Histoires

Dans Lumen Gentium, document du concile Vatican II, on lit entre autres que l’Esprit Saint « ne se borne pas à sanctifier le Peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun » (1 Co 12, 11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l’Église, suivant ce qu’il est dit : « C’est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (1 Co 12, 7). Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâce et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l’Église et destinées à y répondre. »

Le Père Général Sosa avec le personnel du CJI lors de sa visite au Canada en 2018.

Ainsi, Vatican II, clos en 1965, a affirmé que les laïcs forment l’Église autant que les clercs et qu’ils ont un rôle à jouer au sein de cette Église. Plus de 50 ans plus tard, cette participation active des laïcs, cet éveil à leurs dons et vocations est encore en train de se mettre en place, bien que beaucoup de progrès ait été réalisé. Le pape François a ainsi souvent marqué depuis le début de son pontificat son souhait d’avoir une Église dans laquelle les laïcs prennent davantage de responsabilités. Il faut, a-t-il écrit, que la vocation spécifique des laïcs « soit reconnue à tous les niveaux, en évitant par tous les moyens de les cléricaliser », notamment en mettant de l’avant la synodalité.

Le P. Général Arturo Sosa a pour sa part souligné le besoin pour la Compagnie d’approfondir la collaboration entre jésuites et compagnons dans la mission. Dans ses discours, il a notamment souligné que la « mission du Seigneur » requiert la mise en commun des forces de tout un chacun et que c’est ensemble, dans un esprit de partenariat, qu’il sera possible de faire avancer le Règne de Dieu. Parlant la place des laïcs au sein de la Compagnie de Jésus aujourd’hui, il a par exemple rappelé le fait qu’Ignace de Loyola a écrit les Exercices Spirituels lorsqu’il était laïc, que l’expérience des Exercices est laïque et qu’aujourd’hui de nombreux laïcs sont de véritables experts dans les Exercices, pouvant accompagner d’autres personnes.

Comment ces paroles se traduisent-elles pour les laïcs travaillant avec les jésuites dans la Province du Canada? Cette synodalité s’y est-elle incarnée? Plusieurs collègues ont accepté de partager comment ils envisagent et vivre leur collaboration avec les jésuites au Canada : Barry Leidl (directeur du Bureau de développement) Hugo Ducharme (coordonnateur de bureau au Service jésuite des réfugiés au Canada), Maria Kelsey (Assistante pastorale à la paroisse St. Pius X), Frédéric Barriault (Responsable de la recherche et adjoint aux communications au Centre justice et foi), Catherine M. Kelly (Directrice des retraites, CVX et formation spirituelle à la paroisse St. Mark’s) et Patricia O’Reilly (Directrice du Projet d’éducation ignatienne).

Laïcs et jésuites au Canada : collaborer ensemble

Lors de sa visite au Canada en 2018, le P. Sosa a présenté une nouvelle perspective de « collaboration » au sein de la Compagnie de Jésus : les laïcs au sein de la Compagnie ne sont pas seulement des « aides » pour mettre en place et nettoyer après le travail des jésuites comme cela pouvait être le cas autrefois, mais des partenaires à part entière dans la collaboration et la prise de décision. Le corps apostolique inclut ainsi les laïcs (hommes et femmes) compagnons dans la mission et ne fonctionne bien qu’en collaboration avec les gens à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église. Ces discours du Pape et du P. Général font du bien à entendre pour les laïcs travaillant avec les jésuites, selon Mme O’Reilly.

Les laïcs sont ainsi des compagnons précieux dans la mission et se considèrent comme tels. On le voit par exemple avec le travail de Mme Kelly.

Je suis une ministre laïque professionnelle avec une maîtrise en théologie. J’ai étudié avec des scolastiques jésuites, des religieuses et d’autres étudiants laïcs. Pour ceux d’entre nous qui ont choisi de devenir co-ministre avec les jésuites, je nous considère tous — jésuites, religieux et laïcs — comme les membres d’une grande famille ignatienne, puisant notre ascendance spirituelle et notre façon de procéder dans saint Ignace de Loyola.

À la paroisse St. Mark’s-UBC de Vancouver, je suis directrice de la formation spirituelle, des retraites et de la Communauté de vie chrétienne, un apostolat de spiritualité ignatienne laïque dont les trois piliers sont la spiritualité, la communauté et la mission. Je suis également accompagnatrice spirituelle pour les Exercices spirituels de saint Ignace. Notre personnel travaille en équipe, offrant ses dons et ses talents au ministère commun de la paroisse.

