblée en général. Comme le gouvernement ne faisait rien et que l’aide tant attendue n’arrivait pas et n’arrive toujours pas, les gens se sont débrouillés eux-mêmes pour se reloger. Par exemple à Canaan, à l’entrée nord de la capitale, il y a des centaines de milliers de gens qui se sont relocalisés là, dans des constructions de très mauvaise qualité, sans aucun plan, car l’État est totalement absent. On espérait qu’on pourrait apprendre de l’expérience de ce tremblement de terre pour construire mieux, mais je ne crois pas qu’on y arrive.

L’autre aspect c’est ce qui touche l’Église. Il y a certaines églises qui ont été reconstruites. Mais il y a deux bâtiments emblématiques qui ne sont pas encore concernés par cet effort, c’est la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince et la cathédrale anglicane Sainte-Trinité. Ce sont des patrimoines à la fois culturels et religieux. Le Palais national est encore par terre. Je parle de ces trois cas-là, car je me rends compte que l’une des difficultés que nous avons maintenant c’est qu’il n’y a plus de symbole. Je dis ceci parce que je suis de plus en plus persuadé qu’on peut vivre sans pain, mais on ne peut pas vivre sans symbole. Et pour moi, la grande erreur a été de ne pas privilégier la reconstruction de certains bâtiments qui représentaient la fierté du peuple haïtien.

Enfin, il faut dire aussi que des écoles ont été reconstruites, notamment les écoles des religieux et religieuses. Mais pour les bâtiments des universités d’état, les lycées, presque rien n’a été reconstruit.

Nous, jésuites, qu’est-ce que nous faisons là dedans? Nous avons certaines écoles, par exemple à Canaan, il y a une école de Foi et Joie qui a été construite justement pour y accompagner les jeunes. Par contre, tout de suite après le tremblement de terre, les jésuites ont eu une présence assez forte en matière d’accompagnement des gens et une présence très forte dans les camps, surtout à travers le Service jésuite des réfugiés. Mais nous sommes aussi impliqués dans la réflexion autour de la reconstruction à travers le Centre d’action et de réflexion. Sinon, en 2016, on a eu l’ouragan Matthew qui a surtout frappé le sud. Et l’un des plus grands efforts en matière de reconstruction c’est nous qui l’avons fait, notamment un projet de logement. C’est une réussite qui a apporté beaucoup plus de concret dans la vie des gens.

Et actuellement, dans la foulée des contestations par rapport au président Moïse, est-ce que les tensions commencent à se résorber?

Je pense que les tensions persistent, car la situation des gens demeure: la misère augmente, les groupes armés se multiplient et sont au nombre de 76, il y a environ 500 000 armes illégales qui circulent dans le pays, il n’y a pas de travail (plus de 60% de la jeune population est au chômage), environ 4 millions de personnes sont frappées par l’insécurité alimentaire, le transport est une catastrophe, tout cela ajouté à la catastrophe écologique. Je pense que les conditions sont parfaitement réunies pour que la grogne de la population continue.

Maintenant, depuis la fin novembre, donc pour la première fois depuis septembre, on a l’impression qu’il y a une amélioration de la reprise des activités. On a essayé de rouvrir des écoles. Pourquoi? Parce que les gens sont fatigués de cet état de fait, parce que ce n’est pas l’état qui fait la différence dans la vie des gens, ce sont les gens qui se débrouillent eux-mêmes pour vivre. Quand c’est la paralysie totale, l’état n’intervient pas et les gens n’ont pas de quoi vivre. Je pense que la reprise des activités depuis les dernières semaines est due plutôt à un rejet de la population de l’opposition et du gouvernement.

Le gouvernement ne dirige rien, car le gouvernement est incompétent et corrompu et par conséquent il ne devrait pas continuer. Mais en même temps, il y a l’opposition qui est aussi nulle, n’a que des slogans et n’inspire pas confiance non plus à la population. On se retrouve entre l’incompétence et la nullité absolue. Il y a ce constat de match nul entre le gouvernement et l’opposition. Mais surtout en fin d’année, les gens aimeraient souffler un peu, vaquer à leurs activités. Pour un peuple qui vit au jour le jour, dix ou douze semaines d’insécurité, ça a des répercussions: le stress qui s’installe, des maladies liées à ça… Le calme auquel on assiste aujourd’hui n’est pas dû à un pacte politique, j’ai l’impression que chacun reste sur sa position et entre temps, c’est le peuple qui en pâtit.

 

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