L’entrevue ponctuée de rires s’est déroulée dans une ambiance résolument joyeuse, à l’image de Marc-André Veselovsky. Jeune homme de 26 ans, il est certes jésuite, mais aussi végétarien, chanteur presque professionnel, amateur de jeux de société (compliqués, diraient certains) et un ami à l’écoute.
Qu’est-ce qui peut pousser un jeune à entreprendre la formation pour devenir prêtre jésuite ? Quels sont les moments forts de cette formation ? Marc-André, aujourd’hui régent (ou stagiaire) au Service jésuite des réfugiés (JRS)-Canada, nous donne ses réponses personnelles.
Qu’est-ce qui t’a attiré dans la Compagnie de Jésus ?
J’ai grandi catholique, dans une famille assez pratiquante. Quand j’ai eu 18 ans, je me suis dit que la seule raison pour laquelle j’étais catholique, c’était à cause de mes parents pratiquants. Ce n’était pas vraiment une bonne raison pour continuer. La même année, juste avant d’entrer à l’université d’Ottawa, j’ai rencontré un groupe de jeunes catholiques, Catholic Christian Outreach, qui vivaient une bonne joie et une bonne amitié entre eux et entre les autres et qui témoignaient que la source de leur joie était dans leur relation avec Dieu. Dieu vient à nous pour montrer son amour… mais il faut une réponse ! (rires) Eux, ils encourageaient les jeunes à inviter l’amour de Dieu dans leur vie. Je me suis dit que j’allais essayer et j’ai pris une prière qui disait «Jésus sois au centre de ma vie ».
Donc j’allais entrer à l’université, en philosophie, parce que j’avais des questions plus importantes que des questions de sciences, même si j’étais fort dans ces sujets-là. Pour moi derrière tout cela c’était l’amour de Dieu. Ça a été un été de conversion. Tout cela faisait croître en moi une vie de prière et une plus forte relation avec Dieu qui était la source de joie et de sens dans ma vie. Et tout à coup, j’étais ouvert à la prêtrise. Avant mon grand désir était d’être marié et d’avoir des enfants. Mais après cette année de conversion, je suis devenu ouvert, à cause de l’amour de Dieu, plus parfait qu’un autre. Ça ne veut pas dire que le mariage ou avoir des enfants c’est une mauvaise chose. (rires) Et ça ne veut pas dire que je n’avais plus ce désir : même aujourd’hui je l’ai encore. C’est devenu un vrai discernement : je choisis la vie de mariage ou la prêtrise?

J’ai vu que trois semaines après, il y avait un « Venez et voyez » au noviciat de Montréal. Là, quelqu’un a demandé au maître des novices ce qui distingue les jésuites des autres ordres religieux. Le maître a dit : « regarde, on prononce les trois vœux, mais on le vit de différente manière. Nous les jésuites [selon lui], nous mettons l’accent sur l’obéissance. » On est censé être disponible pour travailler n’importe où n’importe quand pour la plus grande gloire de Dieu. Ça a allumé quelque chose en moi.
Ensuite, tout ce que je faisais affirmait l’appel à cet ordre, entre autres pour la formation qu’offrent les jésuites, avec des études poussées et des expériences. En plus de la philosophie et théologie, les jésuites donnent aussi deux années de noviciat avec des expériences, le 30 jours en silence (vraiment la rencontre entre toi et Jésus). Six semaines dans une communauté de l’Arche, un mois en expériment de pèlerinage, cinq mois en travaillant avec les jésuites… et c’est juste les deux premières années! Et en philosophie, les étés, on fait deux années de stage. Enfin on est appelé à faire une licence en théologie.
Justement, en quoi ta formation est-elle utile dans tes apostolats ?
C’est une grande priorité depuis les années 80 l’accompagnement des réfugiés à travers le monde. J’ai commencé cet apostolat à Paris avec SJR France, dans l’accompagnement des demandeurs d’asile, surtout musulmans. J’ai essayé de les aider par exemple en leur trouver du logement, mais j’ai eu très très peu de succès. Je me disais que je ne les aidais pas, mais eux ils étaient très reconnaissants que je leur ai donné le temps d’au moins chercher. Quand on est pauvre, on a besoin de l’argent et de l’aide du gouvernement, mais c’est impersonnel comme système. On considère les gens, surtout les pauvres, comme des chiffres. Comme j’étais jésuite et comme les jésuites m’ont donné le temps de faire cela, c’était de prendre le temps d’être avec eux, d’être à côté d’eux. La formation jésuite aide à se découvrir soi-même et ce faisant on peut être plus authentique et naturel aux autres. Ça aide les autres à se trouver eux-mêmes.