Ce rôle de laïc est très important, car complémentaire à celui des jésuites, comme le montre cet exemple de Mme Kelsey :

Par exemple, je trouve que les paroissiens me disent des choses en tant que laïque qu’ils ne diraient pas au prêtre et certaines de ces choses sont très importantes. S’ils ont un problème, une suggestion, une plainte ou autre, ils s’adressent à moi plutôt qu’au prêtre, donc je suis un peu comme une médiatrice. Aussi, en tant que laïque,  je peux dire aux jésuites en autorité des choses que les autres jésuites ne feraient pas. Je peux voir les choses sous un autre angle.

Travailler avec les jésuites, source de consolation

Dans leur travail avec les jésuites, les collègues laïcs trouvent plusieurs sources de consolation, notamment dans les relations avec les collègues tant jésuites que laïcs. M. Barriault souligne par exemple qu’à son arrivée à la Maison Bellarmin, il a découvert que les jésuites sont des hommes affables, humbles, accueillants.

Et aussi des hommes pour les autres, issus pour la plupart de la « génération » Pedro Arrupe. Des religieux en phase avec l’ecclésiologie de Vatican II et avec l’esprit du Décret 4 de la 32e Congrégation générale. J’ai immédiatement été surpris et séduit par la grande liberté et la grande confiance qui m’était laissée dans l’accomplissement de mes mandats. Et par l’horizontalité des relations entre jésuites et non-jésuites, que ce soit au Centre justice et foi et dans la Maison Bellarmin.

M. Ducharme souligne quant à lui le fait qu’au SJR-Canada, on « perçoit très clairement la reconnaissance et tout le travail des autres. » Quant au P. Provincial, ajoute-t-il, « on sent qu’il s’intéresse aux employés. Cette ouverture est importante et intéressante. » Mme O’Reilly explique qu’elle continue à travailler au sein de la Compagnie de Jésus entre autres, car elle travaille avec des gens « pour la plupart engagés, avec lesquels j’apprends et qui m’encouragent à grandir dans la foi. »

Jésuites, collègues laïcs et participants lors d’une activité organisée par le Service Jésuite des Réfugiés

Un autre aspect essentiel pour les collègues laïcs de la Province jésuite du Canada concerne les valeurs de la Compagnie de Jésus, qui s’incarnent notamment dans les Préférences apostoliques universelles. M. Ducharme a d’ailleurs beaucoup aimé que les laïcs aient été partie prenante au discernement par rapport aux PAU. « Ils ont demandé à chaque œuvre à réfléchir là-dessus dès le départ. »

Ces valeurs s’inscrivent aussi plus largement dans une vision du monde partagée par les collègues laïcs. Ainsi, M. Barriault est pour sa part rempli de gratitude pour le moment où il est arrivé à Bellarmin, moment peu banal, selon ses mots.

L’élection d’un pape jésuite, ses interpellations prophétiques à l’Église et au monde, sa fidélité aux idéaux de Vatican II, sa critique sans ménagement du cléricalisme, ses efforts pour donner une place de choix aux femmes, aux laïcs et aux Autochtones sont autant de signaux qui m’ont consolé et conforté; qui m’ont donné le sentiment tenace d’être non seulement à ma place, mais aussi à la bonne place. Être un collaborateur des jésuites me remplit donc d’un sentiment de fierté et aussi de cohérence avec les idéaux qui m’animent.

Selon M. Leidl :

Je pense que beaucoup d’entre nous savent probablement que travailler dans le secteur privé est peut-être un peu plus lucratif. Mais il vous manque disons le sentiment de faire partie de quelque chose de plus important que le simple profit. Lorsque nous parlons aux bienfaiteurs, aux donateurs et aux amis, nous avons le sentiment que nous ne parlons pas seulement d’argent, mais que nous développons une relation plus profonde avec les gens.

L’impact de ces valeurs sur le travail et les fruits de ce travail sont également importants pour les collègues. Mme Kelly souligne par exemple que :

À partir d’une position de gratitude, orientée vers la grâce, car nous trouvons Dieu en toutes choses grâce à l’examen et au discernement quotidiens. Nous aidons les gens à identifier les endroits où ils sont le plus vivants et nous aidons à animer cette partie d’eux-mêmes afin qu’ensemble nous puissions devenir des hommes et des femmes pour les autres, en mettant le feu au monde avec l’amour de Dieu. Au cœur de chaque décision se trouve le discernement, une écoute attentive de l’Esprit qui nous guide pour aimer, servir et louer Dieu dans tout ce que nous faisons.

M. Ducharme sent que son travail au SJR-Canada est un travail qui a un impact concret dans la vie de personnes et « contrairement à un organisme communautaire où j’aurais pu avoir le même impact, la Compagnie de Jésus est une organisation où ma foi n’est pas une pierre n’achoppement, mais quelque chose de positif. »

Surmonter les défis dans la Province jésuite du Canada

Barry J. Leidl, Directeur de l’avancement

Dans la province canadienne, des hommes et des femmes laïcs assurent le leadership dans des secteurs clés depuis de nombreuses années, voire, dans certains cas, des décennies. Dans le domaine de l’éducation, par exemple, non seulement les écoles secondaires et les deux Nativity Schools sont dirigés par des présidents laïcs avec un personnel principalement composé d’enseignants laïcs, mais tous les conseils d’administration sont dirigés par des laïcs. Le Sanctuaire des Martyrs, bien qu’il ait un directeur jésuite, est supervisé par un conseil d’administration laïc. Le Centre justice et foi Ce ne sont que quelques exemples d’une situation que l’on retrouve dans de nombreuses autres œuvres jésuites.

Cette tendance à une réelle collaboration avec les laïcs a des racines profondes. Au Canada-anglais et au Canada-français, depuis au moins les années 1980, et bien souvent avant cela, les jeunes jésuites en formation étudient aux côtés de leurs pairs laïcs et étaient supervisés par des enseignants et des formateurs laïcs.

Au niveau de la gouvernance de la province, de nombreux collègues laïcs ont servi comme assistants du provincial au cours de la dernière décennie, et quatre des neuf assistants actuels ne sont pas jésuites. Les commissions apostoliques, la consulte élargie et les réunions annuelles des directeurs d’œuvres sont toutes des manières d’assurer une participation directe des laïcs directement au discernement apostolique communautaire de la province. Enfin, les postes clés de l’administration provinciale sont occupés par des professionnels laïcs.

M. Leidl, qui travaille avec les jésuite depuis 31 ans, a vu l’évolution, pour le mieux, de leurs rapports avec les laïcs.

J’ai commencé à travailler avec les jésuites parce qu’ils avaient temporairement besoin d’un comptable et j’avais de l’expérience. Je suis donc allée à un entretien et le directeur m’a dit : « Nous aimerions vous engager, ce serait vraiment bien. Mais quand nous trouverons un jésuite qui peut faire le travail, vous devrez partir.» Donc, il y a eu un grand changement depuis, les jésuites ont donc pris conscience qu’ils avaient besoin des laïcs. Maintenant je considère les jésuites comme des collègues et je ne remarque pas vraiment qui est laïc et qui est jésuite, sauf peut-être quand cela a de l’importance, comme quand un prêtre préside la messe. Je pense que nous sommes dans une bonne position en ce moment. Il y a généralement un bon dialogue et une bonne ouverture d’esprit et pense qu’il est important que les gens s’approprient les responsabilités qu’on leur a données.

Si les laïcs travaillant avec la Compagnie de Jésus au Canada apprécient généralement leurs relations avec les jésuites, et que ces derniers font des efforts pour sortir d’une perspective cléricale, certains collègues ont des propositions pour aller plus loin. Pour Mme O’Reilly par exemple :

Dire quelque chose est ainsi, et le vivre en pratique est deux choses différentes. Il est difficile de changer la pratique et encore plus difficile de changer les cœurs. Mon travail avec la Compagnie est énergisant et épanouissant, mais il y a eu des moments où j’ai été exclue. Le pape François appelle cela « le péché du cléricalisme ».