Qu’est-ce qui t’a le plus touché ? Qui a été le plus difficile ?
Des Exercices Spirituels, je retiens au moins une phrase : je t’aime. Par la grâce de Dieu j’ai la capacité d’aimer les autres. Malgré l’existence de la haine, il y a l’existence de l’amour envers l’autre. Je t’aime, mais j’aime Dieu encore plus, car grâce à lui nous sommes capables de nous aimer.
Une chose qui est difficile, c’est ma séparation d’avec ma famille et mes amis. Quand se voit, ce n’est plus la même chose qu’avant, et c’est bien, mais c’est difficile à vivre. Il faut voir comment les relations évoluent, être ouvert aux nouvelles amitiés et à notre relation à Dieu. Et une bonne communauté aide.
J’entends à travers notre entrevue que le pèlerinage que tu as fait pendant ton noviciat t’a vraiment touché. Peux-tu en dire plus ?
Au noviciat, il faut faire un pèlerinage avec 70$ et un billet d’autobus pour aller quelque part en Amérique du Nord pendant 5 semaines. Quand j’ai visité le noviciat jésuite pour la première fois, je me suis dit que si les jésuites qui étaient là ont dit oui à ça, ils voulaient vraiment être jésuites!
Pour mon pèlerinage, j’ai discerné la destination de Notre-Dame-de-Guadeloupe à Mexico. Nous nous avions le droit de rester chez les jésuites ou pas. Mon premier arrêt était New York, où j’ai été chez les jésuites parce que c’était nécessaire pour pouvoir traverser la frontière. En ville, j’ai rencontré Peter, un ancien d’une université jésuite. Il m’a dit que franchement, je devais vivre avec les pauvres ! Et il m’a partagé son passage de l’Évangile préféré. C’est quand Pierre se noie en essayant de rejoindre Jésus qui marche sur l’eau. Peter me disait que Pierre voulait faire quelque chose d’extrême, et même s’il a échoué, il a eu l’audace d’essayer.

Ensuite j’ai dormi sur le divan d’une dame dans une paroisse catholique, puis je suis resté chez des franciscains en Alabama. Après, à Houston Texas, j’ai été communauté gérée par un apostolat pour des gens dont la majorité sortait de prison. On devient amis avec des gens qui étaient des bonnes personnes, mais qui ont eu la malchance d’aller en prison. C’était de belles rencontres parce que les barrières se levaient. Plus tard, j’ai frappé à la porte d’une paroisse catholique, mais la secrétaire ne me laissait pas parler avec le prêtre…. donc j’ai été chez les musulmans et un jeune m’a ouvert. J’ai expliqué que j’étais un séminariste catholique en pèlerinage avec très peu d’argent et on m’a invité dans la communauté musulmane. J’ai appris des choses intéressantes de ces jeunes adultes.
Je suis arrivé finalement à Mexico, mais ce sont les relations qui comptent plus que la destination. Tous les jésuites ont une telle expérience authentique de la providence de Dieu par les autres.
Quel est ton espoir comme jeune jésuite pour la Compagnie et le Canada?
On a dit après la 32e congrégation générale qu’on « est au service de la foi et de la promotion de la justice. » Au Canada, j’espère qu’on ne néglige pas les deux. Le Canada se laïcise et les jeunes posent beaucoup de questions sur le sens de la vie. J’espère qu’on peut leur offrir (sans l’imposer) une option de foi dans Jésus en l’adaptant à la culture d’aujourd’hui, pour dire qu’il y a un sens dans la vie, que l’amour existe et on peut expérimenter cet amour.
J’espère aussi qu’on peut faire une action significative pour aider les communautés autochtones, comme juste être à leur côté pour les soutenir dans leurs revendications. Elles ont expérimenté le pire de ce que ça signifie être dans la société canadienne. C’est partiellement la faute de l’Église. Peut-être, peut-être la foi peut-elle les aider, peut-être que non. On peut au moins juste rester à leur côté pour les soutenir dans leurs revendications.