Patricia O’Reilly avec le Père Général Sosa

Parfois, explique-t-elle, elle a l’impression que certains hommes ordonnés se sentent supériers aux laïcs et que ces derniers doivent marcher sur des œufs pour proposer des changements. Évoquant la responsabilité du clergé de reconnaître leur position de pouvoir dans les structures écclesiales, Mme Kelsey reconnait que « C’est une chose difficile à faire. » Les solutions pour permettre aux collègues laïcs de participer pleinement à la mission peuvent souvent être simples, comme planifier les heures de réunions autour de l’horaire familial, s’assurer de reconnaître leur travail, ou encore trouver une manière pour que les ministres laïcs puissent avoir les  fonds nécessaires à leur ministère.

Mais il faut aussi souligner, comme Mme Kelly, que les défis peuvent aussi venir du monde séculier : « L’un des plus grands défis que je rencontre dans mon travail consiste à recevoir la reconnaissance des autres laïcs quant au fait que j’ai la même formation ministérielle professionnelle, la même éducation et la même expérience que mes pairs jésuites. »

Être laïc dans une institution religieuse au sein d’une société séculière 

Et comment les collègues vivent-ils la tension entre leur vie dans une société séculière et leur travail au sein d’une organisation religieuse? Selon eux, l’ouverture des jésuites au monde permet de faire le pont entre la société et l’institution religieuse. Cela s’incarne aussi au niveau individuel : « J’ai trouvé très utile d’être authentique dans mes interactions avec les autres, de rechercher le meilleur chez les autres, d’utiliser les outils du dialogue pour trouver un terrain d’entente et construire des relations basées sur nos valeurs communes », explique par exemple Mme Kelly.

Frédéric Barriault

M. Barriault, qui travaille dans le contexte québécois, note pour sa part que :

Dans une société sécularisée comme la nôtre, porteuse d’une mémoire blessée et d’un rapport conflictuel avec les religions en général et avec l’Église catholique en particulier, il n’est pas toujours aisé d’assumer son identité de croyant et de chrétien. Être un collaborateur des jésuites et être façonné par la spiritualité ignatienne « facilite » grandement la chose. Plus encore en regard du sérieux et de la profondeur avec laquelle la Compagnie de Jésus et ses différentes œuvres répondent aux cris de notre monde et de nos frères et sœurs en humanité — les Préférences apostoliques en rendent compte.

Un autre possible obstacle par rapport au travail dans une organisation religieuse est le fait que l’Église est remise en question par plusieurs, notamment pour son rôle au Canada dans les pensionnats autochtones et dans des cas d’abus sexuels. Mme Kelsey pour sa part, ne cache pas ces malaises lorsqu’elle travaille avec des gens dans sa paroisse.

Si je leur dis simplement qu’il est difficile d’être catholique aujourd’hui et qu’ensuite je me réfère à un incident précis, il y a un énorme soupir de soulagement parce que c’est ce qu’ils ressentent. Et je l’ai dit à haute voix pour eux. Ils savent donc qu’il n’y a rien de mal à ce qu’ils se sentent ainsi.

La foi et la vision des œuvres jésuites aident là encore à bâtir des ponts. M. Barriault explique ainsi que quand il a commencé à travailler avec les jésuites :

La Commission de la vérité et de réconciliation venait à peine de remettre son rapport final. La coque et les pagaies du Pèlerinage canadien en canot n’étaient pas encore sèches. La crise des migrants battait toujours son plein au Moyen-Orient, sur les rivages de la Méditerranée, tout comme sur les routes et dans les déserts de l’Amérique centrale et du Mexique. Partout en Occident la droite populiste, xénophobe et islamophobe étalait sa haine des migrants en général et des musulmans en particulier. Pendant que le pape François dénonçait la mondialisation de l’indifférence, les jésuites et leurs collaborateurs tentaient de faire advenir un monde de justice, de fraternité et d’amitié sociale. Rempli de consolation, sûr de mon élection, j’ai trouvé dans cette famille spirituelle et religieuse un esprit de collaboration et un souci pour la mission si fort et si clair que mes doutes ont fondus comme neige au soleil.

Pour M. Ducharme également, s’il a des défis, « les fins humanitaires de mon travail et l’œuvre au sein de laquelle je travaille aident à contourner, ces problèmes, parce que les gens ne se concentrent pas sur les jésuites, mais sur les réfugiés. Aussi, dans le milieu du parrainage, les jésuites sont des références depuis longtemps au Québec et au Canada. De plus la plupart des organismes dans le milieu du parrainage ont des liens avec des communautés religieuses. »

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